Il est des lieux que la géographie semble avoir choisis pour l’histoire. Au bout de la péninsule tingitane, là où l’Afrique s’avance vers l’Europe jusqu’à presque la toucher, une presqu’île étroite s’allonge dans la mer, veillée par le Jbel al-Mina, que les Espagnols appellent aujourd’hui mont Hacho. À l’ouest s’élève le Jbel Moussa. En face, à moins de trente kilomètres, se dresse le Jabal Tariq, la montagne de Tariq, dont le nom est devenu Gibraltar. Les Anciens voyaient dans les deux rives du détroit les Colonnes d’Hercule, les bornes du monde connu. C’est là, entre deux mers et deux continents, que s’est élevée la ville que les Romains nommaient Septem, et que la langue arabe a transmise sous le nom de Sabta (Ceuta).
Son histoire plonge loin dans le passé africain. Sur ces rivages vivaient les Maures, dont les rois régnaient sur la Tingitane avant que Rome ne l’annexe. Puis, durant sept siècles d’islam, la ville s’épanouit. Adossée aux montagnes des Ghomara, tournée vers le détroit, elle vivait au rythme de son arrière-pays amazigh et des dynasties, parfois impériales, qui gouvernèrent le Maghreb al-Aqsa, l’Occident extrême des géographes de langue arabe, qui correspond pour l’essentiel au Maroc actuel. Al-Idrissi y admirait la pêche du corail et l’activité de son port. Ses savants cheminaient jusqu’à Cordoue et Marrakech, et le cadi Iyad, l’une des grandes figures intellectuelles de l’Occident musulman, y était né.

Le 21 août 1415, une puissante flotte portugaise, conduite par le roi Jean Ier et ses fils, parmi lesquels le futur Henri le Navigateur, jette l’ancre sous ses murailles. La ville est prise d’assaut en une seule journée. Ceux de ses habitants qui survivent prennent le chemin de l’exil, et la grande mosquée devient cathédrale. La cité marchande et savante se mue en place-forte, coupée de son arrière-pays. Souvent considérée comme le point de départ de l’expansion européenne outre-mer, cette conquête est trop souvent évoquée comme une simple « prise ». Elle fut en réalité une rupture violente, qui transforma profondément la nature de la ville.
Quelques années plus tard, un fils de Sabta, Mohammed al-Ansari, entreprend de consigner ce qui a disparu: les mosquées et les bains, les marchés et les bibliothèques, les jardins des faubourgs. Son texte est à la fois un inventaire et une élégie. Il rappelle qu’avant d’être une forteresse, Ceuta fut une ville vivante.
C’est cette ville que le présent article voudrait restituer. Car certains récits récents font commencer l’histoire de Ceuta en 1415, comme si la cité n’avait existé qu’à partir de sa conquête. Il faut au contraire rendre à cette histoire sa profondeur et ses ruptures. D’où notre question: comment une cité enracinée dans l’espace amazigh et maghrébin est-elle devenue une place-forte ibérique, puis une ville frontière?
Pour y répondre, nous confronterons ce que disent les textes et ce que révèle le sol. Les géographes et chroniqueurs de langue arabe décrivent une ville prospère, avec ses remparts et ses quartiers. Depuis quelques décennies, l’archéologie met ces descriptions à l’épreuve et les confirme souvent. Les maisons mérinides de la Huerta Rufino, le hammam et les remparts d’Afrag font ressurgir, sous la ville actuelle, la cité que la conquête avait recouverte. Nous suivrons cinq moments: la naissance d’une ville maghrébine, de Septem à Sabta; le portrait de Sabta à la veille de 1415; la conquête et la transformation de la médina en presidio (1415-1668); les tentatives marocaines de reprise, du siège de Moulay Ismaïl à la guerre de 1859-1860; enfin, la ville frontière d’aujourd’hui et le différend qui oppose l’Espagne et le Maroc.
I. Du territoire à la cité: naissance d’une ville maghrébine
Bien avant que ne s’élève la moindre muraille, la terre qui entoure le détroit était habitée. À Benzú, au pied du Jbel Moussa, un abri sous roche et une grotte voisine ont livré aux archéologues les traces d’une présence humaine qui remonte au Paléolithique moyen. Des outils de pierre taillée, des foyers et des restes de coquillages y témoignent de la vie de groupes de chasseurs et de cueilleurs attentifs aux ressources de la mer. Ces hommes appartenaient aux populations anciennes de l’Afrique du Nord, dont le Maroc conserve certaines des plus vieilles traces: à Jebel Irhoud, les plus anciens Homo sapiens connus sont vieux d’environ 300.000 ans.
Les millénaires suivants ont vu se succéder sur ces rivages les hommes de l’Atérien, culture de la pierre taillée reconnaissable à ses outils munis d’un pédoncule pour l’emmanchement, bien attestée au Maroc, de Témara à Taforalt; puis les Ibéromaurusiens, chasseurs-cueilleurs de la fin du Paléolithique, entre 25.000 et 11.000 ans environ avant notre ère, dont le nom, qui supposait une origine ibérique, trahit une hypothèse ancienne aujourd’hui abandonnée; puis les premiers agriculteurs du Néolithique. Leur étude génétique récente, à Taforalt ou à Ifri n’Amr ou Moussa, révèle une remarquable continuité de peuplement dans le nord-ouest du Maghreb, enrichie au fil des millénaires d’apports venus du Proche-Orient puis de la péninsule Ibérique. C’est d’elles qu’est issu, au cours du Ier millénaire avant notre ère, le monde amazigh ancien, que les auteurs grecs et latins désignent sous le nom de Maures.
