La manière dont une partie importante des médias espagnols a couvert la crise migratoire de Sebta nous interpelle sur une question plus profonde: celle de l’existence d’un sentiment anti-marocain ancien et durable dans une partie de l’opinion publique espagnole, mais aussi dans certains milieux intellectuels, médiatiques et politiques.
La question que je souhaite poser dans cet article est la suivante: s’agit-il d’une forme de maurophobie, qui se manifeste à différents degrés dans l’analyse, le traitement médiatique et les représentations du Maroc, et qui trouverait ses racines dans l’histoire tumultueuse des relations entre les deux pays au fil des siècles? Ou sommes-nous face à une islamophobie plus profonde encore, nourrie par une mémoire historique remontant à la Reconquista, à l’expulsion des musulmans d’Espagne et à l’Inquisition?
Peut-être l’opposition entre maurophobie et islamophobie est-elle elle-même insuffisante. Mon hypothèse est que plusieurs phénomènes peuvent se superposer: une vieille maurophobie historiquement espagnole, une islamophobie contemporaine plus large et des désaccords géopolitiques bien réels entre l’Espagne et le Maroc.
Pour tenter de répondre à ces questions, je m’appuierai sur des études réalisées en Espagne, notamment par des chercheurs espagnols, consacrées aux représentations du Maroc, des Marocains et de l’islam dans l’espace public. Je confronterai ensuite ces travaux aux événements récents de Sebta et à la manière dont ils ont été couverts par une partie de la presse espagnole.
1. Le «Moro» comme catégorie historique particulière
Dans son article «Maurofobia/islamofobia y maurofilia/islamofilia en la España del siglo XXI», publié dans la Revista CIDOB d’Afers Internacionals (nos 66-67, 2004, pp. 39-51), Eloy Martín Corrales reconstruit la formation de l’image du moro dans l’imaginaire espagnol sur la longue durée historique.
Cette figure renvoie à une représentation souvent négative de l’Arabo-musulman et, plus particulièrement, du Marocain, à laquelle se sont progressivement associés des stéréotypes de barbarie, de fanatisme, de cruauté, de duplicité, de retard ou encore de menace.
L’analyse de Martín Corrales est cependant plus subtile qu’une simple histoire de l’hostilité. Il montre que la maurophobie a constamment coexisté avec des formes de maurophilie dans l’imaginaire espagnol. Fascination et rejet ont donc cohabité. Mais, sur le temps long, c’est l’image négative qui a souvent été dominante, notamment lorsque les relations avec le Maroc se sont inscrites dans des périodes de conflit ou de tension.
Le moro, dans cette construction historique, n’est pas seulement une figure religieuse. Il devient une représentation plus générale de l’altérité, intimement liée au Marocain et, plus largement, au Maghrébin. C’est pourquoi l’hostilité envers le Marocain peut mobiliser un répertoire bien plus ancien que celui de l’islamophobie européenne contemporaine: la mémoire de la Reconquista, les conflits avec les puissances nord-africaines, la guerre de Tétouan de 1859-1860, Anoual, l’expérience coloniale au Maroc, la participation des troupes marocaines à la guerre civile espagnole ou encore la Marche verte. La racialisation du moro reste ainsi une composante importante de certaines formes espagnoles d’islamophobie et d’hostilité au Maroc.
Martín Corrales a d’ailleurs consacré un autre article particulièrement pertinent à cette problématique: «Del ‘moro’ al inmigrante y del inmigrante al ‘moro’: entre la maurofobia y la maurofilia en España en las tres últimas décadas (1975-2003)». Son titre résume presque l’hypothèse: l’immigrant marocain contemporain peut être interprété à travers une figure beaucoup plus ancienne, celle du moro.
Si l’on se projette maintenant vers Sebta en 2026, la pertinence de cette grille de lecture apparaît immédiatement. Dès les premières heures de la crise, une partie du vocabulaire médiatique ne se limite plus à décrire une arrivée massive de migrants. On parle d’«invasión», d’«asalto», voire d’«agresión» marroquí.
