L’étiquette n’a ici rien de flatteur. En quelques jours à peine, Wafae Atid est passée du statut de migrante quasiment anonyme à celui d’«influenceuse harraga», protagoniste d’abord involontaire, puis de plus en plus active, d’une histoire suivie par des milliers d’internautes.
Chaque nouvelle déclaration suscite son lot de commentaires, chaque vidéo apporte une nouvelle version et chaque tentative d’explication fait surgir une contradiction supplémentaire. L’opinion publique ne s’intéresse plus seulement à sa situation à Sebta. Elle examine désormais ses voyages, ses anciens profils, son parcours professionnel et les réponses qu’elle adresse à ceux qui ont mis en doute son premier récit.
L’histoire commence le 19 août, lorsque El País publie une interview de cette Marocaine de 28 ans, entrée à la nage à Sebta le 30 juillet. Wafae y affirme que sa famille l’empêchait d’étudier, de voyager et de choisir librement sa manière de s’habiller.
«Les femmes sont considérées comme inférieures aux hommes», déclarait-elle dans cette vidéo. Elle expliquait également que ses parents l’avaient retirée de l’école et refusaient qu’elle parte ailleurs pour poursuivre ses études.
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La publication livrait un récit sans équivoque, celui d’une jeune femme contrainte de rester chez elle et soumise aux décisions d’une famille religieuse. Les internautes n’ont toutefois pas tardé à découvrir une autre partie de sa vie, absente de la vidéo. Ses propres réseaux sociaux témoignaient de séjours au Qatar, aux Émirats arabes unis, en Turquie et dans plusieurs autres pays. Des informations ont également émergé sur une période d’études à Dubaï, des expériences professionnelles dans des hôtels et des restaurants, ainsi que des activités de mannequinat.
«Pour que des gens comme vous aboient»
Wafae a réagi à la réapparition de ses anciens profils sans nier ses voyages. «Je suis allée en Arabie saoudite, au Qatar et dans des pays africains, mais je ne veux pas vivre dans ces pays. Moi, je veux vivre en Europe. Quel est votre problème?», lance-t-elle dans une nouvelle vidéo.
Elle explique avoir pu voyager après avoir quitté le domicile familial. Tant qu’elle vivait chez ses parents, soutient-elle, elle ne pouvait ni se déplacer ni décider librement de sa vie. Après son départ, elle aurait commencé à travailler et à financer elle-même ses séjours à l’étranger. «Je n’ai pas menti», insiste-t-elle.
Sa réponse vise aussi bien les médias que les internautes ayant retrouvé les publications qui cadraient mal avec le premier récit. Wafae affirme que, si elle racontait son histoire dans les moindres détails, ses détracteurs finiraient par la comprendre et iraient même jusqu’à lui présenter leurs excuses. Elle accuse ensuite la presse de tronquer volontairement les interviews.
«La presse coupe et ne publie pas toujours l’intégralité du message. Certains le font exprès pour que des gens comme vous aboient dans les commentaires», affirme-t-elle. En une seule phrase, Wafae accuse les journalistes de manipuler son témoignage et réduit à des personnes qui «aboient» les lecteurs ayant relevé ses contradictions.
«L’opinion publique ne m’intéresse pas, mais je sais très bien ce que je fais», ajoute-t-elle. Sur ce point, au moins, ses idées semblent claires. Depuis son arrivée à Sebta, elle a raconté son histoire devant plusieurs caméras et multiplié les interventions sur les réseaux sociaux. Des images l’ont également montrée assise à même le sol aux côtés d’autres migrants, réclamant l’asile devant de nombreux médias.
De «je ne suis pas pauvre» à «je suis la plus pauvre»
Dans une autre vidéo, Wafae avance un nouvel argument pour distinguer son cas de celui des autres migrants. Cette fois, elle se présente comme la personne la plus pauvre de tout le camp et de tous ceux qui sont entrés à Sebta.
«Je suis la plus pauvre de tous les migrants qui sont entrés. Ceux qui sont ici ont des restaurants, des maisons. Moi, je suis la plus pauvre de tous», affirme-t-elle.
Wafae n’explique pas comment elle connaît la situation financière de milliers de personnes, ni sur quelles informations elle se fonde pour assurer que les autres possèdent des maisons et des restaurants. Le message est néanmoins limpide. Tout en minimisant la vulnérabilité des autres, elle présente son propre cas comme le plus précaire et, par conséquent, comme celui qui mériterait le plus d’attention et d’accueil.
Cette déclaration entre pourtant en contradiction avec ses propres propos dans le nouvel article d’El País. «Je ne suis pas pauvre, mais je ne suis pas riche non plus. Je me situe entre les deux», y affirme-t-elle, se décrivant comme une personne ordinaire. Dans une version, elle refuse d’être considérée comme une migrante économique ou comme une personne pauvre. Dans la suivante, elle se proclame la plus pauvre de toutes.
