Selon des chiffres obtenus auprès de l’Union nationale des industries de la conserve de poisson (UNICOP), le secteur regroupe 37 entreprises membres, 37.000 emplois directs et plus de 120.000 emplois indirects. Il a exporté pour 4,8 MMDH en 2025, vers plus de 130 pays et absorbe 66% des captures mondiales de Sardina pilchardus le long des 3.500 km de littoral marocain.
Les filets ramènent plus mais les usines en reçoivent moins. Un constat qui inquiète la filière. Selon l’UNICOP, les débarquements de petits pélagiques ont progressé de 14% et ceux de sardine de 68%. Mais les apports destinés à la conserve, eux, ont chuté de 32%. La part des débarquements orientée vers la conserve tombe ainsi de 30% à 17% pour la sardine et de 25% à 13% pour les petits pélagiques. En cause, selon Anas Lamhandaz, directeur général de l’UNICOP, la taille du poisson. Une part croissante des captures est composée de sardines trop petites pour être usinées en conserverie.
Le Secrétariat d’État chargé de la Pêche Maritime confirme le recul, avec un bilan 2025 chiffré à 1,2 million de tonnes débarquées, en baisse de 15% sur un an, pour 15,5 MMDH, en recul de 5%. La sardine porte à elle seule 61% de ce recul national, avec une chute de 23% en un an et sa part dans les petits pélagiques est passée de 75% en 2022 à 49% en 2025.
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Les données de 2026 jusqu’à août montrent une amélioration, avec 786.000 tonnes débarquées en hausse de 6% et 12,5 MMDH en croissance de 4%, portés par une sardine qui rebondit de 66 % et reconstitue le profil des captures de 2022. Le niveau reste toutefois inférieur de 31% à celui de 2022 sur la même période et le secrétariat d’État qualifie cette reprise de non acquise. La ressource se concentre par ailleurs fortement dans le Sud, avec environ 50% des débarquements de sardine à Laâyoune-Sakia El Hamra et 71% des petits pélagiques à Dakhla et Laâyoune.
Réchauffement des eaux, fragmentation des stocks
Cette situation rappelle d’ailleurs l’épisode des sardines en conserve, devenues de plus en plus rares dans les grandes et moyennes surfaces au Maroc à la veille de l’Aïd Al-Adha. Une raréfaction de la ressource directement liée à la hausse des températures des eaux atlantiques.
Une notice indiquant une rupture de stock de sardines chez le fournisseur, affichée dans un supermarché du quartier Hay Riad.
La sardine pilchardus est en effet l’une des espèces les plus sensibles aux variations thermiques. Selon l’UNICOP, son cycle de reproduction et la survie de ses larves dépendent de températures situées idéalement entre 14 et 16°C. Au-delà de ce seuil, la mortalité des juvéniles augmente fortement. De plus, des eaux trop chaudes perturbent l’upwelling atlantique, ce phénomène crucial de remontée d’eaux froides et nutritives qui conditionne la disponibilité du plancton et la répartition des bancs. Résultat: les stocks se déplacent vers le large ou vers le sud, dans des zones nettement moins accessibles aux flottilles artisanales et côtières.
L’UNICOP ne souffre pas tant de la baisse des volumes que de la guerre d’accès à la matière première entre filières concourantes.
Un recul face à la Chine sur le marché mondial
Et d’après des données de Morocco Foodex, le marché mondial des conserves de poisson pèse 34 milliards de dollars et reste très concentré, le top 10 des importateurs pesant 60% des flux et le top 10 des exportateurs 69%, dominé par l’Asie. Le Maroc s’y maintient dans le top 10 mondial, avec 814 millions de dollars exportés, 185.000 tonnes et 3,4% des parts de marché, à 98% portées par la sardine. Sur la période 2021-2025, son volume affiche pourtant un taux de croissance annuel moyen négatif de 10,2%.
