Il est, dans chacun de mes retours au pays, un instant que j’ai appris à redouter. L’avion amorce sa descente, la voix des moteurs se fait plus sourde, et la carlingue fend la dernière couche de nuages comme on écarte un voile. Alors, lentement, la terre monte vers moi.
Ce devrait être un moment de grâce. C’est celui où l’on retrouve la terre des siens, cette lumière que l’on emporte avec soi dans l’éloignement et qui vous attend, intacte, au bout du voyage; celui des visages tendus derrière les vitres de l’aéroport. Longtemps, il le fut. Aujourd’hui, c’est avec une appréhension muette, que je n’ose confier à mes voisins de rangée, que j’appuie mon front contre le hublot.

Sous l’aile se déroule la ville, un immense tapis de cubes. Ce sont des blocs de trois, quatre, cinq niveaux, posés côte à côte comme des dés jetés sur la terre, sans que rien ne semble les relier. Les uns sont badigeonnés d’un rouge sombre, d’autres abandonnés à la brique nue, d’autres encore figés dans le gris d’un chantier que personne n’aurait pris la peine d’achever. Leurs pignons aveugles fixent des terrains vagues brûlés de soleil, griffés de sentiers, où le vent fait tournoyer des sacs plastiques.
Mon regard cherche une place, un jardin, une avenue qui conduirait quelque part, un dôme, un minaret, un monument où il pourrait se poser comme un oiseau sur une branche. Il ne trouve rien. Cette ville ne dessine rien: elle s’additionne, cube après cube, jusqu’à se perdre dans la brume de l’horizon.
Vient alors la déception, entière, sans appel. Puis, derrière elle, plus lente et plus profonde, une tristesse immense dont il m’a fallu longtemps pour comprendre la source.
Car ce paysage n’est pas celui d’un peuple qui n’aurait jamais su bâtir. Vue du ciel, la ville marocaine se lit comme un palimpseste où trois écritures se superposent. Je les ai nommées ailleurs le Dédale, la Grille et la Tache, et chacune se reconnaît au premier regard.
Le Dédale, c’est la médina. Il suffit que l’avion survole Fès, Tétouan ou Tanger pour que se révèle, au cœur du désordre, une tache d’une tout autre nature. Dense, continue, serrée comme la trame d’un tapis tissé à la main, elle ignore la ligne droite mais obéit à un ordre intime. Ses ruelles se ramifient comme les nervures d’une feuille, ses terrasses s’emboîtent, ses patios percent le tissu de mille puits de lumière. Derrière ses murs aveugles, une architecture du secret protège la vie des familles. Elle possède la cohérence secrète des êtres vivants.
La Grille, c’est la ville coloniale. Tenue à distance de la médina par une ceinture de remparts ou de jardins, elle déploie sa géométrie: de larges avenues plantées d’arbres qui convergent vers des places rondes, des îlots réguliers, des façades alignées comme à la parade. C’est un ordre venu d’ailleurs, imposé d’en haut et conçu d’abord pour d’autres que nous. Mais c’est un ordre qui a su composer une ville et qui a parfois tenté de dialoguer avec l’héritage marocain. Dans la Ville nouvelle de Fès, à Casablanca ou dans l’Ensanche espagnol de Tétouan, on la reconnaît à ses rayons et à ses diagonales, comme un dessin tracé à la règle sur la carte.
La Tache, enfin, c’est la nôtre, et c’est elle qui domine désormais. Elle n’a ni la patience organique du Dédale ni la rigueur géométrique de la Grille. Elle court dans tous les sens, s’étire le long des routes, grimpe à l’assaut des collines et se déverse sur les champs, laissant derrière elle des terrains vides et des blocs orphelins. Ses rues sont tracées, mais rien ne les relie; ses maisons sont posées, mais rien ne les accorde. Autour des deux villes anciennes, elle s’étend comme une tache d’huile sur une étoffe précieuse.
C’est ce contraste qui blesse. Le Dédale et la Grille prouvent que ce pays a su faire des villes, d’abord par la sagesse lente des siècles, puis, même sous la contrainte, par la force du dessin. Nous avons su élever des cités parmi les plus accomplies de la Méditerranée, où la pierre, la chaux et l’ombre composaient une même musique. Et quelques décennies ont suffi pour que nous l’oubliions.
Comment en sommes-nous arrivés là? Par quels chemins une civilisation urbaine aussi raffinée a-t-elle pu enfanter ce que l’on découvre aujourd’hui depuis le ciel? C’est la question que je voudrais poser ici, sans détour, avec cet amour ombrageux que l’on porte aux êtres et aux lieux qui nous blessent.