La question devient alors essentielle: lorsqu’un mouvement massif de population marocaine est spontanément qualifié d’«invasion», sommes-nous uniquement dans un registre sécuritaire lié à l’ampleur exceptionnelle de l’événement? Ou réactive-t-on, consciemment ou inconsciemment, une représentation historique beaucoup plus ancienne du voisin marocain comme menace?
Autrement dit, derrière le migrant peut réapparaître le moro; et derrière le moro, l’image d’un voisin perçu non seulement comme étranger, mais comme une menace récurrente contre la frontière, l’identité et parfois même l’existence symbolique de l’Espagne.
C’est précisément là que la distinction entre islamophobie et maurophobie devient utile: la première renvoie à une hostilité envers l’islam et les musulmans en général; la seconde permet de saisir une représentation historiquement beaucoup plus spécifique, liée en Espagne au Maroc, au Maghreb et à la figure particulière du moro.
2. La surreprésentation du conflit produit une image structurellement négative du Maroc
Le rapport La imagen del mundo árabe y musulmán en la prensa española, réalisé par le Centro de Investigación en Comunicación y Análisis de Medios (CICAM) pour la Fundación Tres Culturas del Mediterráneo, constitue à cet égard une référence particulièrement éclairante. L’étude porte sur six grands quotidiens espagnols -El País, El Mundo, ABC, La Vanguardia, El Periódico de Catalunya et La Razón- et combine analyse quantitative des contenus et analyse qualitative du discours.
Sa conclusion est frappante: la présence du Maroc dans la presse espagnole est beaucoup plus faible que ne le laisserait supposer l’intensité exceptionnelle des relations économiques, sociales et politiques entre les deux sociétés. Et lorsque le Maroc apparaît, il est largement réduit à quelques thèmes récurrents: Sebta et Melilla, le Sahara occidental, l’immigration, les droits humains, le narcotrafic, le terrorisme et les crises diplomatiques. Selon les auteurs, le conflit et la polémique dominent ainsi la représentation du pays, tandis que les échanges économiques, culturels et sociaux sont relégués au second plan.
À cela peut s’ajouter une autre asymétrie observable dans plusieurs séquences médiatiques: les voix marocaines sont souvent moins présentes que celles d’acteurs extérieurs qui parlent du Maroc à travers le prisme du conflit -militants très critiques, responsables politiques hostiles ou représentants du Polisario. Le problème n’est donc pas seulement ce qui est dit du Maroc, mais aussi ce qui est autorisé à le définir dans l’espace médiatique espagnol.
À force, cette accumulation sélective d’informations essentiellement conflictuelles finit par construire une image structurellement négative du pays. Le Maroc n’est plus seulement présenté comme un voisin avec lequel existent des désaccords; il devient progressivement, dans l’imaginaire médiatique, le voisin problématique par définition.
C’est dans ce répertoire que puisent ensuite de nombreux récits lors des crises. Lorsque El Español, par exemple, publie très tôt un titre comme «La instrumentalización de la migración y la guerra híbrida: la presión de Marruecos que ahoga a Sebta», l’épisode n’est déjà plus seulement décrit comme une crise migratoire. Il est interprété comme l’expression d’une stratégie marocaine de pression et de déstabilisation. Le cadre explicatif précède presque l’enquête: le Maroc est d’abord pensé comme acteur de la menace, puis les faits sont organisés à l’intérieur de cette grille.
C’est précisément ce mécanisme qui doit nous interroger. Lorsque l’essentiel de l’actualité marocaine qui parvient au lecteur espagnol est associé au conflit, à la menace, au chantage ou à la crise, comment ne pas finir par percevoir le Maroc lui-même comme intrinsèquement conflictuel?
Sebta 2026 n’a donc peut-être pas créé cette représentation. Elle en a surtout révélé la profondeur et la disponibilité immédiate dans une partie du système médiatique espagnol.