Il ne s’agit pas seulement d’une contradiction concernant sa situation financière. Wafae établit une hiérarchie entre les nouveaux arrivants et s’attribue la position la plus favorable. Les autres posséderaient des biens et des commerces, tandis qu’elle serait la véritable personne vulnérable. Une distinction pour le moins étonnante dans ce même camp où les migrants manifestaient devant les caméras en scandant que «tous les migrants sont égaux».
L’interview «complète» réduite à deux minutes par El País
Ce vendredi, El País a publié un second article, beaucoup plus long, consacré à Wafae. Le nouveau texte intègre les éléments absents du premier portrait, depuis ses voyages et ses emplois à l’étranger jusqu’à son séjour aux Émirats arabes unis, en passant par ses tentatives d’obtenir un visa et son départ du domicile familial.
La chronologie livrée par le quotidien espagnol est révélatrice. El País rencontre Wafae le samedi, jour où elle lui raconte son passé. Le lundi, le journal revient pour avoir avec elle une «longue conversation» et enregistrer son témoignage. Le mercredi, il publie une vidéo d’à peine deux minutes, présentée aux lecteurs comme l’«interview complète». Le jeudi, alors que la polémique bat son plein, le quotidien s’entretient de nouveau avec elle. Le second article paraît le vendredi.
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Ce nouveau récit explique que Wafae a quitté sa famille il y a plusieurs années, qu’elle a travaillé comme réceptionniste, appris l’anglais et acquis des connaissances en français. Elle a également vécu aux Émirats arabes unis, tenté d’obtenir un visa étudiant et occupé plusieurs emplois à Dubaï.
Après avoir échoué à obtenir un visa pour l’Europe, elle aurait vu dans l’entrée massive du 30 juillet une occasion d’atteindre son objectif déclaré, rejoindre Sebta puis tenter de s’installer en Espagne.
L’histoire prend ainsi une tout autre tournure. Dans la première vidéo, Wafae apparaissait comme une jeune femme à qui sa famille interdisait d’étudier et de voyager. Le second article révèle qu’elle avait quitté cet environnement depuis plusieurs années, vécu dans différents pays, travaillé et cherchait depuis longtemps un moyen de rejoindre l’Europe.
Le quotidien ne précise pas quelle partie de ces informations il connaissait déjà après la conversation du samedi et le long entretien du lundi, ni quels éléments ne sont apparus qu’après la découverte de ses voyages par les internautes. Il n’explique pas non plus pourquoi il a d’abord retenu les déclarations présentant Wafae comme une femme privée de toute liberté, tout en écartant les années suivantes de son parcours.
Si ces informations figuraient dans la conversation initiale, elles ont été omises alors qu’elles étaient essentielles à la compréhension de son histoire. Si Wafae ne les a livrées qu’ultérieurement, il est encore plus difficile de comprendre pourquoi la première vidéo avait été présentée comme l’«interview complète».
Une polémique qui relègue les autres migrants au second plan
Pendant que la vie de Wafae se transforme en feuilleton, des centaines de migrants restent confrontés à des difficultés bien plus urgentes à Sebta.
Durant près de trois semaines, plus d’un millier de personnes ont dormi à la belle étoile sur la plage d’El Trampolín et aux abords du Centre de séjour temporaire pour migrants. Certaines ont dépendu de la solidarité des habitants et d’une unique distribution quotidienne de nourriture. D’autres ont rencontré des difficultés pour accéder aux supermarchés, dans des zones quadrillées par des militaires et des policiers, au milieu de contrôles qualifiés de «profilage racial» par plusieurs médias et organisations de défense des droits humains.
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Des témoignages faisant état de harcèlement et d’agressions contre des migrantes ont également été recueillis. Le parquet de Sebta a confirmé à Newtral que treize plaintes pour agression sexuelle avaient été officiellement déposées auprès de la justice au 17 août.
Ces femmes n’ont ni vidéos virales, ni anciens profils passés au crible par des milliers de personnes, ni grand quotidien prêt à publier plusieurs épisodes successifs sur leur vie. Pendant des jours, beaucoup ont dormi dans des conditions précaires, craint d’être agressées et rencontré des obstacles jusque dans leurs tentatives d’acheter de quoi manger.
L’histoire de Wafae mérite d’être racontée, y compris les pressions familiales qu’elle affirme avoir subies. Mais elle doit aussi être examinée avec la même rigueur que n’importe quel autre témoignage. Ses insultes n’effacent pas ses contradictions et la seconde version d’El País n’explique toujours pas les omissions de la première.
Pendant ce temps, toute l’attention reste braquée sur la nouvelle «influenceuse harraga», tandis que celles et ceux qui subissent les conséquences les plus graves de cette crise demeurent, une fois encore, hors champ.