Ce que savaient les bâtisseurs de médinas
Pour mesurer ce que nous avons perdu, il faut d’abord se souvenir de ce que nous savions faire.
Enfant, à Tanger, j’ai appris la médina avec les pieds avant de l’apprendre dans les livres. Il y avait d’abord la rue des Siyâghîn, celle des orfèvres, qui descend du Grand Socco vers le Petit Socco, saturée de bruit et de commerçants. Les marchands y haranguaient les passants, et l’or des vitrines accrochait la lumière au milieu de la cohue. Puis la rue plus étroite, où le vacarme s’éteignait peu à peu, puis la ruelle, puis le derb, cette impasse qui n’est déjà plus tout à fait la rue, où les enfants jouaient sous le regard des mères. Venait enfin la porte, massive, et derrière elle, le coude de la sqifa: un couloir qui refuse la ligne droite, où l’on perd un instant la lumière et l’orientation. Puis, d’un coup, la maison s’ouvrait vers le haut, sur un rectangle de ciel, et une fraîcheur montait du sol comme d’une cave. On avait changé de monde sans avoir parcouru plus de vingt pas.
Cette gradation du public vers l’intime, que nos urbanistes peinent tant à recréer, n’était écrite dans aucun règlement. Elle était inscrite dans la forme même de la ville, et elle allait de soi. Ce n’était pas seulement une affaire de pudeur. C’était aussi une physique. La nuit, sous un ciel sec, les terrasses rayonnaient leur chaleur vers les étoiles, et l’air refroidi, plus lourd, tombait dans la cour pour s’y accumuler comme l’eau dans une citerne. Le jour venu, les murs de pisé ou de tabya, épais d’un demi-mètre, retenaient la chaleur pendant de longues heures et ne la rendaient qu’à la nuit tombée, quand elle était devenue inoffensive. Les maisons, serrées les unes contre les autres, se faisaient mutuellement de l’ombre. La médina était, au sens propre, une machine à fraîcheur à l’échelle d’une ville entière, une machine sans moteur, qui ne coûtait rien et ne tombait jamais en panne.
Cette harmonie ne devait rien au hasard, ni à un grand dessinateur. La médina n’a pas été tracée: elle a été arbitrée, maison après maison, litige après litige. Nul ne pouvait ouvrir une fenêtre plongeant dans la cour d’autrui. Celui qui surélevait devait aveugler ce qui devenait indiscret. L’eau, l’ombre portée, la poutre appuyée sur le mur mitoyen, tout faisait l’objet de règles nées de la coutume, de l’usage des bâtisseurs et du jugement des cadis. Un maître maçon tunisois du 14ème siècle, Ibn al-Rami, en a laissé un traité, chose rarissime sous la plume d’un homme de métier. Et le Mi’yar d’al-Wansharisi, mort à Fès en 1508, en conserve l’immense sédiment. Au cœur de tout, un principe simple et magnifique: ne pas nuire à son voisin. Les impasses, les encorbellements, les sabats qui enjambent la rue ne sont pas des caprices pittoresques. Ce sont des jugements devenus pierre.
Autour de ce droit, toute une société veillait. Le muhtasib surveillait l’espace public. Les maâlems transmettaient à leurs apprentis des savoir-faire éprouvés par les siècles. Les biens habous finançaient les fontaines, les hammams, les fours et les écoles coraniques, tout ce qui faisait de chaque quartier une petite patrie.
Retenons surtout ceci, car tout le reste de cet article en découle. Dans la médina, la ville était un ensemble de droits attachés à des personnes: mon voisin a droit à sa vue, à son ombre, à son air. Aujourd’hui, elle est devenue un ensemble de volumes attachés à des parcelles: j’ai droit à tant de mètres cubes. Dans le premier système, le vide n’avait pas besoin d’être voulu: il était ce qui restait quand chacun avait respecté l’autre. Dans le second, il n’est plus qu’une perte dans un bilan. Et pourtant, la médina de Fès atteignait de fortes densités sans étages superposés ni ascenseurs. La cour n’était donc pas un luxe. Elle n’était incompatible qu’avec une seule chose: la course au rendement du mètre carré.
Je ne veux pas idolâtrer. La même clôture qui protégeait du soleil protégeait du regard, et ce qu’elle dérobait aux regards, c’était d’abord les femmes. Fatima Mernissi a décrit la cour de Fès comme le berceau le plus doux et la frontière la plus nette. Au 20ème siècle, l’exode rural a entassé dans les médinas des familles que leurs maisons ne pouvaient accueillir: une famille par pièce, la cour changée en cuisine commune et en séchoir. Ceux qui ont fui la médina dans les années 1960 ne fuyaient pas la cour, ils fuyaient le taudis, et ils avaient raison. Mais dans ce départ légitime, nous avons jeté avec l’eau du bain un savoir qui n’y était pour rien.