Ce sont eux que rencontrent les navigateurs phéniciens lorsqu’ils franchissent le détroit. Leurs comptoirs jalonnent la côte, de Lixus à l’île de Mogador. À Ceuta même, les fouilles menées en 2004-2005 sur la place de la Cathédrale ont révélé un petit établissement occupé dès le VIIe siècle avant notre ère, où populations locales et marchands phéniciens vivaient côte à côte. À partir du VIe siècle, le monde phénicien d’Occident passe dans l’orbite de Carthage, et les amphores puniques retrouvées à Ceuta témoignent de ces échanges. Le territoire demeure pourtant celui des Maures, qui s’organisent en un royaume: Bocchus, Bogud, puis Juba II, prince numide élevé à Rome, et son fils Ptolémée règnent sur une Maurétanie qui s’étend jusqu’au détroit.
La mort de Ptolémée, assassiné sur ordre de l’empereur Caligula en 40 de notre ère, met fin à ce royaume. Vers 42, Rome crée la province de Maurétanie tingitane, dont Tingis, l’actuelle Tanja (Tanger), devient la capitale. C’est dans ce cadre qu’apparaît pour la première fois le nom de la future ville: Pline l’Ancien mentionne les Septem Fratres, les «Sept Frères», qui désignent les sept collines de la presqu’île. De ce nom naîtra Septem, puis Sabta.
L’archéologie a mis au jour ce premier visage urbain: des installations de salaison de poisson, destinées à la fabrication du garum, cette sauce fermentée prisée dans tout l’Empire. Septem est alors une modeste agglomération de pêcheurs et d’artisans, tournée vers la mer et dépendante de Tingis. À la fin du IIIe siècle, lors des réformes de Dioclétien, la Tingitane est rattachée administrativement au diocèse des Hispanies. Ce choix tient d’abord à la géographie: faute de route terrestre sûre vers le reste de l’Afrique romaine, la province communiquait plus aisément avec la Bétique, par le détroit, qu’avec la Maurétanie voisine.
Elle n’en demeure pas moins une province à part entière, dotée de son propre gouverneur.
Au VIe siècle, après la reconquête de l’Afrique vandale, Byzance prend pied sur la rive sud du détroit. Bélisaire installe une garnison à Septem, que Justinien fait fortifier et doter d’une église, selon Procope. L’autorité impériale s’étend aussi, selon toute vraisemblance, à Tingis. La place est disputée: le roi wisigoth Theudis s’en empare, selon les sources, à deux reprises, et il faut en 547 l’intervention de la cavalerie de Jean Troglita pour la reprendre. Septem reste byzantine au moins jusqu’en 641, date à laquelle on y exile un haut dignitaire de Constantinople, et résiste encore, au début du VIIIe siècle, au siège de Moussa ibn Noussaïr.
Mais cette domination demeure littorale. L’arrière-pays maure échappe à l’Empire, et à Volubilis, des inscriptions latines du VIIe siècle révèlent une communauté chrétienne vivant hors de tout contrôle byzantin. C’est de ces dernières décennies que date la figure du comte Julien, que les chroniqueurs de langue arabe présentent comme le maître de Sabta à la veille de la conquête musulmane. Sa silhouette relève davantage de la légende que de l’histoire établie.
Au début du VIIIe siècle, la ville passe sous l’autorité musulmane, et c’est de ses rivages que partent, en 711, les troupes de Tarik ibn Ziyad, lui-même d’origine amazighe, vers la péninsule Ibérique. Mais la grande révolte amazighe de 740 ruine Sabta. Selon al-Bakri, géographe andalou du XIe siècle, la ville resta longtemps déserte. Elle ne fut relevée que par un homme des Ghomara, nommé Majakas, qui s’y établit et embrassa l’islam, et dont les descendants la gouvernèrent. Si l’on suit ce récit, la renaissance de la ville musulmane fut donc l’œuvre de l’arrière-pays amazigh lui-même.
La Sabta des descendants de Majakas n’était pas une exception. Après la grande révolte, le Maghreb al-Aqsa se couvre de pouvoirs musulmans locaux: l’émirat de Nekor dans le Rif, les Barghawata sur la côte atlantique, les Midrarides à Sijilmassa. En 788, les Awraba, puissante confédération amazighe de la région de Walili (Volubilis), accueillent Idris ibn Abdallah, descendant du Prophète réfugié d’Orient, et lui prêtent allégeance avec les tribus voisines. De cette alliance naît le pouvoir idrisside. Son fils Idris II, né d’une mère awraba, Kenza, incarne cette alliance. Sabta, avec ses seigneurs ghomara, appartient à ce paysage politique pluriel, fait de principautés amazighes, arabes et idrissides, qui coexistent et rivalisent.