3. Le cadrage médiatique ne dépend pas seulement des faits, mais aussi du choix des mots
Sara Piquer Martí, dans son article «La islamofobia en la prensa escrita española: aproximación al discurso periodístico de El País y La Razón», publié dans Dirāsāt Hispānicas. Revista Tunecina de Estudios Hispánicos, nº 2, 2015, pp. 137-156, à partir d’un travail réalisé à l’Université de Saragosse, analyse le traitement journalistique de l’islam et des musulmans dans El País et La Razón au cours de l’année 2013.
Elle ne se contente pas d’affirmer que les médias diffusent des préjugés. Elle cherche à identifier les mécanismes concrets par lesquels se construit une représentation.
Piquer Martí montre qu’un stéréotype négatif peut résulter de la combinaison de plusieurs procédés: la sélection orientée des sujets traités, le choix des sources et des images, l’emploi d’un lexique chargé de métaphores et d’euphémismes, ainsi que le recours à des titres sensationnalistes.
Cette grille d’analyse peut être utile pour examiner également certains traitements contemporains du Maroc. La sélection répétée de thèmes négatifs, le recours privilégié à certaines voix d’opposition ou au Polisario, certaines représentations visuelles associées à la pauvreté ou au retard plutôt qu’aux transformations urbaines et infrastructurelles du pays, ou encore la répétition de termes comme «chantage», «expansionnisme», «menace» ou «guerre hybride» peuvent contribuer à installer un cadre interprétatif particulier.
Le titre lui-même joue un rôle essentiel. Il peut parfois aller beaucoup plus loin que les faits établis dans l’article. On l’a vu récemment lorsqu’un média espagnol a présenté dans son titre l’hypothèse d’une rupture des relations commerciales entre le Maroc et l’Espagne, alors que le corps de l’article reconnaissait qu’aucune déclaration officielle marocaine n’avait annoncé une telle décision.
L’idée centrale de Piquer Martí est donc importante: les médias ne se contentent pas de refléter des perceptions préexistantes; ils participent également à la construction de l’imaginaire collectif.
Elle établit ainsi un lien entre le contenu médiatique, la représentation négative des musulmans -parmi lesquels les populations maghrébines et notamment marocaines occupent une place particulièrement visible dans le contexte espagnol -et la formation ou le renforcement de représentations islamophobes dans la société.
Cela permet de mieux comprendre la portée de certains mots. Lorsque des médias parlent d’«invasion», d’«assaut» ou de «guerre hybride» à propos d’un phénomène migratoire, ils ne se contentent plus de décrire un événement: ils proposent simultanément au lecteur une manière de l’interpréter.
Le sous-texte peut alors réactiver un imaginaire historique beaucoup plus ancien: celui d’une Espagne menacée depuis le Sud par une altérité musulmane, souvent incarnée dans le vocabulaire populaire ou historique par la figure du «moro».
De même, lorsqu’un invité qualifie les Marocains de «barbares» sur un plateau de télévision sans que cette essentialisation ne fasse immédiatement l’objet d’une contradiction, il ne produit pas son discours dans le vide. Il puise dans un répertoire de représentations et de tropes constitués et reproduits depuis longtemps.
Le paradoxe est d’autant plus frappant lorsqu’un acteur sahraoui mobilise lui-même ce vocabulaire essentialisant contre les Marocains: le désaccord politique, aussi profond soit-il, ne devrait jamais conduire à reprendre des catégories dépréciatives visant collectivement un peuple. C’est précisément là que la responsabilité éditoriale du média devient essentielle.
