Archives militaires de Vincennes. Ep. 12. Ifni: quand Franco proposait à la France de s’entendre sur le Maroc

Karim Serraj.

ChroniqueUn rapport de l’attaché militaire français à Madrid, daté du 11 juin 1935, éclaire les suites de l’occupation espagnole d’Ifni. Franco, qui n’est pas encore le maître de l’Espagne, y défend les revendications de son pays et propose une collaboration coloniale avec Paris. Derrière les politesses militaires apparaissent les frontières disputées, le contrôle des populations et les intérêts français. Une archive pour relire l’histoire du territoire, de sa prise de possession en 1934 à son retour au Maroc en 1969.

Le 27/09/2026 à 12h08

La rencontre consignée dans l’archive «Conversation avec le général Franco»¹ a lieu le vendredi 7 juin 1935, à 13h30. Elle dure un peu plus d’une demi-heure. Quatre jours après, le colonel Jouart, attaché militaire auprès de l’ambassade de France en Espagne, en rend compte au ministre de la Guerre, à l’attention du 2e Bureau de l’état-major. Son interlocuteur est Francisco Franco, récemment nommé à la tête de l’état-major central de l’armée espagnole. Il a 42 ans. L’Espagne est encore une république.

Jouart commence par un portrait saisissant: «Très jeune, très ardent, d’aspect très ouvert et très militaire, le général s’exprime dans un français assez mauvais mais très compréhensible.» La cordialité domine cette première rencontre approfondie, sollicitée par Franco. Celui-ci déplore l’état de son armée, «qu’il faut à tout prix relever, réorganiser, réarmer et rééduquer», puis déplace rapidement la conversation vers le Maroc.

Ce mouvement est volontaire, insiste Jouart. Le général n’a pas seulement invité un collègue étranger pour parler métier. Il souhaite faire parvenir un message aux autorités françaises. Le nom d’Ifni surgit alors, au centre d’une proposition d’entente entre puissances coloniales.

L’occupation espagnole d’Ifni remonte à l’année précédente. Cette archive en révèle les prolongements diplomatiques. Prendre possession d’un territoire ne suffit pas; il faut encore en discuter les limites avec le voisin coloniale, organiser son contrôle et prévenir les conflits que suscite son enclavement.

D’un établissement disparu à une revendication coloniale

Pour comprendre cette conversation madrilène, il faut revenir bien avant Franco. L’argumentation espagnole s’appuie sur Santa Cruz de Mar Pequeña, un établissement castillan fondé sur le littoral atlantique africain à la fin du XVe siècle, puis abandonné au XVIe. Le souvenir de cette implantation nourrit durablement les revendications espagnoles face au Maroc.

Après la guerre hispano-marocaine de 1859-1860, le traité de Tétouan, également connu comme traité de Wad-Ras, signé le 26 avril 1860, donne à cette revendication une base conventionnelle. Son article 8 prévoit la cession à l’Espagne d’un territoire permettant d’établir une pêcherie à l’emplacement de l’ancienne Santa Cruz. Le sultan Mohammed IV accepte cette disposition au lendemain d’une défaite militaire: la concession appartient aux conséquences de la guerre, non à un libre rapprochement entre partenaires égaux.

Encore faut-il retrouver l’ancien établissement. L’identification de Santa Cruz avec Ifni est contestable, et les recherches historiques (exemple: «L’erreur historique concernant la colonie d’Ifni» de Guadalupe Pérez García, Université Complutenses de Madrid) ont montré le travail de reconstruction du passé qui accompagne la légitimation de la colonie. Il serait donc trompeur de raconter une souveraineté espagnole continûment exercée depuis le XVe siècle. L’ancienne implantation, la concession diplomatique du XIXe siècle et l’occupation effective du XXe sont trois réalités distinctes.

Le partage colonial de 1912 ajoute un autre étage à cette histoire. La France impose son protectorat sur la majeure partie du Maroc, tandis que la convention franco-espagnole du 27 novembre de la même année organise leurs positions respectives. Ifni constitue un cas différent des zones de protectorat espagnol: Madrid y revendique une possession directe. Le petit territoire atlantique se retrouve entouré, sur ses frontières terrestres, par la zone française.

Cette géographie explique déjà pourquoi Paris s’intéresse à une implantation espagnole. Sur une carte politique européenne, Ifni peut apparaître comme une affaire de Madrid. Sur le terrain marocain, son occupation touche nécessairement aux routes, aux populations et aux opérations militaires de la France.