C’est ce savoir qui s’est perdu. Notre ville d’aujourd’hui n’a ni la géométrie de la Grille ni la sagesse patiente du Dédale. Elle a perdu l’une sans jamais vraiment acquérir l’autre.
La cour murée
Il faut le dire d’abord, pour ne pas mentir: ce ne sont pas les autres qui ont défiguré nos villes. C’est nous.
Le protectorat, pourtant, n’y fut pas pour rien, mais pas comme on le croit. En 1912, Lyautey ordonne qu’on ne touche pas aux médinas, et Henri Prost dessine à côté d’elles des villes nouvelles pour les Européens. On a sauvé les murs, et nous lui devons de pouvoir encore entrer aujourd’hui dans une maison à cour. Mais on n’a sauvé que les murs. On a interdit à la médina de grandir, de se corriger, de se tromper, c’est-à-dire de vivre. On l’a embaumée. Et quand l’exode rural l’a submergée, elle n’a pu absorber le flot qu’en se divisant: une famille par pièce, la cour changée en cuisine commune, en séchoir, en dépotoir. Le taudis n’a pas été le contraire de la protection. Il en a été l’enfant.
Aux portes de Casablanca, pendant ce temps, poussaient des baraques de tôle. On leur inventa un nom qui a fait le tour du monde: bidonville. Le mot est né chez nous. Il y a des gloires dont on se passerait.
Puis vint un moment de grâce, et c’est ce qui rend la suite si douloureuse. Au lendemain de la guerre, Michel Écochard prend la tête de l’urbanisme marocain. Devant les bidonvilles, il aurait pu empiler des barres à l’européenne, et personne ne le lui aurait reproché. Il fait le contraire. Il pose une trame de huit mètres sur huit et inscrit dans chaque carré une maison à patio. Aux Carrières Centrales, ses architectes vont plus loin encore: au Nid d’Abeilles et à Sémiramis, chaque logement d’un immeuble collectif reçoit son patio suspendu dans les étages. La cour n’était pas abandonnée: elle était hissée vers le ciel. En 1953, le monde de l’architecture moderne découvre ce travail avec stupeur. Pour une fois, les modernes acceptaient d’apprendre de nous.
Nous avions la solution entre les mains. Nous l’avons laissée pourrir.
Les patios du Nid d’Abeilles ont été fermés un à un pour gagner une chambre, et qui oserait en faire reproche à des familles entassées? La maison basse d’Écochard a reçu un étage, puis deux, puis trois, et chacun a mangé l’air et la lumière du précédent. Le carré de ciel a disparu sous une dalle de béton. La rue, dessinée pour des maisons d’un seul niveau, s’est retrouvée au fond d’un puits. Le promoteur a remplacé l’architecte, la dérogation a remplacé la règle, et le coefficient d’occupation du sol est devenu la seule poésie que ce pays s’autorise encore.
On peut suivre, à l’œil nu, l’agonie de la cour dans n’importe quelle ville marocaine. Elle a d’abord rétréci, jusqu’à ne plus ventiler personne. On l’a rebaptisée «puits de lumière», un puits d’où ne monte plus aucune eau. On y a fait descendre les tuyaux des eaux usées, et les fenêtres ont cessé de s’y ouvrir. Puis elle a disparu tout à fait. Il ne reste qu’un bloc plein entre deux murs aveugles. Une blessure laisse d’ordinaire une cicatrice. Celle-ci n’en a même pas laissé.
Voilà comment est née la «maison marocaine moderne», ce cube R+3 ou R+4, boutique en bas, fers à béton en haut, que l’on retrouve de Tanger à Agadir, identique, monotone, sans mémoire. Quand je la vois se répéter à l’infini sous l’aile de l’avion, je ne vois pas seulement de la laideur. Je vois un savoir millénaire que nous avons laissé mourir en deux générations, sans même un débat, sans même un regret.
Et le droit? Il est arrivé trop tard, et il n’a rien empêché. Le cadre hérité du protectorat est resté en vigueur près de quarante ans après l’indépendance. Il a fallu attendre 1992 pour que les lois 12-90 et 25-90 dotent enfin le pays de schémas directeurs et de plans d’aménagement. Sur le papier, nous avions tout. Mais ces lois ont été écrites pour encadrer le lotissement, pas pour le remettre en cause. Elles exigent qu’on trace des voies, qu’on pose des réseaux, qu’on respecte des hauteurs. Elles ne demandent à personne de faire une ville. On a appris à découper des lots. On a oublié comment on compose un quartier. Et la cour, qui ne rapportait rien, n’avait plus sa place dans aucun calcul.