Sur la seule conserve de sardine, la part de marché mondiale du Maroc est passée de 29% en 2021 à 16% en 2025. Celle de la Chine a grimpé sur la même période de 18% à 38%, avec un volume chinois en hausse de 137% quand le volume marocain reculait de 37,5%. En Afrique, premier débouché du Maroc avec 37,3% de ses volumes, le recul atteint 57% depuis 2021, pendant que l’offre chinoise y progresse de 217,5%. La part de marché régionale de la Chine en Afrique bondit ainsi de 34,3% à 79,5%, celle du Maroc chutant de 65,7% à 20,5%. Morocco Foodex et l’UNICOP en tirent un même message: l’avenir ne réside pas dans la guerre des volumes contre l’Asie, mais dans la valorisation stratégique de l’Origine Maroc.
Une montée en valeur amorcée, mais un écart qui reste large
Face à ce recul en volume, une stratégie de valorisation s’esquisse déjà dans les chiffres. En 2025, la valeur unitaire des exportations marocaines de conserves de sardines atteint 4,87 dollars par kilo, en hausse de 46% depuis 2018. L’écart avec les concurrents européens reste cependant important, le Portugal exportant à 8,07 dollars par kilo et l’Espagne à 8,66 dollars par kilo la même année.
L’UNICOP fonde sa stratégie de valorisation sur quatre atouts, une espèce reconnue, la Sardina pilchardus Walbaum, un savoir-faire centenaire couvrant préparation, mise en boîte, appertisation et contrôle, une réputation à l’export bâtie sur une présence dans plus de 130 marchés, et une origine identifiable adossée au «Made in Morocco». Le segment de l’anchois en conserve est identifié comme le plus porteur pour l’industrie marocaine dans les années à venir.
Cette montée en valeur devra toutefois composer avec un cadre réglementaire européen de plus en plus dense, qui pèse directement sur les coûts et les délais de mise en conformité.
Une réglementation européenne de plus en plus dense
Selon COLEAD (COmmittee Linking for Entrepreneurship, Agriculture and Development, une association privée à but non lucratif fondée en 1973. Elle œuvre principalement pour la transformation durable des systèmes agricoles et alimentaires, en particulier dans les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique), le calendrier réglementaire européen se densifie fortement pour 2026. De nouvelles règles d’hygiène s’appliquent au thon congelé en saumure depuis le 27 janvier. Le critère Listeria est étendu à toute la durée de conservation et dix arômes de fumée primaires sont interdits depuis le 1er juillet.
Une nouvelle attestation antimicrobiens pour les produits d’aquaculture entre en vigueur le 3 septembre. Sur les emballages, le bisphénol A est interdit dans les vernis et revêtements des boîtes de conserve à partir du 20 juillet 2026, une échéance repoussée au 20 janvier 2028 pour les conserves de poisson elles-mêmes, et la documentation liée au règlement emballages PPWR devient obligatoire dès le 12 août 2026.
Le certificat de capture électronique CATCH s’imposera aux importateurs à partir du 10 janvier 2027, avec une version complète en 2028. COLEAD chiffre par ailleurs à 21% la probabilité de fraude alimentaire dans le secteur pêche et aquaculture, la substitution d’espèces et l’étiquetage erroné restant les motifs les plus fréquents. Plusieurs accords commerciaux sont en cours de négociation côté marocain, notamment avec le Mexique et le Mercosur, portés par la disponibilité de la ressource sardinière et les relations historiques avec l’Espagne, la France, l’Italie et le Portugal.
La décarbonation s’ajoute à cette liste d’échéances. Selon des données de BearingPoint (un cabinet international de conseil en management et en technologie), l’industrie halieutique marocaine pèse 1,3 million de tonnes de CO2 équivalent, soit 5% des émissions des industries alimentaires en 2024, dont 53% proviennent de l’amont halieutique et 22% de l’énergie et du froid en usine.