Avril 1934: Capaz prend possession d’Ifni, sous la République

L’installation effective intervient au début d’avril 1934. Le colonel Osvaldo Capaz débarque le 5; la prise de possession officielle est marquée, le 6 avril, par le déploiement du drapeau républicain. L’homme dont Franco fera l’éloge devant Jouart est donc l’acteur militaire de l’occupation, réalisée sous le gouvernement d’Alejandro Lerroux. Il ne s’agit pas d’une conquête ordonnée par Franco.

En juin 1935, ce succès reste suffisamment récent pour structurer l’entretien évoqué par cette archive. Jouart écrit: «Après un grand éloge du général Capaz dont il fait grand cas, le général Franco mit fin à notre entretien sur cette question du Maroc, dont il m’invita à venir lui reparler un jour “en camarade”.»

L’éloge relie les deux scènes: la prise de possession sur la côte marocaine et la conversation à Madrid. Pour Franco, il faut désormais consolider ce qui a été obtenu. Pour Jouart, il importe de comprendre les intentions espagnoles sans compromettre les intérêts français. Ifni devient un sujet de négociation autant qu’une position militaire.

La France, voisine intéressée et partenaire du contrôle colonial

Le passage central du rapport expose cette logique sans détour. Selon les propos restitués par Jouart, Franco déclare:

«Les Espagnols, m’a-t-il dit, ont des revendications justes et raisonnables à faire valoir principalement aujourd’hui du côté d’Ifni…; il faut bien reconnaître d’autre part qu’en certains points les Français sont eux-mêmes dans une situation militaire et politique délicate, qu’il est bien difficile de modifier sans danger pour vous et même pour nous… Il nous faut donc arriver entre nous à un accord aussi général et précis que possible, susceptible de permettre ensuite une étroite et confiante collaboration, de bon voisinage et de bonne amitié nécessaire à la France comme à l’Espagne, tant au point de vue politique qu’au point de vue militaire, pour maintenir l’ordre et la sécurité dans l’empire chérifien…»

L’habileté consiste à présenter la satisfaction des demandes espagnoles comme une condition de la sécurité commune. Franco ne nie pas les difficultés françaises; il les utilise pour promouvoir un arrangement. Derrière les formules de voisinage se dessine une transaction: régler les différends entre Européens afin de rendre leur domination moins vulnérable.

Ces différends ne sont pas imaginaires. La délimitation d’Ifni provoque des frictions et un arrangement provisoire est renouvelé en mars 1935. Madrid cherche aussi, cette année-là, à obtenir une bande territoriale reliant Ifni à Tarfaya, entre l’oued Assaka et l’oued Drâa. La France entend préserver ses positions et son contrôle sur la région du Noun.

Ce contexte éclaire le rapport, mais ne doit pas lui être substitué. Franco ne détaille ni le corridor recherché ni les compensations éventuelles. Jouart reconnaît expressément que son interlocuteur a évité les précisions. L’archive établit une démarche de rapprochement, pas la conclusion d’un accord territorial.

La réponse à la question française se trouve ici: Paris n’observe pas Ifni de l’extérieur. Il surveille un territoire voisin de sa zone, les conséquences des ambitions espagnoles et les possibilités de coopération militaire. Les rivalités de frontière n’annulent pas la communauté d’intérêts coloniale.

Une absence, cependant, traverse tout l’entretien. Les «deux gouvernements intéressés» sont ceux de la France et de l’Espagne. Le Maroc est nommé, mais son gouvernement ne prend pas part à cette discussion sur son territoire. L’«ordre» invoqué désigne d’abord la stabilité du dispositif imposé par les puissances occupantes.

Franco avant le Caudillo: cordialité, susceptibilité et ambition

L’autre intérêt majeur du rapport tient au portrait moral de Franco. L’impression favorable des premières lignes ne débouche pas sur un blanc-seing. Jouart termine par une réserve explicite:

«Je suis encore depuis trop peu de temps à Madrid pour savoir le degré de confiance que l’on peut avoir dans le général Franco dont l’ambition est, dit-on, aussi grande que sa jeunesse peut le lui permettre. Je crois devoir en conséquence et jusqu’à nouvel ordre me tenir sur une prudente et juste réserve avec lui.»