La ville à la parcelle
Nos villes ne sont plus dessinées. Elles sont découpées, comme on découpe une bête à l’étal.
L’urbaniste compose; le lotisseur divise. Son métier tient en quelques gestes: acheter une terre, y tirer des voies au cordeau, la raccorder à l’eau et à l’électricité, la vendre en morceaux. Ce qui poussera ensuite sur ces morceaux ne le regarde plus. Promoteurs privés, grands groupes, opérateur public: tous obéissent à la même loi. Aucun n’a jamais reçu pour mission de faire naître une rue où l’on aime marcher, une place où l’on s’attarde le soir, une silhouette que l’on reconnaîtrait de loin en revenant de voyage. On leur demande des lots. Ils livrent des lots.
Vient ensuite le particulier, qui achève l’ouvrage avec ce qu’il a. Il bâtit selon ses moyens, son calendrier, ses rêves, le plus souvent sans architecte digne de ce nom, sur un plan-type signé pour la forme. Chaque lot devient un monde fermé, qui ignore son voisin. Aucune corniche ne s’aligne sur une autre, aucune façade ne répond à celle d’en face. La rue n’est pas composée: elle est le résidu de mille décisions solitaires. Chacun, chez soi, a fait ce qu’il pouvait, ou ce qu’on l’a laissé faire. C’est la somme de ces efforts, honnêtes ou malhonnêtes, qui produit la laideur.
Car ce modèle tient parce qu’il rapporte. La maison du lotissement n’est pas un foyer, c’est un coffre-fort. Elle est l’épargne de toute une vie, la retraite qu’aucune caisse ne versera, l’héritage des enfants. La boutique du rez-de-chaussée paie le crédit, les étages logent la famille ou des locataires, et la terrasse hérissée de fers attend l’étage suivant comme une promesse qu’on se fait à soi-même. Chaque mètre carré doit rendre. Alors tout ce qui ne rend pas disparaît: le jardin, la cour, l’arbre devant la porte, le moindre ornement, l’ombre. On peut comprendre ces familles. Mais il faut voir ce que leurs calculs additionnés ont produit: une ville où chaque espace libre est vécu comme une perte, et où la beauté est devenue un luxe que personne ne peut s’offrir seul.
La terre a fait le reste. Chez nous, le terrain à bâtir est devenu le plus sûr des placements, plus sûr que la banque, plus sûr que le travail. On achète, on attend, on revend. Des lots viabilisés restent vides dix ans, vingt ans, pendant que la ville s’étire toujours plus loin sur les champs. Sur la route de l’aéroport de Tanger, j’ai vu ce paysage se former d’année en année et il me serre le cœur à chaque passage. Des immeubles orphelins se dressent au milieu de terrains vagues. Des réverbères éclairent des rues où personne ne passe. Des palmiers sont plantés en rang le long de nulle part, comme une haie d’honneur pour une ville qui n’arrive pas. La taxe sur les terrains non bâtis, dérisoire et mal recouvrée, n’effraie aucun spéculateur. La ville ne s’étend pas là où elle le devrait. Elle s’étend là où la terre se libère.
Il en résulte une esthétique de l’inachèvement devenue la norme nationale. La brique creuse reste à nu pendant des années, rouge et crue comme une plaie. Les pignons aveugles, barbouillés d’un enduit sombre, attendent un voisin qui ne vient pas. Les rez-de-chaussée se ferment derrière des rideaux de fer. Nos villes semblent éternellement en chantier, et ce chantier n’aura jamais de fin, parce qu’il n’a jamais eu de projet.
Dans la médina, chaque maison complétait sa voisine. Dans le lotissement, chaque maison reste un fragment. Des règles existent, bien sûr: hauteurs, reculs, coefficients. Mais elles disent seulement ce que chacun a le droit d’entasser chez soi. Elles ne disent rien de ce que nous devrions bâtir ensemble. Et même ces règles-là, si pauvres, si peu exigeantes, il aurait encore fallu qu’on les respecte.
Le règne de la dérogation
Si nos villes paraissent sans règle, ce n’est pas faute de lois. Le Maroc en a accumulé de pleins tiroirs. C’est que la règle, chez nous, s’achète, se négocie, se contourne, et que tout le monde le sait.
Tout a commencé par une exception, comme toujours. Une circulaire du 4 mars 2003 ouvre une porte: au nom de l’investissement ou de l’urgence sociale, un projet contraire aux documents d’urbanisme peut désormais être autorisé. La porte ne s’est jamais refermée. Pendant l’application de ce texte, la commission chargée des dérogations a examiné plus de neuf mille projets, près de cent trente par mois, et en a approuvé six sur dix. Ce n’est pas un pamphlétaire qui l’écrit, c’est le Conseil économique, social et environnemental. Le même Conseil constate que cet usage démesuré a fait pousser des immeubles sur des terres agricoles, des ceintures vertes, des réserves naturelles et jusque sur des nappes phréatiques.