À partir du Xe siècle, Sabta devient un enjeu entre les deux rives. Le calife omeyyade de Cordoue, Abd al-Rahman III, s’en empare en 931 et la fortifie pour surveiller le détroit. Après l’effondrement du califat, elle passe aux Hammudides, puis à Saqqut al-Barghawati, avant que les Almoravides, dynastie amazighe venue du Sahara, ne la prennent en 1083. Pour la première fois, une même autorité réunit le Sahara, les plaines atlantiques, le Rif et les cités du détroit. L’historiographie officielle fait remonter l’État marocain à 788 et aux Idrissides.
Cette datation relève cependant davantage de la construction d’un récit national, fondé sur la légitimité chérifienne, que de l’analyse des sources: le pouvoir idrisside ne s’étendait qu’à une partie du Maghreb al-Aqsa, au milieu d’autres principautés, et n’a presque laissé aucune trace matérielle. Ce sont les Almoravides qui, les premiers, unifient ce territoire et fondent Marrakech, dont le nom deviendra celui du Maroc. Viennent ensuite les Almohades, qui l’intègrent à leur immense empire. Au XIIIe siècle, une famille de notables, les Azafides, gouverne la ville avec une large autonomie, avant que les Mérinides de Fès ne l’intègrent pleinement à leur royaume. La parenthèse nasride de 1306-1309 ne change pas cette orientation. À la veille de 1415, Sabta est ainsi une ville pleinement maghrébine, née d’un site habité depuis la préhistoire et relevée par ses voisins ghomara, mais ouverte sur l’autre rive, avec laquelle elle échange des hommes, des savoirs et des marchandises.
II. Portrait d’une ville: Sabta à la veille de 1415
La géographie a dessiné Sabta avant les hommes. D’ouest en est, la presqu’île s’étire comme un bras tendu vers l’Orient, et la ville en a épousé chaque inflexion. À l’ouest, du côté du continent, les faubourgs et les jardins s’étendaient jusqu’aux murailles d’Afrag. Au centre, sur l’isthme étroit que pressent deux baies, battait le cœur de la médina, politique, religieux et marchand. À l’est enfin, les pentes du Jbel al-Mina, dont le nom survit dans l’Almina actuelle, accueillaient un autre faubourg et des ermitages tournés vers le large. Entre la terre et la mer, Sabta était une ville double, et sa forme même disait cette tension.
Pour qui arrivait du Rif, la ville se présentait d’abord comme une ligne de murailles. L’enceinte de la médina remonte aux fortifications élevées par Abd al-Rahman III après 931, peut-être sur des fondations plus anciennes. Les dynasties successives l’ont reprise, renforcée, rehaussée. Le front de terre, à l’ouest, était le plus exposé: c’est là que les Portugais creuseront plus tard le fossé navigable qui sépare aujourd’hui la ville du continent. Faubourgs et quartiers avaient leurs propres murs, et Afrag dressait sa propre enceinte monumentale, dont les tours se découpent encore contre le ciel. Sabta était ainsi un emboîtement de remparts, comme une ville qui ne cessait de se protéger d’elle-même et du monde.
Passé les portes, au cœur de la médina, se dressait la grande mosquée, sur l’emplacement de l’actuelle cathédrale. Cinq fois par jour, l’appel à la prière montait de son minaret et donnait le rythme à toute la ville. Autour d’elle, selon l’ordonnance de la ville maghrébine, se déployaient les commerces les plus nobles: libraires et parfumeurs, marchands d’étoffes précieuses, et la kissaria, marché couvert fermé la nuit où se négociaient les biens de valeur. Plus loin s’étendaient les souks des artisans, chaque métier dans sa rue, avec ses odeurs et ses bruits: le cuir, le cuivre, le bois. Les fondouks accueillaient marchands, bêtes et ballots venus de loin. Les Génois y possédaient le leur au XIIIe siècle, et l’on devait entendre dans les ruelles de Sabta l’arabe, l’amazigh et les langues des marchands chrétiens.
Une ville de savants
Sabta n’était pas seulement une ville de marchands, c’était une ville de lettrés. Au XIIIe siècle, Abu al-Hasan al-Shari y fonde une médersa, considérée comme l’une des premières du Maghreb, et l’enrichit d’une bibliothèque ouverte aux étudiants. Mosquées, écoles et zaouïas tissaient dans la ville un réseau serré de lieux où l’on copiait, lisait et commentait. De ce terreau sont sortis des hommes dont le nom a franchi les siècles.
Le premier d’entre eux est le cadi Iyad (1083-1149). Juriste, traditionniste et biographe, il est l’auteur du Kitab al-Shifa, consacré au Prophète, dont la lecture s’est perpétuée dans tout le monde musulman. Mort en exil à Marrakech, il y repose parmi les sept saints patrons de la ville. Presque contemporain, le chérif al-Idrissi, que la tradition fait naître à Sabta vers 1100, deviendra à la cour normande de Palerme l’un des plus grands géographes du Moyen Âge. Le fils de Sabta, qui avait grandi face au détroit, s’attacha ainsi à décrire le monde entier.