L’«ambition» est soulignée, mais le «dit-on» compte: Jouart rapporte une réputation, non une connaissance intime. Il ajoute néanmoins:

«Mais je suis obligé de reconnaître que parmi les généraux espagnols que j’ai déjà approchés, il est certainement avec le général Martinez Cabrera, Commandant l’École de Guerre, le seul qui m’ait accueilli avec cette confiante et cordiale camaraderie militaire qui permet d’utiles conversations et relations ultérieures. L’avenir me dira ce que je pourrai éventuellement en retirer.»

Le jugement reste professionnel. Jouart évalue moins la vertu personnelle du général que l’utilité d’une relation. L’accueil chaleureux peut faciliter de futurs échanges; il ne dispense pas de prudence.

Franco, lui, soigne cette proximité tout en rappelant les susceptibilités espagnoles. Il souhaite que ses officiers n’aient plus à subir «certaines critiques qui peuvent froisser parfois l’amour propre militaire et national de ceux qui ne connaissent pas assez bien le caractère enjoué et “Farsante” (plaisantin, NDLR) du Français…»

Il demande donc une coopération entre armées, mais aussi une reconnaissance de leur dignité respective. Sous la plaisanterie relevée par Jouart perce le refus d’une relation où les Français distribueraient appréciations et remontrances.

Le colonel a d’ailleurs identifié la méthode de son interlocuteur: «La conversation prit très vite la forme d’un monologue de la part du général qui m’a semblé avoir cherché ainsi à provoquer cet entretien pour se donner l’occasion facile de me dire son désir de voir aboutir dans le plus bref délai une entente avec les deux gouvernements intéressés sur toutes les questions encore en litige, de façon à régler une fois pour toutes les différends qui nous séparent encore au Maroc.»

Sous l’accueil avenant, Jouart perçoit un entretien dirigé. Franco parle beaucoup pour orienter la relation, mais reste assez général pour ne pas s’engager sur une solution précise.

L’histoire donnera à cette rencontre une résonance que ses acteurs ne peuvent encore mesurer. Franco participera au soulèvement militaire de juillet 1936, prendra la tête du camp insurgé et imposera, après la victoire de 1939, une dictature maintenue jusqu’à sa mort en 1975.

Voyager, observer, renseigner: les objectifs de Jouart

La cordialité a une traduction pratique. Jouart demande l’autorisation de visiter les points litigieux au Maroc espagnol. Cette reconnaissance n’est pas une idée improvisée:

«Ce voyage est en effet indispensable à tous points de vue, et d’ailleurs Monsieur PONSOT m’avait lui-même invité à le mettre au premier plan de mes projets, lors de l’entretien qu’il m’avait accordé à Paris le 25 Mars dernier avant mon départ pour Madrid.»

L’intérêt français précède donc l’invitation de Franco. Le colonel veut confronter les discours au terrain. Parcourir les zones contestées, comprendre leur disposition et rencontrer les responsables locaux permettrait de mieux apprécier les revendications espagnoles.

Franco accepte immédiatement et propose octobre, en raison des chaleurs. Puis il introduit un troisième pays dans l’échange:

«Il ajouta que ce voyage serait sans doute aussi et plus intéressant pour moi que pour le général Kühlenthal (Attaché Militaire d’Allemagne) qui a déjà demandé et obtenu de faire tout un tour au Maroc espagnol et jusque dans la zone d’Ifni, probablement fin Septembre: Cet Attaché Militaire, m’a dit le général Franco, devait d’ailleurs lier ce voyage à un voyage au Maroc français où il comptait séjourner quelques jours.»

La mention mérite attention. L’entretien avait commencé par une évocation du dispositif défensif français face à l’Allemagne hitlérienne; il revient maintenant à l’accès d’un officier allemand aux territoires marocains. Franco informe Jouart qu’un autre attaché bénéficie déjà de facilités. Cela peut se lire comme une manière de valoriser l’offre faite au Français, voire de stimuler son intérêt.

Au-delà de ces conversations, l’occupation s’enracine sur le terrain. Dans les années qui suivent, les Espagnols développent un réseau de pistes reliant les postes à Sidi Ifni, afin d’acheminer soldats et matériel. Le contrôle territorial se construit par ces communications autant que par les garnisons.