4. L’islamophobie peut fonctionner sans même mentionner explicitement l’islam
Cette idée apparaît aussi dans la littérature espagnole récente. Eduardo Tena, professeur de science politique à l’Université de Burgos, et Sonsoles Dieste, tous deux coordinateurs de l’ouvrage «La derecha radical europea en la actualidad. Discurso de odio e islamofobia», sont cités dans un article d’El País du 15 septembre 2024, intitulé «El auge xenófobo pone al musulmán en la diana». Ils montrent que certains stéréotypes associés au musulman sont aujourd’hui suffisamment intériorisés pour fonctionner sans que l’islam soit même explicitement nommé. L’opposition peut alors se structurer autour d’un «eux» et d’un «nous», en mobilisant la sécurité, les valeurs occidentales, la condition des femmes, la diversité sexuelle ou l’identité culturelle.
Bien auparavant, Gema Martín Muñoz, spécialiste du monde arabe et islamique, expliquait déjà dans un entretien accordé à El País en 1997 que, malgré une meilleure connaissance de l’islam, subsistaient des «messages subliminaux» présentant les musulmans comme «l’autre» ou «l’ennemi».
Lors de la crise de Sebta en 2026, certaines descriptions médiatiques ont insisté sur la présence de jeunes hommes, parfois qualifiés de «varones en edad militar», transformant ainsi un profil démographique en signal potentiellement sécuritaire.
La question n’est évidemment pas de considérer comme islamophobe toute mention de jeunes hommes. Elle est de savoir à partir de quel moment une description factuelle glisse vers une représentation implicite d’une population comme menace collective ou comme armée potentielle.
C’est précisément là que le choix des mots devient décisif: un même fait peut être décrit de manière neutre, ou chargé d’un sous-texte sécuritaire qui active des représentations déjà présentes dans l’imaginaire collectif.
5. Du fait à l’intention: le Maroc devient l’auteur caché de l’événement
The Objective titre: «El ‘virrey’ de Marruecos, señalado como cerebro de la invasión de Sebta» et attribue à un conseiller du Roi, sur la base de sources anonymes présentées comme proches des structures du pouvoir marocain, la conception d’une opération politique destinée à affaiblir le gouvernement Akhannouch et à favoriser le PAM.
L’hypothèse présente pourtant une faiblesse élémentaire: les ministres chargés de la jeunesse et de l’emploi appartiennent eux-mêmes au PAM. Si l’objectif était de renforcer ce parti, il serait pour le moins paradoxal de l’exposer politiquement à travers l’image de milliers de jeunes cherchant à quitter le pays.
Mais le point le plus intéressant est peut-être ailleurs. Le récit repose sur une représentation familière: celle d’un pouvoir marocain opaque, structuré autour de forces occultes, de conseillers agissant dans l’ombre et de stratégies secrètes dirigées contre l’Espagne.
Ce type de cadrage ne constitue évidemment pas, à lui seul, une preuve d’islamophobie. Il serait également abusif d’établir une filiation directe entre ces représentations historiques et un article contemporain. Mais il est légitime de se demander pourquoi les récits d’opacité, de manipulation et d’intention cachée rencontrent, lorsqu’il s’agit du Maroc, une disponibilité interprétative aussi forte.
Autrement dit, certaines représentations contemporaines de l’«État profond» marocain peuvent entrer en résonance avec des figures historiques beaucoup plus anciennes de l’altérité musulmane.
La question analytique n’est donc pas de dire que The Objective reproduit consciemment une imagerie médiévale. Elle est de se demander pourquoi, lorsqu’il s’agit du Maroc, certaines explications fondées sur le secret, la manipulation et les intentions cachées paraissent si immédiatement plausibles et si facilement mobilisables dans le récit médiatique.
6. La «guerre hybride» transforme le migrant en arme
El Español publie un autre texte intitulé «El problema lo ha creado Marruecos», dans lequel apparaît une formulation particulièrement révélatrice: des experts y parlent de migrants comme de «proyectiles humanos» utilisés dans une guerre hybride.