Une règle qui accorde six exceptions sur dix n’est plus une règle. C’est un guichet.
Cette dérive a prospéré dans le vide. Dans bien des villes, les plans d’aménagement sont arrivés à échéance sans être renouvelés, ou n’ont jamais été approuvés. D’autres l’ont été avec tant de retard que la ville réelle les avait déjà engloutis. Tanger et Tétouan ont grandi, pour l’essentiel, sans document directeur, comme des enfants qu’on aurait laissés s’élever seuls. Là où le plan se tait, chaque permis devient une faveur, et la ville une collection d’arrangements particuliers.
«Il faut rendre au Nord sa chaux blanche et à chaque région sa palette. Surtout, il faut mettre fin à la dérogation comme mode ordinaire de gouvernement de la ville.»
— Mohamed Métalsi
À ce vide s’ajoute un labyrinthe de pouvoirs. Le président de la commune signe le permis. L’agence urbaine, créée à Casablanca en 1984 dans la panique qui suivit les émeutes de 1981, donne son avis. Le wali ou le gouverneur pèse de tout son poids sur les grands dossiers. Le ministère fixe des orientations que personne ne lit, les opérateurs portent les projets. Chacun détient un morceau de la décision, personne n’en porte le poids. Quand un quartier de trente mille habitants naît sans jardin, sans école, sans un banc où s’asseoir, il est impossible de désigner un seul responsable. C’est peut-être la blessure la plus profonde de notre urbanisme: des villes entières dont nul ne répond.
L’urgence sociale a servi d’alibi à tout. Face aux bidonvilles, l’État a choisi la quantité. Le programme Villes sans bidonvilles, lancé en 2004, puis le logement social à 250.000 dirhams, soutenu dès 2010 par de généreux avantages fiscaux, ont relogé des centaines de milliers de familles. Il faut le reconnaître: des enfants ont quitté la tôle pour le béton. Mais on a logé des gens sans faire de villes. Des barres identiques ont été posées sur des terrains perdus, loin de tout. Les écoles ont été promises puis différées, les bus ne sont jamais venus, et les espaces publics ont été réduits à des reliquats de voirie. Les promoteurs du logement social, eux, ont prospéré. Et l’urgence, invoquée pour excuser chaque écart, est devenue un régime permanent.
Il faut enfin nommer la chose. Le foncier urbain est une ressource politique, peut-être la première de toutes. Ouvrir une terre à la construction ou changer un zonage crée de la richesse d’un trait de plume. Qui en profite? Les magistrats des Cours régionales des comptes ont commencé à répondre. À Casablanca, à Rabat, à Tanger et à Tétouan, ils ont relevé de graves irrégularités dans des lotissements appartenant à des présidents de communes et à des élus influents: équipements de base manquants, permis obtenus par faveur. À Marrakech, l’Inspection générale de l’administration territoriale a découvert des villas autorisées à couvrir jusqu’aux deux tiers de leur terrain, là où la règle imposait jardins et espaces communs. La loi 66-12 de 2016 frappe parfois le petit constructeur qui ajoute un étage sans permis. Elle ne peut rien contre une dérogation signée en bonne et due forme.
Nos villes chaotiques ne sont donc ni un accident ni la fatalité de la pauvreté. Elles sont le produit d’un système où la règle existe, mais où chacun, du plus modeste au plus puissant, a intérêt à pouvoir s’en affranchir. Et ce système n’a pas frappé toutes nos villes de la même manière.
Des villes à deux vitesses
Même droit, mêmes institutions, mêmes lotisseurs. Et pourtant, nos villes ne se ressemblent pas. Leur comparaison dit ce que les textes taisent: la qualité d’une ville dépend moins de la loi que de l’amour que l’État lui porte, ou qu’il lui refuse.
Tanger est le cas d’école, et c’est ma ville. On y lit les trois écritures urbaines avec une netteté presque cruelle. Le Dédale d’abord: la médina blanche accrochée à sa colline, la kasbah qui regarde le détroit. Puis ce qui aurait dû être une Grille, et qui ne l’est jamais tout à fait devenu. Livrée à une multiplicité de puissances rivales, la ville internationale est née sans plan d’ensemble. Elle s’est construite par morceaux, au gré des initiatives, des rivalités et des intérêts de chacun. Il en reste des boulevards, des immeubles Art déco, des villas sur la Montagne, où se croisaient toutes les langues de la Méditerranée, mais pas la géométrie d’un dessin unique. Et puis la Tache, qui a tout recouvert.