1957-1958: les habitants rouvrent la question territoriale

La perspective change avec l’indépendance marocaine en 1956. La fin des protectorats ne provoque pas automatiquement le départ espagnol d’Ifni, dont Madrid défend le statut distinct. Pour le Maroc, l’indépendance demeure inachevée tant que subsistent ces possessions étrangères. La revendication territoriale se conjugue à l’action de l’Armée de libération, dans un ensemble de tensions qui débouche sur la guerre de 1957-1958.

Le 23 novembre 1957, les combattants des Aït Baâmrane attaquent simultanément plusieurs positions espagnoles. Cette date marque une rupture décisive dans l’histoire locale. Les populations que le rapport de Jouart laisse hors de la conversation deviennent des acteurs directs de la remise en cause de l’occupation.

Le conflit comporte plusieurs théâtres et des relations politiques complexes. À Ifni, les Espagnols évacuent des postes et concentrent leur défense autour de Sidi Ifni. Ils conservent la ville et son périmètre, mais perdent le contrôle d’une grande partie du territoire qu’ils revendiquent.

La France intervient de nouveau dans cette histoire, cette fois par la coopération armée. En février 1958, les opérations franco-espagnoles, dont Écouvillon, frappent les forces de libération dans l’espace saharien. Les intérêts français concernent notamment la sécurité des territoires voisins sous leur contrôle. Ce cadre régional ne doit pas être confondu avec une reconquête française d’Ifni.

On retrouve ainsi, dans une conjoncture transformée, la logique exprimée en 1935: les deux puissances peuvent surmonter leurs différends pour combattre une menace commune à leurs positions.

L’année 1958 ne clôt pas le dossier. Le Maroc récupère Tarfaya, tandis que l’Espagne maintient sa présence à Sidi Ifni et érige Ifni en province. Le changement de vocabulaire administratif affirme une volonté de permanence; il ne résout pas la contestation politique. La possession subsiste, mais son assise territoriale s’est rétrécie.

1969: de l’arrangement colonial à la restitution au Maroc

La bataille diplomatique prend alors une place croissante. Le 20 décembre 1966, la résolution 2229 de l’Assemblée générale de l’ONU demande à l’Espagne d’accélérer la décolonisation d’Ifni et de déterminer avec le gouvernement marocain les modalités du transfert des pouvoirs. Le Maroc négocie désormais en État souverain. Les aspirations des habitants, absentes du dialogue entre Franco et Jouart, figurent dans les textes internationaux.

Le traité est signé à Fès le 4 janvier 1969 par Ahmed Laraki, ministre marocain des Affaires étrangères, et Eduardo Ibáñez y García de Velasco, ambassadeur d’Espagne. Son article premier énonce la restitution: «L’Espagne rétrocède au Maroc en pleine souveraineté le territoire d’Ifni tel qu’il a été délimité dans les traités.»

Le mot «rétrocède» est essentiel: il s’agit d’un retour, et le traité renvoie lui-même à la cession de 1860.

Le texte organise aussi les conséquences concrètes du transfert, notamment les droits des habitants, les biens et les questions monétaires. Franco ratifie l’accord le 30 avril; il entre en vigueur le 13 mai 1969. La remise effective du territoire intervient le 30 juin. L’occupation espagnole prend fin trente-cinq ans après l’opération de Capaz.

Le rapprochement avec l’archive est saisissant. Le général qui, en 1935, présentait à la France les revendications espagnoles comme «justes et raisonnables» est devenu le chef de l’État qui ratifie leur abandon sur Ifni. Entre les deux moments, la résistance, l’indépendance marocaine, la guerre et la diplomatie ont changé les termes du problème.

¹ Le rapport dactylographié «Conversation avec le général Franco» signé par le colonel Jouart, attaché militaire auprès de l’ambassade de France en Espagne, adressé au ministre de la Guerre, État-Major de l’Armée, 2e Bureau (S.A.E.), est daté du 11 juin 1935, à Madrid. Son objet concerne l’entretien du 7 juin 1935 entre Franco et Jouart, notamment les revendications espagnoles à Ifni. Il est conservé au SHD des Archives de Vincennes sous la cote GR7 NN9 440, dans un carton qui contient des documents sur les limites de la zone française et sur la commission franco-espagnole chargée de délimiter les zones du Maroc ainsi que l’enclave d’Ifni. Il comprend de la correspondance, des notes et des cartes.

Par Karim Serraj
Le 27/09/2026 à 12h08