Au XIIIe siècle, Abu al-Abbas al-Azafi contribue à répandre au Maghreb la célébration du Mawlid, la naissance du Prophète, et sa famille gouvernera bientôt la ville. Au tournant du XIVe siècle, Ibn Rushayd al-Sabti parcourt l’Orient à la recherche des maîtres et des manuscrits, et consigne son voyage dans une rihla, ce récit de voyage où les lettrés du Maghreb décrivaient les pays traversés, leurs villes et leurs sociétés, tout en notant les maîtres rencontrés et les livres étudiés. Ibn al-Shatt, son contemporain, commente les grands traités de droit malikite.
La ville savante n’était pas seulement musulmane. C’est à un fils de la communauté juive de Sabta, Joseph ben Judah, que Maïmonide dédie son Guide des égarés, l’une des œuvres majeures de la pensée médiévale.
Enfin, au soir de cette histoire, un autre fils de la ville, Mohammed ibn al-Qasim al-Ansari, prend la plume dans l’exil. Il recense les bibliothèques de Sabta avec une précision douloureuse, comme si la ville perdue se mesurait d’abord à ses livres.
Loin des bibliothèques, la vie de chaque jour tenait d’abord à l’eau. Sur cette presqu’île sans rivière, chaque goutte était précieuse. Puits, sources et citernes recueillaient l’eau pour les fontaines, les ablutions et les bains. Le hammam conservé aujourd’hui, que l’usage espagnol nomme «bains arabes», en garde la mémoire: on passe de la salle froide à la salle tiède, puis à la salle chaude, sous des voûtes percées de lucarnes en étoile où la lumière tombe en rais obliques dans la vapeur. À la Huerta Rufino, les fouilles ont rendu à la lumière l’habitat ordinaire: des maisons fermées sur la rue et ouvertes sur un patio, des canalisations, des ruelles étroites qui tournent sur elles-mêmes. C’est la maison maghrébine dans son essence, secrète au regard du passant et ouverte sur le ciel.
Sabta vivait par la mer et pour la mer. Ses deux baies offraient un abri, l’une contre le vent d’est, l’autre contre le vent d’ouest, et la dar al-sinaa, l’arsenal, y construisait et armait des navires. Almohades et Mérinides en firent une base navale majeure pour leurs campagnes dans le détroit et en al-Andalus. Sur le rivage, on triait le corail, dont la pêche faisait l’admiration d’al-Idrissi. Au port, les navires chargeaient et déchargeaient les marchandises de toute la Méditerranée occidentale.
Au-delà des murs, la campagne proche se couvrait de vergers, de vignes et de maisons de plaisance. Al-Ansari les décrit avec une tendresse particulière, comme on se souvient des lieux de l’enfance. C’est là, à l’ouest de la médina, qu’en 1328 le sultan mérinide Abou Saïd Othman II fonde Afrag, cité palatine et militaire destinée à accueillir la cour et les armées en partance pour l’autre rive. Son nom est amazigh: l’afrag désignait l’enceinte de toile qui entourait les tentes du sultan en campagne, et par extension le camp royal lui-même. Les Almohades l’employaient déjà; les Mérinides l’ont inscrit dans la pierre. Comme al-Mansoura près de Tlemcen ou Fès Jdid, Afrag illustre un geste urbain mérinide: doubler la ville ancienne d’une ville royale. Il en subsiste aujourd’hui environ cinq cents mètres de remparts, sur un circuit d’origine d’un kilomètre et demi, avec leurs bastions et les deux tours jumelles de la porte de Fès.
Telle apparaît Sabta vers 1400: une médina dense et ordonnée autour de sa grande mosquée, des faubourgs étendus, un port animé, une vie savante intense. C’est une ville maghrébine accomplie, sœur de Fès et de Tlemcen par son organisation et par son âme. C’est ce tissu vivant que la conquête de 1415 allait vider de ses habitants et plier aux besoins d’une forteresse.
III. De la médina au presidio (1415-1668)
Le jour où tout bascula
À l’été 1415, une flotte d’une ampleur inédite quitte Lisbonne. Le roi Jean Ier la conduit en personne, entouré de ses fils. Le 21 août, les troupes débarquent sous les murailles. Le gouverneur mérinide, Salah ben Salah, ne dispose pas des forces nécessaires pour tenir la ville. Le soir même, Sabta est tombée. Les chroniques portugaises célèbrent la victoire en termes de croisade, à commencer par celle de Gomes Eanes de Zurara, chroniqueur officiel du royaume, qui rédige vers 1450 le récit de la prise de Ceuta à la gloire de la dynastie. Les sources de langue arabe, elles, parlent de désastre. Les habitants qui n’ont pas péri s’enfuient vers l’arrière-pays, abandonnant maisons, boutiques et bibliothèques. Dans la grande mosquée, purifiée à la hâte, on célèbre une messe: elle devient la cathédrale Sainte-Marie. En une journée, une ville de plusieurs siècles a changé de nature.
