Algérie: le fils d’un général dévoile la corruption du «Système» et les petits meurtres entre hauts gradés de l’armée

Au centre, l'ancien patron de l'armée algérienne, Ahmed Gaïd Salah. En médaillon, Toufik Bennacer.

Au centre, l'ancien patron de l'armée algérienne, Ahmed Gaïd Salah. En médaillon, Toufik Bennacer.

Dans une série d’entretiens vidéo accordés au journaliste Abdou Semmar, Toufik Bennacer, fils du feu général Larbi Bennacer et véritable «enfant du sérail», brise l’omerta et provoque un véritable séisme au sommet du pouvoir algérien. Traqué en France, cet initié livre un témoignage au vitriol sur les arcanes de l’Armée nationale populaire (ANP). Mort suspecte du général Gaïd Salah, purges intestines, dérives mégalomanes et enrichissement illicite des clans militaires: retour sur les coulisses d’un régime rongé par la cupidité et la paranoïa.

Le 20/08/2026 à 11h41

C’est un document sonore et visuel sans précédent, une véritable bombe médiatique qui secoue actuellement les arcanes du pouvoir algérien. Depuis la France où il vit persécuté, sous la menace constante de réseaux d’enlèvement et sous le coup d’une demande d’extradition prioritaire formulée par Alger, Toufik Bennacer a brisé l’omerta. Fils du défunt général Larbi Bennacer, l’un des plus anciens patrons et piliers de la Justice militaire algérienne, et frère du colonel Boualem Bennacer, ancien consul d’Algérie à Alicante et ex-officier supérieur du renseignement extérieur, Toufik Bennacer s’est confié longuement au journaliste Abdou Semmar. Des révélations sous forme d’entretiens diffusés sur la chaine Youtube de ce dernier.

De sa position unique d’«enfant de la troupe», élevé au sein même des résidences sécurisées du Haut-Commandement, Bennacer déballe les secrets d’État, la corruption systémique, la démence des dirigeants et les guerres de clans féroces qui rongent la colonne vertébrale du régime algérien.

Un enfant du sérail

Pour comprendre la portée de ces révélations, il faut saisir qui est Toufik Bennacer. Né au cœur du dispositif militaire à Blida, il a grandi dans l’ombre de son père, le général Larbi Bennacer. Entré dans l’armée en 1973, juge d’instruction puis procureur à Blida, Oran et Constantine, Larbi Bennacer devient inspecteur central avant de prendre les commandes de la Direction centrale de la justice militaire (DCJM) en 1999. Formé en criminologie et psychologie en France ainsi qu’au Canada, Larbi Bennacer était, d’après les confidences de son fils, un légaliste rigoureux, architecte de la police scientifique algérienne moderne.

Toufik a grandi dans l’intimité matérielle et politique des maîtres de l’Algérie. «On était une famille», confie-t-il, énumérant le voisinage VIP des résidences militaires d’Oran, de Blida ou du Club des Pins: le général Athmane Tartag (alias «Bachir»), ancien patron du renseignement algérien, le général Smaïn Lamari, ex-chef de la Direction du contre-espionnage, le général Abdelhamid Bouhidel, directeur des infrastructures militaires au ministère de la Défense nationale, le général Abdelhamid Bendaoud (ex-patron du renseignement extérieur), ancien patron de la Direction de la sécurité extérieure (DSE) ou encore la famille Zeroual. Il raconte la proximité directe de son père avec le clan Bouteflika (notamment Saïd, frère tout-puissant du défunt président), avec l’ancien patron de la police Ali Tounsi, ou encore avec le chef de cabinet du tristement célèbre général Toufik, un des architectes de la décennie noire en Algérie et ses 200.000 morts.

Toufik Bennacer dépeint un père de conviction, inflexible. Larbi Bennacer trouvera la mort le 1er septembre 2005 dans un accident de la route. Une mort subite qui privera ses enfants de leur protecteur naturel, les exposant plus tard à la férocité de la nomenklatura.

Un État-major inculte et mégalomane

Le cœur des révélations de Toufik Bennacer met à nu le fonctionnement erratique de l’Armée nationale populaire (ANP), particulièrement durant le règne sans partage du général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, ancien chef d’état-major. Bennacer dresse le portrait sans concession d’un homme au niveau d’instruction consternant, parachuté au sommet du pouvoir. «Il ne savait même pas ce qu’était un ADN. Il confondait tout. C’était impossible de tenir une discussion un tant soit peu rationnelle avec lui. Il pouvait passer de jovial et avenant à paranoïaque et colérique en un clin d’œil et sans explication aucune», détaille-t-il, pointant du doigt l’absurdité du système d’avancement militaire algérien.

