Des dattiers d’Igli (ou Igueli selon les transcriptions) aux palmeraies d’El Arja, l’histoire n’est pas close. Elle continue de produire des propriétaires marocains séparés de leurs terres. En avril 1886, une note adressée par le député Sabattier à la Chambre des députés française¹ s’intéresse au territoire situé au-dessous de Maghnia. Son objet paraît simple: déterminer à qui appartiennent le ksar d’Igli (aujourd’hui situé dans la wilaya de Béchar en Algérie), les Douï-Menia, la hammada comprise entre la Zousfana, le Guir et l’Oued Namous, puis très à l’est le Touat.
L’aveu est lourd: «Les Chérifiens marocains exercent une autorité sur nos ksours de l’extrême-sud. Ils sont propriétaires d’un certain nombre de dattiers et ainsi y auront dans le Ksar une partie de leurs approvisionnements.»
Elle reconnaît que ces Marocains y possèdent des dattiers et qu’ils tirent du ksar une partie de leurs approvisionnements. La propriété n’est donc pas abstraite. Elle est productive, irriguée, entretenue, inscrite dans le cycle de la récolte et dans l’économie des oasis.
Le mot patrimonial ferme la porte à l’idée d’un simple parcours occasionnel. Il désigne des terres héritées, reconnues, rattachées à un groupe déterminé. Et possédant des titres fonciers qui sont encore aujourd’hui brandis par les héritiers. La note distingue d’ailleurs clairement ces territoires propres des droits collectifs de pacage exercés ailleurs. Elle sait faire la différence entre un sol possédé et un espace seulement parcouru.
Note de M. Sabattier, député d’Oran à la Chambre des députés française, datée du 8 avril 1886, Service historique de la Défense, registre GR 7 NN 9, Archives de Vincennes. Page 1/6)
Mais cette reconnaissance foncière ne conduit jamais l’auteur à envisager sérieusement la souveraineté marocaine. Au contraire, elle sert à dissocier plus subtilement propriété et appartenance politique: des Marocains peuvent, affirme-t-il en substance, posséder des terres dans une zone que la France finira par traiter comme algérienne.
Ce raisonnement annonce le drame frontalier contemporain. Une frontière étatique peut finir par placer un champ d’un côté et son propriétaire de l’autre. Mais cette possibilité ne prouve pas que le lien foncier n’existait pas avant le tracé. Elle prouve seulement que la carte a coupé une géographie humaine plus ancienne.
L’Algérie française savait que ces terres étaient marocaines
Pourtant, la même note concède que la région a pu appartenir autrefois au Maroc, «jusqu’à l’intervention de l’occupation française». La phrase est décisive. Elle ne décrit pas une souveraineté algérienne ancienne que la France aurait héritée. Elle reconnaît une rupture provoquée par la conquête.
L’auteur admet que la djemâa d’Igli administre le ksar, répartit l’eau, maintient l’ordre et fait allégeance au sultan du Maroc. Au XIXᵉ siècle, l’allégeance n’est ni une sympathie culturelle ni un sentiment religieux flottant. Elle est l’un des signes de la souveraineté chérifienne, laquelle ne se déploie pas nécessairement sous la forme d’une administration territoriale conforme au modèle européen. La note reconnaît encore que ces tribus choisissent leur caïd; que ce caïd se fait reconnaître par le Maroc; que la tribu adresse au sultan des présents. Tout indique une relation politique négociée. Pourtant, l’auteur entreprend aussitôt de dissocier ces éléments de toute souveraineté.
Le procédé tient dans une opposition commode. L’allégeance devient une dépendance imparfaite. L’investiture du caïd devient un geste presque protocolaire. Le présent au sultan n’est plus un tribut, mais une libéralité occasionnelle. L’autorité marocaine est réduite à une «influence de fait», tandis que la souveraineté de droit est déclarée incertaine.
Puis vient la phrase qui fait tomber le masque: «La France a intérêt à les laisser dans cette situation, sinon ils vont pencher vers la reconnaissance de l’autorité du Maroc.» Cette sentence doit être appréciée dans le cadre précis d’une pression exercée par l’Algérie française sur ces populations pour lui permettre de s’accaparer la région. La souveraineté marocaine préexiste à cette ambition brutale. Nous ne sommes plus dans l’ethnographie. Nous sommes dans la stratégie.
«135 ans après la note Sabattier, les palmiers sont revenus au centre du conflit. En mars 2021, une trentaine de familles d’agriculteurs marocains de Figuig ont dû cesser d’accéder à la palmeraie d’El Arja, située du côté algérien de la frontière étatique. Ils avaient été sommés par Alger de cesser d’utiliser leurs terres»
— Karim Serraj
L’objectif n’est pas de découvrir une vérité juridique antérieure à la pénétration militaire française. Il est d’empêcher qu’une réalité politique — l’orientation des tribus vers le sultan — se cristallise au détriment de l’Algérie française. L’autonomie tribale n’est valorisée que parce qu’elle fragilise le Maroc. L’indépendance prêtée aux nomades devient une zone tampon, un sas dans lequel la France peut intervenir sans avoir à traiter avec le Makhzen.