Car Tanger a grandi comme aucune autre ville du pays. En dix ans, entre 2014 et 2024, la préfecture de Tanger-Assilah est passée de 1.065.601 à 1.494.413 habitants, soit une croissance annuelle de 3,44%. Plus de 400.000 personnes de plus en une décennie. Aucun plan n’a accueilli cette marée. Les migrants venus du Rif et de l’intérieur, puis l’aimant du port de Tanger Med et des usines ont fait surgir des quartiers entiers, Beni Makada, Bir Chifa, Mghogha, Hawma Chouk, etc. Les collines ont été conquises maison par maison, régularisées après coup, quand il était trop tard pour dessiner quoi que ce soit.
Quand l’État s’est enfin souvenu de Tanger, il lui a offert un port géant, des autoroutes, un train à grande vitesse, une corniche et une marina. Il a paré la vitrine, celle que voient les investisseurs et les croisiéristes. La ville ordinaire, celle où vivent les Tangérois, est restée ce qu’elle était devenue: une accumulation sans dessin, où l’on cherche en vain un jardin, une place, un horizon.
Tétouan a connu le même sort, dans un site plus étroit encore, serré entre deux montagnes, le Dersa au nord et le Ghorghès au sud. Sa médina andalouse, inscrite au patrimoine mondial, et son Ensanche espagnol, l’une des plus belles Grilles du pays, sont aujourd’hui pris en tenaille. Des deux côtés, le même chaos monte à l’assaut des pentes. Sur le Dersa, une route baptisée «Ceinture verte» devait arrêter la marée de brique: des quartiers entiers ont poussé au-dessus d’elle, sans plan, sans égouts, parfois sans électricité. Sur le Ghorghès, où je suis monté il y a peu, le spectacle est identique. Les cubes s’entassent jusqu’au pied de la roche, sans une rue qui mène quelque part, sans un jardin, sans un vide, et des maisons isolées sont déjà plantées plus haut sur le versant, comme les éclaireurs d’une armée qui avance. Les deux montagnes qui faisaient l’écrin de la colombe blanche sont devenues les deux mâchoires d’un étau. La ville ne s’arrêtera que là où la roche deviendra falaise. Rien n’y rappelle la ville ancienne: ni l’échelle, ni les matériaux, ni l’harmonie.
La blancheur perdue
C’est dans le Nord que la perte est la plus cruelle. Tanger la blanche, Tétouan la colombe blanche: ces noms chantaient une identité venue d’Al-Andalus. La chaux protégeait les murs, renvoyait la lumière, rafraîchissait les maisons. Ce blanc ne survit plus que dans les médinas, les kasbahs et quelques rues anciennes, c’est-à-dire là où passent les touristes. Partout ailleurs, il a cédé la place à la brique nue, au béton gris et à ce rouge sombre, presque bordeaux, qui n’appartient à aucune de nos traditions et que l’on retrouve désormais d’un bout à l’autre du pays. Il uniformise, il écrase, il enlaidit.
Vue des hauteurs, la médina ressemble à une île blanche que gagne une marée rouge et grise. Le paradoxe est amer. Le blanc est devenu une image de marque, imprimé sur les dépliants et les affiches, au moment même où il disparaissait de la ville habitée. La couleur de notre patrimoine est réservée à la vitrine.
Cette négligence a une histoire. Pendant des décennies, le Nord a été tenu à l’écart des grands investissements publics. Son économie s’est organisée autour de la contrebande avec Sebta, de l’argent des émigrés et de l’informel: rien de tout cela ne produit une ville pensée. Le rattrapage engagé après 1999 a été spectaculaire, mais il a porté sur les infrastructures, pas sur le tissu où vivent les gens.
Rabat, la choyée
Rabat offre le contre-exemple, et il est accablant. La capitale a toujours bénéficié d’une attention constante: l’aménagement de la vallée du Bouregreg, le tramway, le programme Rabat, Ville Lumière, l’inscription au patrimoine mondial en 2012. Les règlements y sont appliqués, les façades surveillées, les jardins entretenus.
Surtout, Rabat a montré que le Maroc indépendant savait encore dessiner une ville. Au début des années 1980, alors que partout ailleurs on découpait des lots au coup par coup, l’État lance au sud de la capitale un projet d’un autre ordre: Hay Riad. 570 hectares conçus d’un seul geste, selon un plan d’ensemble, et confiés pour la première fois à une société d’aménagement créée tout exprès. Voies hiérarchisées, équipements prévus dès l’origine, espaces verts, rues baptisées de noms d’arbres et de fleurs: ce n’est pas un lotissement, c’est un quartier. Une véritable Grille marocaine, pensée par des Marocains, trente ans après le départ des urbanistes du protectorat.