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Le Maroc, troisième fournisseur de produits de la mer de l’Union européenne avec 19 milliards de dirhams en 2024, sera directement exposé au futur mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. Trois scénarios sont projetés à 2040 pour la filière halieutique. Un scénario tendanciel porterait les émissions à 2,2 millions de tonnes, en hausse de 70%. Un scénario mobilisant des leviers déjà éprouvés les ramènerait à 1,4 million de tonnes, en baisse de 34,6%. Un scénario aligné sur la Contribution déterminée au niveau national du Maroc viserait une baisse de 37%. Des concurrents internationaux ont pris de l’avance, Thai Union visant une réduction de 42% de ses émissions directes d’ici 2030 et Nueva Pescanova la neutralité carbone en 2040.
Morocco Foodex a de son côté lancé un standard de durabilité, le MSFS (Morocco Sustain Food), structuré autour de trois piliers, qualité, social et environnement, et de trois niveaux de maturité. Il compte déjà 22 entreprises primées depuis son lancement à Agadir en novembre 2025. Une coopération avec l’ITC sur la diligence raisonnable a par ailleurs permis de former 30 coachs marocains et de mobiliser plus de 40 entreprises, aboutissant à un premier baromètre national de maturité face à la directive européenne CS3D.
Un bilan de conformité rassurant, une vigilance sur l’histamine
Morocco Foodex présente, quant à lui, un bilan qualité de cinq ans, entre 2021 et 2025, plutôt favorable. Seuls 41 lots ont été refoulés sur la période, aucun pour motif sanitaire, la totalité des causes étant jugées évitables. Le marquage et l’étiquetage concentrent à eux seuls 73% de ces motifs. Sur 228 notifications RASFF-UE enregistrées pour l’ensemble de la filière pêche entre 2021 et 2025, en baisse de 59% sur la période, la conserve n’en représente que 13, soit 9,5%, ce qui en fait le segment le moins notifié du poisson transformé. Un point de vigilance demeure toutefois du côté américain, la FDA ayant émis 4 notifications en 5 ans sur la conserve, dont 3 liées à l’histamine et concentrées en 2025 sur un même expéditeur.
L’export s’appuie sur 494 infrastructures «produits de la mer» agréées, soit 35% du total agréé par Morocco Foodex, dont 61% exportent vers l’Union européenne. Trois régions concentrent 68% du volume exporté en 2025, Souss-Massa avec 33,4%, Marrakech-Safi avec 20,7% et Laâyoune-Sakia El Hamra avec 14%.
Du côté du contrôle sanitaire, l’ONSSA a mis en place la plateforme ATLAS d’enregistrement des établissements exportateurs vers le Maroc, qui a traité 2.778 demandes et enregistré 1.767 établissements pour 57 pays utilisateurs. Les seuils de référence appliqués aux conserves, comparables à ceux en vigueur dans l’Union européenne, en Russie et en Chine, portent sur l’histamine, le cadmium à 0,25 mg/kg pour la sardine, le mercure à 0,5 mg/kg et l’étain à 200 mg/kg.
L’agence annonce un changement de paradigme dans ses contrôles, avec le passage d’une vérification uniforme de 100% des lots à un contrôle ciblé et proportionné au risque de chaque établissement, classé en quatre catégories avec une fréquence d’analyse allant d’un lot sur 30 à un lot sur 5. La certification à l’export dépendra ainsi de plus en plus de l’autocontrôle de l’opérateur et de son historique de conformité, avec un gain de réactivité attendu pour les établissements les mieux notés.
Les débouchés alternatifs, entre opportunités et prudence
Sur le marché français, le consultant Pierre Commère, ex-FIAC/PACTALIM, rappelle que le Maroc fournit 93% des importations de l’UE27 en conserves de sardine et assimilées, sur un marché apparent d’environ 69.000 tonnes par an, très inférieur aux 600.000 à 700.000 tonnes du thon.