La même duplicité traverse le passage consacré au Touat. La note le présente d’abord comme une fédération d’oasis dont les entités sont dépendantes du Maroc. Elle mentionne les cadeaux adressés au sultan et les rapports entretenus avec le pouvoir chérifien. Puis elle conclut qu’il faut se garder de tout acte qui «paraîtrait reconnaître au Maroc, sur le Touat, des droits qui n’existent pas».
Tout est dans le verbe «paraître». Il ne s’agit pas seulement de savoir si les droits existent. Il s’agit de ne surtout pas leur donner une apparence juridique, une reconnaissance diplomatique, une consistance opposable à l’expansion française.
L’archive se trahit précisément parce qu’elle ne nie pas les faits. Elle recommande de les neutraliser.
Transformer l’allégeance en simple influence
Le dispositif de l’auteur de la note peut alors se lire en trois temps. D’abord, déclarer la limite inutile. Ensuite, qualifier la zone d’indéterminée. Enfin, faire de cette indétermination le droit d’avancer.
La souveraineté marocaine du XIXᵉ siècle ne ressemblait pas à l’État administratif européen. Elle reposait sur un faisceau de liens: la bay‘a, la nomination ou la reconnaissance des caïds, la justice rendue au nom du sultan, les expéditions fiscales, la protection des routes, la prière au nom du sultan, la monnaie, les dons, les arbitrages et les alliances tribales. Dans les espaces sahariens, cette autorité pouvait être discontinue sans être fictive.
Or la note de 1886 exige implicitement du Maroc une présence que la France elle-même n’exerçait pas encore sur ces territoires. Elle demande au Maroc de démontrer des frontières bornées, une fiscalité régulière et une administration permanente; puis elle prend l’absence de ces formes européennes comme preuve d’une absence de souveraineté.
Cette règle n’est pourtant pas appliquée à l’Algérie française. Là où la France ne dispose que de colonnes mobiles, de postes éloignés ou d’une influence militaire ponctuelle, cette présence suffit à nourrir une prétention territoriale. Là où le Maroc dispose de caïds reconnus, de tribus alliées, de contributions, d’allégeances et de patrimoines fonciers, ces indices sont déclarés insuffisants.
Le cas d’Igli est exemplaire. La Chambre des députés cherche une doctrine permettant à la France d’avancer sans reconnaître les droits du Maroc. Elle s’emploie, ligne après ligne, à vider les faits de leur portée politique. Cette mécanique n’a rien d’un malentendu cartographique. Elle révèle une stratégie coloniale: transformer les attaches marocaines en simples «influences», exploiter les silences du traité de Lalla Maghnia et empêcher que les populations des confins ne consolident leur appartenance au Maroc.
Les travaux récents de Wassim Dhahoua sur Figuig montrent que les archives françaises des années 1880 à 1912 n’étaient pas de simples recueils savants: nombre de rapports étaient produits pour les militaires, tandis que les quatre volumes des «Documents pour servir à l’étude du Nord-Ouest africain» furent rédigés dans les années 1890 sur commande du gouverneur général Jules Cambon afin de préparer les opérations françaises vers l’Ouest.
On recensait les tribus, les puits, les palmeraies, les rivalités, les parcours, les fidélités et les dissidences. Non pour contempler la complexité saharienne, mais pour identifier les points d’appui, isoler le gouvernement marocain et faire passer l’expansion militaire pour le règlement logique d’un vide politique.
Ce qui avait été laissé sans bornage devient «neutralisable». Ce qui était ouvert aux pasteurs marocains devient politiquement disponible. Ce qui n’avait pas été tracé est progressivement décrit comme n’appartenant à personne — puis, par un glissement presque mécanique, comme destiné à l’Algérie française.
La note de 1886 l’écrit avec une franchise stupéfiante à propos de la hammada: politiquement, elle n’appartiendrait à personne; géographiquement, elle relèverait de l’Algérie parce qu’elle se situe «dans le prolongement de méridiens absolument algériens». Le méridien devient titre de propriété.
«C’est ici que la note du 8 avril 1886 cesse d’être une curiosité d’archives. Elle offre la matrice du problème. Elle reconnaît des dattiers appartenant à des Marocains dans des ksour que l’administration française veut détacher politiquement du Maroc»
— Karim Serraj
Ce n’est plus l’allégeance des habitants, le patrimoine tribal, l’investiture des chefs, l’usage des eaux ou la fiscalité qui décident. C’est la géométrie du conquérant. La pénétration française projette vers le sud et l’ouest les lignes de son territoire algérien, puis présente cette projection comme un fait de nature.
À la fin du XIXᵉ siècle, la France prépare ainsi la pénétration vers la Saoura, le Gourara, le Touat et le Tidikelt. Entre 1899 et 1901, les forces françaises imposeront leur domination sur ces oasis, rencontrant non un espace vierge, mais des autorités, des réseaux caravaniers, des notables et des représentants liés au Maroc. Les protocoles franco-marocains du début du XXᵉ siècle tenteront ensuite d’organiser les conséquences pratiques de cette avancée. Dans la région de Figuig, ils préserveront notamment le droit des habitants de continuer à exploiter des palmiers situés du côté contrôlé par l’Algérie française: reconnaissance explicite du fait que la souveraineté militaire nouvellement imposée ne faisait pas disparaître les propriétés antérieures.