Au soir du 21 août, par les portes du front de terre, des familles entières quittent la ville vers les montagnes de l’Anjra. On emporte ce que l’on peut porter: quelques étoffes, des bijoux, parfois un manuscrit. On laisse le reste, la maison, la boutique, la tombe des ancêtres. Beaucoup croient partir pour quelques jours. Aucun ne reviendra.
Sabta n’est que la première. La conquête profite de l’affaiblissement de l’État mérinide, miné depuis le milieu du XIVe siècle par les crises de succession, les assassinats de sultans et l’ascension des vizirs wattassides. Dans les décennies qui suivent, le Portugal s’empare de Ksar Sghir (1458), dont la ville médiévale ne survivra pas à l’occupation, d’Asilah et de Tanger (1471), puis, au début du XVIe siècle, d’Agadir, de Safi, d’Azemmour et de Mazagan, tandis qu’Anfa est incendiée et détruite en 1468. La Castille prend Melilla en 1497, et l’Espagne occupera au XVIIe siècle Larache et La Mamora. C’est tout le littoral du Maghreb al-Aqsa qui se couvre de forteresses ibériques. La plupart seront reprises au fil des siècles; Ceuta et Melilla demeurent les seules à ne jamais l’avoir été.
À Ceuta même, la conquête ne s’accompagne pas d’un peuplement. Les Portugais ne sont que quelques milliers: soldats, officiers, religieux, puis des bannis condamnés au degredo, l’exil pénal, que la Couronne envoie servir outre-mer. Cette garnison ne peut occuper une ville faite pour une population nombreuse. Les faubourgs se vident, les jardins retournent à la friche, Afrag est abandonnée puis démantelée, et ses pierres servent à d’autres ouvrages. La médina elle-même se rétracte: les maisons sont réaffectées au logement des soldats, les souks se taisent, les fondouks se ferment. La ville marchande devient une ville de caserne.
Pour les hommes qu’on y envoie, Ceuta n’est pas une conquête, c’est une peine. Bannis par la justice du royaume, ils débarquent sur ce rocher sans espoir de retour rapide, pour y servir des années en armes. Ils vivent dans les maisons des exilés, gardent des murailles qu’ils n’ont pas bâties, face à des montagnes d’où peut surgir à tout moment l’ennemi. La ville vidée de ses habitants s’est remplie d’autres déracinés.
Coupée de son arrière-pays, qui lui fournissait autrefois son blé, ses fruits et son bois, Ceuta ne peut plus vivre que par la mer. Tout arrive désormais de Lisbonne ou de l’Algarve: le grain, les armes, les hommes. L’espace urbain se réorganise selon une seule logique, celle de la défense. Au XVIe siècle, les Portugais reconstruisent le front de terre selon les principes de la fortification moderne et creusent un fossé navigable à travers l’isthme. Ceuta devient presque une île. Ce geste résume toute l’époque: la ville qui avait été le trait d’union entre le Rif et la mer est désormais séparée du continent par une tranchée d’eau.
Les Mérinides ne se résignent pas. Dès 1419, le sultan Abou Saïd Othman III met le siège devant la ville, avec l’appui de Grenade, mais échoue à la reprendre. En 1437, l’expédition portugaise contre Tanger tourne au désastre. Les vainqueurs exigent la restitution de Ceuta en échange de la libération de l’infant Ferdinand, retenu en otage. Lisbonne refuse, et le prince meurt en captivité à Fès en 1443. Le Portugal a préféré sacrifier un fils de roi plutôt que de rendre la ville.
Dans l’arrière-pays, la résistance s’organise. Des combattants, souvent animés par les confréries religieuses, harcèlent sans relâche la garnison, qui ne peut s’aventurer hors des murs qu’en armes. Pendant des générations, la forteresse vit sous la menace permanente d’un territoire qui ne l’a pas oubliée.
C’est pourtant une victoire marocaine qui va décider du sort de la ville. Le 4 août 1578, sur les bords de l’oued al-Makhazin, près de Ksar el-Kébir, l’armée saadienne écrase l’expédition du jeune roi Sébastien de Portugal. Trois souverains y trouvent la mort: Sébastien lui-même, le sultan Abd al-Malik, emporté par la maladie au cœur du combat, et son neveu déchu al-Moutawakkil, allié des Portugais, noyé dans sa fuite. D’où le nom de bataille des Trois Rois. Au Maroc, le frère d’Abd al-Malik, Ahmad al-Mansour, monte sur le trône, auréolé d’un prestige immense. Au Portugal, Sébastien a disparu sans descendance: la couronne passe à son grand-oncle, le cardinal Henri, vieillard sans héritier.
À sa mort, en 1580, Philippe II d’Espagne fait valoir ses droits et monte sur le trône du Portugal. Pendant soixante ans, les deux couronnes sont réunies. En 1640, lorsque le Portugal se soulève et restaure son indépendance, les autorités de Ceuta choisissent de rester fidèles à Philippe IV. Le traité de Lisbonne de 1668, qui reconnaît l’indépendance portugaise, entérine ce choix: Ceuta demeure à l’Espagne. La ville a changé de souverain sans changer de fonction. Elle reste un presidio, une place-forte avancée, entretenue à grands frais face à un arrière-pays qui lui demeura hostile.