Bennacer, qui gravitait dans les coulisses du pouvoir central, révèle le train de vie loufoque et les caprices de Gaïd Salah. L’ancien patron de l’armée avait transformé le Commandement en fief personnel, régentant la vie politique et économique du pays selon ses humeurs et ses paranoïas. S’il revendiquait un train de vie «sobre», il succombait néanmoins à bien des lubies, comme disposer d’animaux exotiques, des paons en l’occurrence, dans sa résidence. Dans sa voiture, il tournait en boucle une seule et même chanson raï «Zawali ou F7el» (pauvre mais brave– tout un programme) sur laquelle il ne manquait pas de se dandiner. «C’était insupportable», se rappelle Bennacer.

La mort de Gaïd Salah, survenue brutalement dans la nuit du 22 au 23 décembre 2019, constitue le sommet des révélations de Toufik Bennacer. Ayant un accès privilégié aux arcanes du pouvoir de par son ascendance et ses fonctions de gestionnaire, Toufik Bennacer apporte un témoignage direct et détaillé sur un décès qui a remodelé le sommet du régime algérien. Pour comprendre ce qu’il a vu et entendu, il faut rappeler le lien d’intimité matérielle qu’il entretenait avec l’ancien homme fort du pays. Toufik Bennacer s’occupait personnellement de la logistique et de la gestion de la résidence privée et des affaires domestiques de Gaïd Salah. Cette fonction de confiance lui donnait un accès libre, permanent et direct au domicile du chef d’état-major, au plus près de son cercle de sécurité restreint, de ses médecins et de ses proches.

Les indices d’une élimination ciblée

Selon le récit de Toufik Bennacer, la mort de Gaïd Salah n’a rien d’une fin paisible ou d’un arrêt cardiaque ordinaire. Bennacer a été informé directement de l’urgence médicale frappant le général dans ses appartements. Se rendant sur les lieux et au contact immédiat de l’entourage, il décrit une atmosphère de panique et une précipitation anormale de la part des responsables sécuritaires venus verrouiller le périmètre. Il raconte la scène de désarroi absolu au sein de la résidence. Il voit un dispositif de secours dépassé, des ordres contradictoires et une prise en charge médicale étrangement désorganisée pour le dirigeant de facto du pays. Avec cela de particulier: d’énormes taches de sang dans la salle de bain de Gaïd Saleh. «Je ne suis pas médecin mais on ne vomit pas du sang à la suite d’un arrêt cardiaque», oppose-t-il.

Bennacer rapporte avoir entendu les témoignages et cris de détresse des proches et du personnel de maison qui étaient présents au moment du malaise fatal. Tous décrivaient un homme encore debout quelques heures plus tôt, qui venait de présider des réunions politiques majeures et d’installer Abdelmadjid Tebboune à la présidence de la République.

Ce que Toufik Bennacer dénonce fermement comme une «mort suspecte» s’apparentant pour lui à un assassinat politique ou un empoisonnement, repose sur une série d’autres anomalies qu’il a constatées et entendues le soir même et dans les jours qui ont suivi. Dès la confirmation du décès, le garde du corps principal et le médecin personnel de Gaïd Salah ont été immédiatement écartés, isolés et empêchés de s’exprimer ou de livrer leur version des faits à la presse ou aux cadres de l’armée.

Bennacer révèle que face aux doutes flagrants exprimés à voix basse par certains hauts gradés, la consigne absolue donnée par le pouvoir émergent, incarné par Abdelmadjid Tebboune et le général Saïd Chengriha, a été d’interdire tout examen médico-légal ou autopsie du corps. Bennacer a assisté aux manœuvres visant à sceller le cercueil au plus vite et à organiser des obsèques nationales expéditives afin d’ensevelir avec le général les preuves matérielles d’une éventuelle substance toxique. Il a par la suite vu s’opérer sous ses yeux une purge féroce. La mort du chef d’état-major a immédiatement déclenché une chasse aux sorcières contre quiconque détenait les secrets de cette nuit-là.

Les enfants de Gaïd Salah ont été poursuivis, ses lieutenants arrêtés, et les personnes ayant géré sa résidence, comme Bennacer lui-même, ont été rapidement perçues comme des témoins gênants à neutraliser, scellant le départ en exil de Toufik Bennacer et sa décision finale de tout déballer sur la place publique. L’ironie tragique du système algérien réside dans le destin de Gaïd Salah. Alors qu’il fut l’artisan absolu de l’émergence de la nouvelle nomenclature, imposant Abdelmadjid Tebboune à la présidence, il a été balayé de la mémoire officielle dès sa mise en terre. L’homme qui régnait en maître absolu a été relégué aux oubliettes de l’histoire, son clan méthodiquement purgé, emprisonné ou poussé à l’exil par ceux-là mêmes qu’il avait créés.