Des dattiers de 1886 aux palmeraies d’El Arja de 2021
135 ans après la note Sabattier, les palmiers sont revenus au centre du conflit. En mars 2021, une trentaine de familles d’agriculteurs marocains de Figuig ont dû cesser d’accéder à la palmeraie d’El Arja, située du côté algérien de la frontière étatique. Ils avaient été sommés par Alger de cesser d’utiliser leurs terres. Ces familles exploitaient depuis des générations des terres plantées de dattiers; plusieurs milliers de personnes manifestèrent à Figuig contre leur éviction et réclamèrent réparation.
La ressemblance avec l’archive de 1886 est saisissante. On y retrouve la même dissociation: la terre relève d’une souveraineté, tandis que les palmiers, les droits d’eau, le travail et la mémoire appartiennent à des familles établies de l’autre côté de la ligne.
Les exploitants d’El Arja ont fait valoir des actes, des documents successoraux et des titres attestant la propriété ou la possession ancienne des parcelles. La réalité de l’exploitation marocaine prolongée, des plantations, des investissements et de la transmission familiale n’est guère contestable: le problème porte sur les effets juridiques de cette possession dans un territoire placé sous souveraineté algérienne.
Des juristes marocains ont invoqué l’article 827 du Code civil algérien, qui permet sous certaines conditions l’acquisition de la propriété par une possession continue pendant quinze ans. L’article suivant prévoit même un délai plus court lorsque la possession est de bonne foi et fondée sur un juste titre publié. Mais l’application de ces dispositions aux terres d’El Arja n’est pas automatique: elle dépendrait de la nature juridique des parcelles, de leur éventuel classement dans le domaine public, de leur situation cadastrale, des titres produits et d’une décision des juridictions algériennes. La jurisprudence algérienne exclut notamment les biens du domaine public de la prescription acquisitive.
Cette prudence juridique ne diminue pas la force historique du dossier. Elle permet au contraire de distinguer clairement deux questions trop souvent confondues. La première est celle de la souveraineté territoriale qui a prévalu après l’indépendance algérienne, et grâce à la France! La seconde est celle de la propriété privée, collective ou coutumière. Une convention frontalière détermine quel État exerce sa souveraineté sur un territoire. Elle ne transforme pas nécessairement cet État en propriétaire de chaque parcelle et n’éteint pas, par elle-même, tous les droits réels antérieurs. L’histoire des protocoles du début du XXᵉ siècle, qui maintenaient l’accès des Figuiguis à leurs palmiers situés de l’autre côté de la ligne française, montre que cette distinction avait déjà été comprise.
El Arja n’est donc pas un archaïsme. C’est le retour d’une question laissée sous la carte: que deviennent les droits des familles lorsque la frontière artificielle traverse leur patrimoine?
Le même conflit foncier recommence
L’affaire ne s’est pas arrêtée en 2021. En février 2026, Alger a procédé à un déploiement de militaires algériens près des vergers de Ksar Ich, dans la province de Figuig. L’accès aux vergers à une trentaine de famille marocaines leur avait été interdit. Elles y cultivaient des parcelles héritées de leurs ascendants.
Mais le schéma général est incontestable: une frontière reconnue pour l’instant par le Maroc traverse un espace oasien où les propriétés, les familles, les cimetières, les parcours et les réseaux d’irrigation sont plus anciens que les bornes. C’est ici que la note du 8 avril 1886 cesse d’être une curiosité d’archives. Elle offre la matrice du problème. Elle reconnaît des dattiers appartenant à des Marocains dans des ksour que l’administration française veut détacher politiquement du Maroc. Elle reconnaît des «territoires patrimoniaux». La France a travaillé à produire une frontière utile à l’Algérie coloniale.
Elle a recensé les appartenances, puis choisi celles qu’elle voulait reconnaître. Elle a converti les relations sahariennes en catégories européennes. Elle a séparé la terre du propriétaire, l’allégeance de la souveraineté, le tribut de l’impôt, le parcours du territoire. Elle a fait de la mobilité tribale une preuve d’absence d’État, alors que cette mobilité constituait précisément le mode d’organisation de l’espace.
C’est sur ce terrain que le dossier d’El Arja et celui de Ksar Ich restent ouverts: non comme une simple querelle de drapeaux, mais comme une question de propriété, d’accès, d’indemnisation, de succession et de protection des populations frontalières. Et, dans les oasis de l’Oriental, les familles paient encore le prix de cette opération de vocabulaire devenue frontière.
¹ Note de Sabattier, député d’Oran à la Chambre des députés française, datée du 8 avril 1886, conservée dans un dossier du Service historique de la Défense consacré au Maroc et aux «questions du Sud-Ouest» sous le registre GR 7 NN 9, aux Archives de Vincennes.