En deux siècles et demi, la médina de Sabta, telle que la décrivait al-Ansari, a disparu. Il ne demeure d’elle que des traces enfouies, des murs réemployés, une cathédrale bâtie sur une mosquée. C’est cette forteresse que les souverains du Maroc tenteront, à leur tour, de reprendre.
IV. Une ville assiégée (1694-1860)
À la fin du XVIIe siècle, le Maroc retrouve sa force sous le règne de Moulay Ismaïl. Le sultan alaouite entreprend de libérer les places côtières tenues par les puissances européennes. La Mamora (Mehdia) tombe en 1681, Tanger est évacuée par les Anglais en 1684, Larache est reprise en 1689, Asilah en 1691. Il ne reste bientôt plus que Ceuta, Mazagan et quelques présides.
En 1694, les troupes du sultan viennent camper devant la ville. Commence alors l’un des plus longs sièges de l’histoire: il durera plus de trente ans. Face aux remparts, les assiégeants édifient un véritable établissement, avec ses tentes, ses baraquements, ses lieux de prière. Des générations de soldats naissent et meurent en vue de la ville. Du côté espagnol, la vie s’organise sous les boulets. On renforce sans cesse les défenses du front de terre, et le ravitaillement arrive par mer depuis l’Andalousie. En 1720, une puissante expédition espagnole desserre l’étau, sans le rompre tout à fait. Le siège ne prend fin qu’à la mort du sultan en 1727. Ceuta a tenu, mais elle en sort transformée: plus que jamais, elle est une citadelle.
Devant les remparts, le camp des assiégeants s’installe dans la durée. Sur les hauteurs qui dominent l’isthme, on creuse des tranchées, on élève des batteries, et les baraques de bois et de branchages remplacent peu à peu les tentes. Des soldats y passent une grande partie de leur vie, et plusieurs générations se relaient en vue des murailles. De l’autre côté, les habitants de Ceuta apprennent eux aussi, de père en fils, à vivre à l’ombre du camp. Pour les uns comme pour les autres, le siège n’est plus un épisode militaire: c’est une vie entière.
Le XVIIIe siècle voit alterner la guerre et la diplomatie. Sidi Mohammed ben Abdallah reprend Mazagan aux Portugais en 1769 et assiège Melilla en 1774, mais il privilégie ensuite les traités avec l’Espagne, et le commerce reprend entre les deux rives. Son fils et successeur, Moulay al-Yazid, rompt avec cette politique: en 1790, il fait bombarder Ceuta et assiège la place pendant plusieurs mois. La tentative échoue, et sa mort en 1792 y met fin. Ce sera la dernière grande entreprise militaire d’un sultan marocain contre la ville.
Durant ces décennies d’alerte, Ceuta change de visage. À l’abri du fossé et des bastions, la ville s’étend vers l’est, sur les pentes du Jbel al-Mina, où naît progressivement l’Almina moderne. La cité qui se construit alors n’a plus rien de la médina médiévale: ses rues sont droites, ses églises baroques, ses casernes et ses magasins militaires occupent l’essentiel de l’espace. Ceuta est aussi un bagne, un presidio au sens pénal, où l’Espagne envoie ses condamnés purger leur peine et travailler aux fortifications. Sous cette ville de garnison et de forçats, les vestiges de Sabta s’enfouissent un peu plus.
La guerre de 1859-1860 et le traité de Wad-Ras
Au milieu du XIXe siècle, les rapports de force ont changé: l’Europe industrielle s’impose au Maghreb, et la France occupe l’Algérie voisine. En 1859, un incident aux abords de Ceuta sert de prétexte: des tribus de l’Anjra s’en prennent à des ouvrages espagnols en construction à la limite de la place. Madrid exige réparation et, sous la conduite du général O’Donnell, déclare la guerre au Maroc. Après plusieurs mois de combats, les troupes espagnoles entrent à Titwan (Tétouan) en février 1860 et remportent la bataille de Wad-Ras au mois de mars.
Le traité signé en avril 1860 impose au Maroc des conditions très lourdes: une indemnité considérable, gagée sur les revenus des douanes, l’occupation temporaire de Tétouan et l’extension des limites de Ceuta vers l’intérieur. Pour la première fois depuis 1415, la ville s’agrandit, non par la conquête directe, mais par un traité imposé au vaincu. Les frontières qu’il trace sont, pour l’essentiel, celles d’aujourd’hui. Pour le Maroc, cette guerre marque le début d’une ère de dépendance qui conduira au protectorat de 1912. Pour Ceuta, elle clôt quatre siècles et demi de sièges et ouvre l’ère de la ville frontière.
V. Une ville frontière (1860 à nos jours)
Après Wad-Ras, Ceuta cesse d’être une forteresse assiégée pour devenir une ville. Lorsque l’Espagne établit en 1912 son protectorat sur le nord du Maroc, la place n’y est pas intégrée: elle garde un statut à part, mais devient la porte d’entrée de la présence espagnole dans la région. Le port s’agrandit, les casernes se multiplient, et la ville se couvre d’immeubles de style éclectique et moderniste. Elle sert de base arrière pendant la guerre du Rif (1921-1926), puis, en juillet 1936, de point de départ au soulèvement militaire qui ouvre la guerre civile espagnole. L’histoire de Ceuta se trouve alors, plus que jamais, liée à celle des deux rives.