Cette expression ne se contente pas de déshumaniser les migrants. Elle opère un glissement beaucoup plus important: elle transforme un phénomène migratoire en acte de guerre. Une fois le migrant assimilé à un «projectile», le cadre interprétatif est déjà fixé. Il ne s’agit plus seulement d’une crise migratoire, mais d’une agression.
L’article reconnaît pourtant lui-même qu’«il n’existe pas de preuves publiques» permettant d’affirmer que le Maroc a organisé délibérément l’afflux. Mais, à ce stade, l’image est déjà installée. La réserve méthodologique rend formellement hommage à l’objectivité éditoriale, tandis que la métaphore a déjà produit une réalité beaucoup plus puissante dans l’esprit du lecteur.
Une précaution explicite peut ainsi neutraliser en apparence l’accusation, tandis que le cadrage implicite accomplit déjà une part essentielle du travail interprétatif.
Cette qualification n’est d’ailleurs pas propre à El Español. RTVE a estimé que l’épisode réunissait «de nombreux ingrédients» d’une attaque de guerre hybride; Europa Sur a titré sur «un épisode de guerre hybride depuis le Maroc»; Infobae España a même publié un guide expliquant les événements de Sebta à travers cette notion.
Le terme s’est ainsi rapidement imposé comme l’un des principaux cadres interprétatifs de la crise, souvent avant que soit publiquement établie l’existence d’une décision marocaine organisée. C’est précisément ce décalage entre prudence factuelle et puissance métaphorique qui mérite d’être interrogé.
7. Les crises bilatérales produisent des images collectives qui dépassent le fait initial
Daniel La Parra Casado, Clemente Penalva Verdú et Miguel A. Mateo Pérez ont précisément étudié ce mécanisme dans «La imagen de España y Marruecos en la prensa marroquí y española durante el incidente del islote de Perejil (Leyla)», publié en 2007 dans la Revista CIDOB d’Afers Internacionals. À partir de 1.133 articles espagnols et marocains publiés pendant la crise de Perejil de 2002, ils mettent en évidence, sur les deux rives, une forte présence des mécanismes propres au «journalisme de guerre»: polarisation, hyperbole, propagande, focalisation sur l’affrontement et même déshumanisation. Vingt-quatre ans plus tard, la crise de Sebta de 2026 offre presque un nouveau cas d’école pour tester la persistance de ces mécanismes.
Il est vrai que certains Marocains, notamment sur les réseaux sociaux, mobilisent eux aussi des préjugés anti-espagnols comme grille de lecture de la crise actuelle. Ces représentations doivent être soumises au même examen critique: aucun désaccord politique ou territorial ne justifie de réduire une société entière à des stéréotypes historiques ou identitaires.
Mais l’ampleur du phénomène du côté espagnol est particulièrement spectaculaire. Une grande partie du commentaire médiatique et politique tend presque spontanément à relier la crise migratoire à Perejil, à Sebta et Melilla, à la question de la souveraineté, au Sahara occidental ou encore aux supposées ambitions territoriales marocaines.
Certains articles ne présentent ainsi plus l’événement comme une crise migratoire autonome, mais comme un nouvel épisode d’une confrontation historique plus large entre l’Espagne et le Maroc. C’est précisément à ce niveau que le répertoire symbolique espagnol apparaît particulièrement dense: mémoire de la Reconquista, figure du «moro», perte du Sahara, Marche verte, Perejil, Sebta et Melilla, menace venue du Sud, expansionnisme supposé.
Autrement dit, la crise actuelle n’est pas seulement interprétée à partir des faits du moment. Elle est souvent absorbée par un stock ancien de représentations historiques, territoriales et identitaires qui lui donnent immédiatement un sens plus conflictuel qu’elle n’en aurait peut-être autrement.
8. La répétition transforme une hypothèse en évidence collective
L’Observatorio de la Islamofobia en los Medios a analysé 6.279 contenus publiés entre 2017 et 2021. Selon sa méthodologie du «semáforo de la islamofobia», 45,8% des articles étudiés présentaient un langage ou un contenu classé comme islamophobe, sous une forme active -rouge- ou plus subtile et parfois naturalisée -ambre.