Mais pour qui? Hay Riad s’est couvert de villas et d’immeubles de haut standing, d’ambassades et de sièges de sociétés. Le savoir-faire existait; on l’a réservé à ceux qui pouvaient se l’offrir. Rabat prouve que nos villes peuvent être belles et maîtrisées. L’outil existe. La volonté aussi, quand l’image du pays ou le confort des élites est en jeu.
Il faut encore regarder au-delà des limites de la capitale. Le désordre que Rabat s’épargne s’est déversé sur Salé, Témara ou Aïn Aouda, qui ont absorbé la croissance que la capitale ne voulait pas voir. L’ordre de Rabat se paie ailleurs, par d’autres.
La leçon est amère. Chez nous, la beauté urbaine n’est pas un droit commun. C’est un privilège réservé aux lieux et aux gens qui comptent. Pour les autres, c’est-à-dire pour la plupart d’entre nous, reste la ville que l’on découvre du ciel.
Sans forme, sans ombre, sans respiration
Vue du ciel, notre ville se lit comme un inventaire de renoncements. Il y en a trois, et chacun est plus lourd que le précédent.
Le premier est celui de la forme. Le Dédale formait un tissu continu: chaque maison s’appuyait sur ses voisines, et les rues naissaient des vides laissés entre les pleins. La Tache fait l’inverse. Elle trace d’abord les voies, puis y dépose des blocs, et il en sort une ville à deux échelles qui ne se parlent pas. D’un côté, des avenues démesurées, sans ombre, où les palmiers alignés comme des soldats ne protègent de rien. De l’autre, au cœur des îlots, des rues de quelques mètres, encaissées entre des façades de quatre ou cinq niveaux. On pourrait croire y retrouver la ruelle d’autrefois. Il n’en est rien. La ruelle de médina était piétonne, bordée de murs presque aveugles, et desservait des maisons qui respiraient par leur cour. La rue de lotissement est envahie de voitures, privée de trottoirs, trop étroite pour un arbre. Les fenêtres s’y font face à quelques mètres, sans pudeur ni intimité, et les logements, privés de cour, manquent à la fois de lumière et d’air.
Le deuxième renoncement est celui de ce que nous avions en commun. Dans les plans, les jardins, les places et les équipements figurent souvent. Ils sont ensuite les premiers sacrifiés: réaffectés par dérogation, repoussés faute de budget, jamais aménagés. Le Conseil économique, social et environnemental le rappelle en creux: la norme préconisée par l’Organisation mondiale de la santé est de 10 m² d’espace vert par habitant. Dans la plupart de nos quartiers neufs, on en est très loin. Ce qui reste, ce sont des délaissés: un terrain vague dans un angle, un terre-plein avec trois palmiers, une bande de gazon grillée entre deux chaussées. Dans les périphéries populaires, les enfants jouent sur la chaussée, les jeunes hommes occupent les cafés, les femmes restent derrière les murs. Une ville sans lieux communs est une ville où l’on se croise sans se rencontrer.
Le troisième renoncement est le plus grave, parce qu’il tue: c’est l’oubli de la sagesse climatique. Le Dédale protégeait de la chaleur par la masse de ses murs, l’ombre de ses ruelles, la fraîcheur nocturne piégée dans ses cours et la blancheur de sa chaux. La Tache fait exactement le contraire. Le mur de pisé d’un demi-mètre a été remplacé par dix centimètres de brique creuse, qui laissent passer la chaleur de l’après-midi en quelques heures au lieu de la retenir jusqu’à la nuit. Les terrasses de béton nu brûlent au-dessus des chambres. Les baies vitrées s’ouvrent plein ouest sans que personne ne se soit demandé où elles regardaient. Et la couleur aggrave tout: là où la chaux renvoyait le soleil, les enduits rouges et sombres l’absorbent, puis le restituent le jour dans les chambres et la nuit dans la rue.
Le Maroc s’est pourtant doté en 2015 d’un règlement thermique de construction. Dans le logement ordinaire, il reste lettre morte. Personne ne contrôle, et l’isolation n’entre pas dans les calculs de la maison-placement. Ceux qui le peuvent achètent un climatiseur, qui rafraîchit leur salon en rejetant dans la rue plus de chaleur qu’il n’en a retiré. Les autres endurent. Le confort d’été, que la cour offrait à tous, riches ou pauvres, est devenu une marchandise qui se paie chaque mois.