En 1956, le Maroc recouvre son indépendance, et l’Espagne met fin à son protectorat. Ceuta et Melilla restent cependant espagnoles. Dès lors, le Maroc revendique leur restitution, notamment en demandant en 1975 leur inscription sur la liste des territoires à décoloniser des Nations unies. Cette démarche n’a pas abouti. En 1986, l’entrée de l’Espagne dans la Communauté européenne fait de Ceuta un territoire de l’Union. En 1995, la ville obtient un statut d’autonomie qui en fait une ciudad autónoma, dotée d’institutions propres au sein de l’État espagnol.
Deux lectures d’une même histoire
Le différend repose sur deux lectures opposées du passé. Pour l’Espagne, Ceuta est espagnole depuis 1668, et portugaise depuis 1415. Sa souveraineté est donc antérieure à la formation du Maroc contemporain, et la ville n’a jamais été une colonie mais une partie du territoire national, dont les habitants sont des citoyens espagnols. Pour le Maroc, Sabta est une terre marocaine occupée, un vestige de l’expansion ibérique. Le Maroc invoque la continuité géographique, les siècles d’appartenance aux dynasties du Maghreb al-Aqsa et la logique de la décolonisation. Il récuse en outre l’argument de l’antériorité: en 1415, pas plus l’Espagne que le Maroc n’existaient comme États-nations, notion étrangère à l’époque et qui n’apparaîtra qu’au XIXe siècle. L’union dynastique de la Castille et de l’Aragon, à la fin du XVe siècle, ne crée elle-même qu’une monarchie composite, où chaque royaume conserve ses lois et ses institutions. L’État espagnol unifié ne se dessine qu’au XVIIIe siècle, avec les décrets de Nueva Planta, et la nation espagnole au sens moderne ne s’affirme qu’avec la Constitution de Cadix, en 1812. La ville fut prise par le royaume de Portugal au sultanat mérinide, un État constitué, héritier des Almoravides et des Almohades.
Au cœur de la position marocaine se trouve un principe que le droit international contemporain a consacré: la conquête militaire ne confère aucun titre de souveraineté. Depuis la Charte des Nations unies, et plus explicitement depuis la résolution 2625 de l’Assemblée générale (1970), l’acquisition de territoire par la force est illégale. De ce point de vue, la prise de Sabta en 1415, suivie du traité de 1860 imposé au lendemain d’une défaite, ne saurait fonder une souveraineté légitime. L’argument trouve un écho singulier dans le cas de Gibraltar. L’Espagne y conteste la présence britannique, héritée d’une conquête en 1704, au nom de son intégrité territoriale, alors qu’elle invoque à Ceuta la légitimité de l’histoire. Le parallèle est d’autant plus frappant que les deux rochers se font face de part et d’autre du même détroit.
À cet argument, la partie espagnole oppose le principe du droit intertemporel, formulé notamment dans la sentence arbitrale de l’île de Palmas (1928). Selon ce principe, un acte doit être apprécié selon le droit en vigueur à l’époque où il a été accompli. Or, au XVe siècle, la conquête était un mode reconnu d’acquisition territoriale. L’Espagne invoque en outre les traités conclus avec le Maroc au fil des siècles, qui auraient reconnu sa présence, et la volonté de la population actuelle. Elle récuse enfin le parallèle avec Gibraltar, en rappelant que celui-ci fut cédé par le traité d’Utrecht (1713).
La partie marocaine réplique que ce principe ne saurait tout justifier. Huber lui-même distinguait la naissance d’un droit de son maintien, qui doit suivre l’évolution du droit. Surtout, il n’existait en 1415 aucun ordre juridique commun aux deux rives: le «droit de l’époque» était celui de la chrétienté latine, qui légitimait par la croisade la conquête des terres musulmanes, c’est-à-dire le droit du seul conquérant. La décolonisation a d’ailleurs condamné des empires acquis selon le droit de leur temps. Quant aux traités, ils furent imposés par les armes; et la volonté de la population actuelle, l’Espagne la récuse elle-même à Gibraltar, au motif que les habitants d’origine en furent chassés, comme ceux de Sabta l’avaient été en 1415. À ce jour, aucune de ces lectures ne s’est imposée à l’autre.
Aujourd’hui, Ceuta vit de sa frontière, à la fois barrière et lieu de passage. La barrière grillagée qui la sépare du Maroc est devenue l’un des symboles des migrations entre l’Afrique et l’Europe. Mais la ville vit aussi des échanges quotidiens avec son voisinage. Une part importante de sa population est musulmane, souvent originaire du nord du Maroc, et l’on y parle l’arabe dialectal à côté du castillan. Les relations entre les deux pays, longtemps tendues, se sont réchauffées depuis 2022: les frontières terrestres ont rouvert, et une douane commerciale entre Ceuta et le Maroc a été inaugurée en février 2025, même si son fonctionnement reste, selon les entrepreneurs de la ville, limité et intermittent.