Une corruption systémique et une guerre sans merci

À travers ses confidences à Abdou Semmar, Toufik Bennacer lève le voile sur le versant financier et matériel d’un système militaire qui fonctionne comme une caste hermétique et hautement corrompue. Il décrit une institution transformée en oligarchie économique. L’armée algérienne ne protège plus seulement le «Système», mais un empire financier où les avantages sont détournés en priorité pour assurer le train de vie des hauts gradés et de leur progéniture.

Les révélations mettent en lumière un détournement à grande échelle des budgets de la Défense nationale, préservés de toute coupe. L’institution militaire fonctionne selon un mécanisme d’impunité où les nominations au sommet permettent l’accaparement de rentes publiques. Citons le général Abdelkader Lechkham (ex-patron des transmissions), accusé d’avoir siphonné des sommes astronomiques estimées à près de 2 milliards de dollars via des surfacturations systématiques de matériel de communication de l’armée et la gestion de comptes occultes à l’étranger.

L’un des aspects les plus révélateurs abordés par Toufik Bennacer réside dans le statut des «enfants de la nomenclature». En Algérie, être le fils d’un haut gradé ouvre immédiatement l’accès aux crédits bancaires sans garantie, aux licences d’importation exclusives et au patrimoine foncier de l’État. Les enfants d’Ahmed Gaïd Salah (Adel et Boumediene) sont ainsi devenus du jour au lendemain des barons de l’immobilier et de l’agroalimentaire dans l’Est algérien grâce au soutien et aux directives de leur père. Ils possédaient des minoteries, des journaux, des sociétés de transport et des terrains agricoles domaniaux cédés au dinar symbolique.

Il y a également le cas de Khaled Tebboune, l’un des fils du président Abdelmadjid Tebboune, impliqué dans le retentissant scandale des 701 kg de cocaïne saisis au port d’Oran. Son incarcération initiale puis son blanchiment éclair illustrent la protection accordée aux enfants du sérail. Toufik Bennacer admet lui-même qu’en tant que fils de général, la transition vers le monde de l’entrepreneuriat à Alger s’effectuait dans un environnement où le nom de famille agissait comme un sésame commercial.

La corruption sert de levier de contrôle mutuel au sein du Haut-Commandement. La hiérarchie ferme les yeux sur les affaires de corruption des officiers tant qu’ils restent loyaux. Dès qu’un général tombe en disgrâce ou perd une guerre de clan (comme sous l’ère Chengriha), ses dossiers financiers sont opportunément ressortis par la justice militaire pour justifier son élimination sous couvert de «lutte contre la corruption». Et alors que les budgets de la santé, de l’éducation ou des infrastructures subissent des cures d’austérité drastiques, le budget du ministère de la Défense nationale (MDN) demeure intouchable et non audité par la Cour des comptes. Ce sanctuaire financier garantit le maintien des privilèges de la caste.

Cette gestion patronale de l’institution militaire confirme l’analyse de Bennacer: au-delà des discours patriotiques, le régime algérien s’est structuré autour de la défense prioritaire des intérêts économiques des généraux et du patrimoine de leur progéniture, au détriment direct des ressources du pays et de sa population.

La lame de fond est celle d’une guerre fratricide entre clans et services. Exemple: la purge permanente au sein des services de renseignement. Pas moins de 14 chefs de ces services ont ainsi été limogés depuis 2020, soit au lendemain de la prise de fonction du président Tebboune. Cette valse effrénée illustre un régime en état de paranoïa permanente, où chaque clan cherche à neutraliser l’autre. C’est dans cette guerre où «tous les coups sont permis» que la famille Bennacer a été prise pour cible: des frères colonels et policiers arrêtés ou persécutés pour faire taire les secrets d’État qu’ils détiennent. D’où d’ailleurs le séisme qu’il a provoqué en Algérie et la véritable levée de boucliers dont il fait l’objet. Devenu la cible prioritaire du régime, Bennacer est sujet à une campagne de diffamation massive de la part des relais médiatiques officiels et officieux de l’armée et d’une pression sans relâche pour obtenir son extradition. Il sait que le régime algérien ne pardonne pas à l’un de ses «fils» d’avoir déballé sur la place publique le linge sale de la dictature militaire.

Par Tarik Qattab
Le 20/08/2026 à 11h41