Or le climat a basculé. Le 11 août 2023, à 13h33, la station d’Agadir a relevé 50,4 °C. Pour la première fois de son histoire, le Maroc dépassait les cinquante degrés. L’année suivante, le 24 juillet 2024, le centre hospitalier régional de Beni Mellal a enregistré 21 décès, dont 17 dans l’hôpital lui-même. La plupart des victimes étaient des personnes âgées ou atteintes de maladies chroniques, dont l’état s’était dégradé sous l’effet de la chaleur. Selon l’Association marocaine des droits de l’Homme, l’hôpital manquait de lits, d’équipements et de climatisation. Même le lieu censé protéger les plus fragiles n’était pas bâti pour résister à la chaleur. Qu’en est-il alors des chambres sous dalle de béton, dans des quartiers sans un arbre? Le logement mal conçu n’est plus une question de confort. C’est une question de vie ou de mort.
Notre ville n’est donc pas seulement laide. Elle est inhospitalière. Elle prive ses habitants de beauté, de rencontres et de fraîcheur, et ce manque, invisible dans les statistiques du logement, pèse chaque jour sur des millions d’entre nous.
Réapprendre à faire la ville
S’arrêter à la déploration serait trop facile. La colère n’est utile que si elle trace un chemin.
Il faut d’abord être juste. Cette ville imparfaite a permis à des millions de familles de devenir propriétaires, d’abriter plusieurs générations, de bâtir un patrimoine que ni l’État ni le marché ne leur offraient. Mais cette réussite s’est payée d’un appauvrissement collectif, et les remèdes tentés jusqu’ici n’ont pas changé la logique du système. Des villes nouvelles comme Tamansourt, près de Marrakech, ont trop souvent reproduit en rase campagne les défauts qu’elles devaient guérir.
Il ne s’agit pas de refaire des riads. Le riad est mort avec l’économie qui le portait: la famille élargie, la domesticité, le foncier bon marché à l’intérieur des remparts. Mais le principe, lui, est vivant. Les patios suspendus des Carrières Centrales ont prouvé qu’il survit très bien à l’immeuble collectif et à la modernité. Au Maroc même, des architectes le démontrent aujourd’hui. Salima Naji bâtit en terre des équipements publics contemporains et prouve que ce matériau n’est pas un archaïsme mais une performance. Aziza Chaouni a rendu à Fès son oued, rappelant que l’eau fut notre première climatisation.
Ce n’est donc pas d’invention que nous manquons. C’est de volonté, et elle doit s’écrire dans le droit et dans l’impôt, là où le mal a été fait. Il faut que les règlements d’urbanisme cessent de compter les vides comme des pertes et se mettent à les exiger. Il faut que le calcul de ce qu’on a le droit de bâtir récompense la cour, la loggia profonde et le logement traversant, au lieu de les pénaliser. Le confort d’été sans machine doit devenir une obligation opposable dans le logement social. Il faut surtout frapper fiscalement la rétention foncière, cause première de la course à la hauteur, sans quoi c’est encore le prix du logement qui montera, et les plus pauvres qui paieront. Enfin, il faut réhabiliter les médinas pour y loger des Marocains, et non plus seulement des touristes de passage. Il faut rendre au Nord sa chaux blanche et à chaque région sa palette. Surtout, il faut mettre fin à la dérogation comme mode ordinaire de gouvernement de la ville.
Rien de tout cela n’est une affaire de style. Ce sont des lignes de loi et de budget. La ville a été défaite par le calcul; elle ne se refera que par un autre calcul.
Pour conclure...
L’avion touche la piste. Les passagers se lèvent, pressés de retrouver les leurs. Je reste assis un instant encore, avec dans les yeux l’image de cette ville vue d’en haut: ses cubes rouges et gris, ses terrains vagues, ses rues sans arbres, et quelque part au milieu, minuscule, la tache blanche d’une médina.
Cette image ne ment pas. Elle dit ce que nous sommes devenus: un compromis entre l’urgence de loger, l’appétit de la rente et une règle que l’on négocie. Ce compromis a abrité un peuple en pleine croissance. Il l’a privé de beauté, d’ombre et de lieux partagés, et les canicules le rendent désormais mortel.
Le Dédale nous a pourtant appris qu’une ville peut naître sans grand plan, pourvu que chaque maison respecte celle du voisin. La Grille nous a montré qu’on pouvait aussi la dessiner. Nous avons su bâtir des deux manières. La Tache n’est pas une fatalité: c’est un choix que nous faisons chaque jour, en signant des dérogations, en laissant des terres en friche, en coulant des dalles sans ombre. La question n’est pas de savoir si nous sommes capables de faire autrement. Elle est de savoir si nous le voulons encore.
J’aimerais qu’un jour, en appuyant mon front contre le hublot, je sente de nouveau mon cœur se réjouir au lieu de se serrer.
Bibliographie sélective
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