L’été 2026 a rappelé la fragilité de cet équilibre. Les 30 et 31 juillet, attirées par des rumeurs diffusées sur les réseaux sociaux, qui annonçaient l’ouverture des frontières, des dizaines de milliers de personnes sont entrées dans la ville, à la nage ou à pied. C’étaient pour la plupart de jeunes Marocains, mais aussi des migrants venus d’Afrique de l’Ouest, du Soudan ou du Yémen. Les estimations varient de 50.000 à plus de 70.000 personnes, et des dizaines d’entre elles ont perdu la vie en mer. En quelques jours, la plupart ont été reconduites au Maroc, avec la coopération des autorités marocaines. L’épisode, le plus important depuis la crise de 2021, a montré combien le sort de Ceuta reste lié à celui de son voisin.
Conclusion
Lorsque al-Ansari dressait, dans l’exil, l’inventaire de sa ville perdue, il ne pouvait savoir que son texte survivrait à presque tout ce qu’il décrivait. Six siècles plus tard, la cité qu’il a aimée n’a pas disparu: elle dort sous la ville actuelle. On la retrouve dans les maisons de la Huerta Rufino, sous les voûtes étoilées du hammam, dans les tours d’Afrag, et jusque dans les fondations de la cathédrale, bâtie sur la grande mosquée.
L’histoire de Ceuta ne commence donc pas en 1415. Elle s’enracine dans un territoire habité depuis la préhistoire, dans le monde amazigh ancien que les Grecs et les Latins nommaient maure, puis dans sept siècles d’histoire musulmane. Relevée par ses voisins ghomara, principauté parmi d’autres, puis intégrée par les Almoravides au Maghreb al-Aqsa unifié, Sabta devint une ville de marchands, de marins et de savants.
La conquête portugaise a interrompu cette histoire par les armes. Elle a vidé la ville de ses habitants, l’a coupée de son arrière-pays et a ouvert la voie à l’occupation de tout un littoral, de Ksar Sghir à Mazagan. Ce qui a suivi, siège après siège, est l’histoire d’une forteresse devenue ville frontière.
Car si la plupart des places ibériques ont été reprises au fil des siècles, Ceuta, avec Melilla, fait exception. Le destin de sa voisine Tanger éclaire cette singularité. Conquise elle aussi par le Portugal, passée comme elle sous la couronne d’Espagne lors de l’union de 1580, Tanger demeura portugaise en 1640, fut cédée à l’Angleterre en 1661, puis évacuée en 1684 sous la pression de l’armée de Moulay Ismaïl, où les combattants du Rif et des Jbala tenaient une place essentielle. Pendant plus de deux siècles, les deux villes ont partagé le même sort; ce sont les allégeances de 1640 qui les ont séparées. Si Tanger était restée espagnole, les arguments d’antériorité et de continuité que l’on invoque aujourd’hui pour Ceuta vaudraient sans doute pour elle. C’est dire qu’ils tiennent moins à la nature des lieux qu’aux hasards de l’histoire. Deux villes sœurs du détroit, deux trajectoires divergentes.
Cette histoire n’appartient pas à une seule rive. Qu’elle soit connue des Espagnols, et d’abord des habitants de Ceuta, comme elle doit l’être des Marocains, n’est pas une affaire de revendication: c’est la condition d’un voisinage apaisé. Car c’est l’ignorance de ce passé commun qui laisse place, de part et d’autre du détroit, aux discours qui font du voisin un adversaire; sa connaissance, au contraire, fait de lui un proche. Deux peuples qui partagent un détroit, des siècles d’échanges et tant de familles ne peuvent bâtir une amitié durable sur l’oubli. Reconnaître la Sabta qui dort sous Ceuta, c’est offrir aux deux rives un passé commun, et peut-être le socle d’une prospérité partagée.
Rendre à Sabta sa profondeur, c’est restituer l’épaisseur historique d’un lieu. C’est rappeler que, sous les bastions et les casernes, sous le fossé et les remparts, bat encore le cœur d’une ville du Maghreb al-Aqsa, que le texte d’al-Ansari et la pierre des fouilles ont su, ensemble, faire revivre.
Bibliographie
Sources
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• Procope de Césarée, «Sur les constructions, VI».
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• Zurara, Gomes Eanes de, «Crónica do Conde D. Pedro de Meneses», éd. M. T. Brocardo, Lisbonne, 1997.
Travaux
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• Métalsi, Mohamed, «Tánger. Suerte e infortunios de una villa», trad. J. Barja de Quiroga, Madrid, Abada Editores, 2019.
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• Villada Paredes, Fernando, et al. (dir.), «El asentamiento protohistórico de Ceuta. Indígenas y fenicios en la orilla norteafricana del Estrecho de Gibraltar», Ceuta, 2010.
• Villaverde Vega, Noé, «Tingitana en la Antigüedad tardía (siglos III-VII)», Madrid, 2001.
Droit international
• Nations unies, Assemblée générale, résolution 2625 (XXV), 1970.
• Sentence arbitrale de l’île de Palmas (Pays-Bas c. États-Unis), 1928.
