Entre 2023 et 2025, 47% des ménages français ont acheté des sardines en conserve, à raison de quatre achats par an en moyenne, à un prix de 13 euros le kilo contre 10,80 euros pour le thon. Les achats liés aux dynamiques d’engagement Nutrition+, Origine+ et Planète+ pèsent plus de 30 milliards d’euros dans les achats alimentaires français et progressent, la sardine étant bien positionnée sur l’axe Nutrition+, qui a généré 3 milliards d’euros supplémentaires entre 2022 et 2025.
Pierre Commère signale toutefois une alerte conjoncturelle, un emballement autour de la sardine sur les réseaux sociaux ayant provoqué une «crise de la demande» cet été, avec des ruptures en rayon. Une opportunité, selon lui, à condition de garantir la régularité de l’offre et des prix, de ne pas transiger sur la qualité et de soigner l’image du produit.
Le Brésil constitue une autre piste, mais avec des réserves. Le ministère brésilien de la Pêche et de l’Aquaculture décrit un marché de 213 millions d’habitants, avec une consommation moyenne de 12,6 kg par habitant et par an, couverte à 44% par les importations.
Une barrière tarifaire structure toutefois les échanges, la sardine congelée entrant sans droits de douane contre 32% pour la conserve, ce qui pousse le Brésil à s’adresser au Maroc surtout comme fournisseur de matière première. Le système sanitaire marocain y est reconnu équivalent, mais les importations brésiliennes de sardine congelée marocaine reculent nettement, de 44,9% en 2025 et de 8,2% sur le premier semestre 2026. Le Brésil a par ailleurs instauré un arrêt biologique de cinq mois depuis 2020, ce qui a permis à ses captures de repartir à la hausse depuis trois ans, au point que la sardine brésilienne, devenue particulièrement grande, génère désormais des pertes de rendement lors de la mise en boîte.
L’OCDE élargit enfin le constat à l’échelle mondiale. Seuls 62% des stocks mondiaux évalués sont considérés comme sains, avec des données encore limitées dans de nombreuses zones, et 75% des zones économiques exclusives seront affectées par des déplacements de stocks liés au changement climatique, les petits pélagiques figurant parmi les espèces les plus exposées. Le soutien public mondial à la pêche atteint 10,7 milliards de dollars par an sur 2020-2022, dont 65% présente un risque d’encourager une pêche non durable. Pour le Maroc, les exonérations de TVA sur les hydrocarbures et sur la vente et la réparation de navires sont classées à risque élevé ou modéré, tandis que les investissements de l’INRH en recherche et suivi des stocks sont classés sans risque. Un nouvel instrument juridique de l’OCDE doit orienter les soutiens publics vers les pêcheries durablement gérées et exclure les opérateurs impliqués dans la pêche illégale, non déclarée et non réglementée.
Trois trajectoires pour 2036
Reste, au bout de ce diagnostic, la question de la trajectoire à suivre. L’UNICOP en dessine trois à l’horizon 2036. Le statu quo mènerait à un déclin subi, avec un accès à la ressource et des emplois jugés fortement dégradés et une valeur par kilo qui resterait faible. Une stratégie volume permettrait de préserver l’accès à la ressource et l’emploi, avec des usines qui tournent à plein, mais sans gain notable sur la valeur par kilo. Une stratégie valeur, portée par un effort commercial renforcé, générerait davantage de marge par tonne, avec un accès à la ressource et un niveau d’emploi préservés de façon plus modérée.
L’UNICOP appelle à une responsabilité collective entre État, armateurs, industriels et association professionnelle, autour de quatre priorités: mettre la qualité avant le seul volume, renforcer la traçabilité, sécuriser un accès régulier à la ressource et fidéliser la main-d’œuvre. Elle résume l’enjeu en une phrase: «Volume = emploi. Valeur = marge. Sans ressource régulière, aucune trajectoire ne tient.»