Ce qui nous intéresse ici n’est pas seulement le chiffre. C’est le mécanisme de normalisation par répétition:
«invasion»→ «guerre hybride»→ «chantage»→ «opération marocaine»→ «agents infiltrés»
→ «cerveau de l’opération»→ «réseau d’influence».
À force d’être repris, combinés et reformulés par différents médias, ces éléments peuvent finir par constituer un récit cohérent dans l’esprit du public avant même que chacun de ses maillons ait été établi par des faits vérifiables. La répétition donne alors au cadre interprétatif une apparence d’évidence.
C’est dans ce contexte qu’il faut lire les sondages réalisés après le déclenchement de la crise de Sebta, montrant une très forte défiance de l’opinion espagnole envers le Maroc. Mais il serait méthodologiquement excessif d’en attribuer directement la cause aux seuls médias. Les perceptions collectives résultent aussi de l’histoire des relations bilatérales, des crises successives, des discours politiques, des réseaux sociaux et d’expériences individuelles.
La question pertinente est donc plus précise: dans quelle mesure la répétition de certains cadrages médiatiques -invasion, menace, chantage, guerre, opération secrète-contribue-t-elle à renforcer une représentation déjà négative du Maroc et à la rendre socialement dominante?
9. Le test décisif: critique légitime ou préjugé?
Antonia Olmos Alcaraz montre, dans son étude ethnographique, («Los malos a mí no me llaman por mi nombre, me dicen ‘moro’ todo el día: una aproximación etnográfica sobre alteridad e identidad en alumnado inmigrante musulmán», publié dans Empiria. Revista de Metodología de Ciencias Sociales, nº 38, 2017, pp. 85–107), la charge identitaire particulière du mot «moro» dans l’expérience de jeunes musulmans issus de l’immigration en Espagne: ce n’est pas simplement une désignation géographique, mais une catégorie d’altérisation.
Ce constat permet de comprendre pourquoi la question ne porte pas uniquement sur les opinions exprimées à propos du gouvernement marocain. Elle porte aussi sur le moment où une critique d’un État glisse vers une représentation collective du Marocain comme type humain: le «moro», le «barbare», l’«envahisseur», la menace venue du Sud.
Sebta fut une crise extrêmement grave. Des dizaines de milliers de personnes ont effectivement franchi ou tenté de franchir une frontière. L’Espagne avait parfaitement le droit de parler de sécurité, de demander des explications au Maroc, d’enquêter sur d’éventuelles défaillances marocaines et d’émettre même l’hypothèse d’une instrumentalisation.
La maurophobie ne commence donc pas avec la critique du Maroc. Elle commence peut-être lorsque l’altérisation devient automatique: lorsque, parce qu’il s’agit du Maroc, l’hypothèse hostile devient spontanément l’explication la plus plausible, lorsque le Marocain cesse d’être un acteur individuel pour redevenir un type collectif -le «moro»- et lorsque cette catégorie historique fonctionne, consciemment ou non, comme une grille préalable de lecture.
Peut-être la question n’est-elle donc pas de savoir si l’hostilité actuelle envers le Maroc relève de la maurophobie ou de l’islamophobie.
Dans le cas espagnol, trois couches peuvent se superposer: une vieille représentation du «moro» forgée par plusieurs siècles d’histoire conflictuelle; une islamophobie contemporaine commune à une partie de l’Europe; et des désaccords géopolitiques bien réels avec le Maroc.
Sebta n’a pas créé ces représentations. La crise les a rendues visibles.
Et c’est précisément pour cette raison que la critique du Maroc -parfaitement légitime- gagne à être soumise à une règle simple: distinguer les faits des hypothèses, les responsabilités individuelles des généralisations collectives, et l’analyse politique des vieux imaginaires qui continuent parfois à parler à travers nous.




