Quand la France dénonçait la fabrication algérienne du Polisario (document)

Karim Serraj.

ChroniqueUne dépêche diplomatique française datée du 2 juin 1975 éclaire d’un jour cru la stratégie d’Alger au Sahara occidental. Derrière le discours officiel de l’autodétermination, le document décrit une manœuvre beaucoup plus froide: créer autour du Polisario une «cause» factice, adossé à un «État» sahraoui faible et dépendant, placé sous influence algérienne, pour contenir le Maroc et servir les ambitions régionales de Houari Boumediene.

Le 05/07/2026 à 11h29

Alger, 2 juin 1975. Dans un télégramme diplomatique transmis au Quai d’Orsay, un diplomate français en poste en Algérie livre une lecture sans détour de la position algérienne sur le Sahara occidental. Celui-ci décrit une situation qui use de termes «alambiquées et passablement obscurs», évoque des «ambitions inavouées», qui servent à «cacher l’essentiel du jeu algérien». Derrière le brouillard des déclarations officielles, derrière les communiqués savamment rédigés, derrière l’invocation noble du droit des peuples, le diplomate croit discerner une stratégie limpide: Alger ne défend pas un principe, elle poursuit un objectif sournois, à savoir créer un front de résistance, le Polisario, et l’utiliser à des fins personnelles dans sa rivalité avec le Royaume du Maroc.

Tout est là. Le document français de juin 1975 permet de soutenir une thèse lourde politiquement: l’Algérie de Boumediene a fabriqué l’utilité stratégique du Polisario, ainsi que sa «cause», en lui donnant une profondeur diplomatique, territoriale et militaire qui servait d’abord les intérêts d’Alger. Le Polisario apparaissait déjà à ses débuts aux yeux de la France, et des diplomates ayant pignon sur rue à Alger, comme un instrument régional pour déstabiliser le Maroc.

Le passage le plus révélateur de la note diplomatique concerne les intentions prêtées à Alger. Il n’est «pas exclu que les ambitions inavouées dépassent l’objectif» officiellement affiché par l’Algérie. Si les circonstances l’avaient permis, selon la source, Alger aurait pu viser l’annexion pure et simple: «si les données le permettaient, c’est sans doute l’annexion d’une partie du territoire que l’on viserait». À savoir que Boumediene se serait bien passé du Polisario s’il l’avait pu. Exit les slogans sur le droit des peuples à l’autodétermination et les vœux pieux sur la supposée décolonisation. Mais deux obstacles l’en empêchent, explique l’auteur de la note: les ambitions affirmées du Maroc de récupérer son territoire et «l’image que veut conserver l’Algérie» à l’international. Cette phrase est capitale. Elle renverse le récit algérien. Alger ne se retiendrait pas par principe, mais par calcul. Elle ne renoncerait pas à l’annexion par respect des Sahraouis, mais parce qu’une annexion directe nuirait à sa posture internationale de puissance anticoloniale. Alger se sent donc «oblig[é] à fixer moins haut l’enjeu»!

L’Algérie veut conserver son «image». Boumediene sait que son pouvoir, qu’il pense éternel, né d’un double coup d’état en juillet 1962 et en juin 1965, tire une partie de son prestige international de son récit révolutionnaire. Alger s’auto-proclame capitale des luttes anticoloniales, soutien des mouvements de libération, voix du tiers-monde. Une annexion directe du Sahara occidental ruinerait cette mise en scène. Elle placerait l’Algérie dans le rôle exact qu’elle prétend dénoncer: celui d’un pays utilisant la décolonisation pour agrandir son influence. La solution est donc de déléguer l’ambition à une entité présentée comme indépendante.

Le même télégramme pousse l’analyse plus loin. Puisque l’annexion ouverte serait trop coûteuse, «c’est donc une République arabe sahraouie que l’on appelle de ses vœux». Notons l’usage du «on» à plusieurs reprises par le diplomate («que l’on viserait»; «que l’on appelle») qui dépersonnalise et induit de l’ironie dans l’expression. Le diplomate décrit alors l’État recherché par Alger: un État «démuni sinon de ressources, du moins de cadres et presque de population», à la naissance duquel l’Algérie aurait «contribué d’une manière décisive» et qui serait soumis à son «influence prépondérante: une sorte de trente-deuxième wilaya». Difficile de trouver formulation plus sèche. Le projet, dans cette lecture française, n’est pas d’émanciper un peuple, mais de faire naître une entité faible, dépendante, diplomatiquement utile et politiquement maniable. Un État-tampon, sous drapeau sahraoui, mais sous tutelle algérienne, que la France officielle voit déjà à l’époque, sur un ton espiègle, comme une «trente-deuxième wilaya» algérienne.

C’est ici que se révèle la duplicité algérienne. À la tribune, Alger parle autodétermination. Dans les coulisses, elle pense influence prépondérante. Au nom des Sahraouis, elle combat le Maroc. Mais le document suggère que les Sahraouis ne sont pas la finalité de la manœuvre: ils en sont le vecteur, l’outil. La population sahraouie devient argument, les camps de la honte de Tindouf deviennent vitrine, le mouvement armé devient levier, la «république» annoncée devient pièce d’échiquier. Il ne s’agit pas, à vrai dire, d’un conflit de décolonisation, mais d’une opération de puissance enveloppée dans le vocabulaire de la libération.

Le calendrier rend cette dépêche encore plus explosive. En juin 1975, l’Espagne est en train de perdre la main sur le Sahara qu’elle a spolié à partir de décembre 1884. Le Maroc revendique ses droits historiques. Quelques mois plus tard, la Cour internationale de Justice rendra son avis consultatif du 16 octobre 1975, reconnaissant l’existence de liens juridiques entre le territoire et le Maroc. En novembre 1975, l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie signeront à Madrid une déclaration de principes organisant la fin de la présence espagnole.

Durant cette séquence, Alger comprend très vite qu’elle est «out» et doit trouver un moyen d’enrayer le cours de l’Histoire qui s’annonce en faveur du Maroc. Ce grain de sable sera le Polisario. Un point de blocage, qui utilisera la terreur, pour entraver le processus de recouvrement du territoire par notre pays.

Boumediene, qui se complait dans la représentation de chef révolutionnaire, tiers-mondiste et anti-impérialiste, ne peut pas apparaître comme un acteur annexionniste classique. Il lui faut donc un habillage idéologique. La «cause sahraouie» devient ce vêtement en latex qu’il peut étirer, contracter, tasser jusqu’à la suffocation, sans contre-coup. Elle permet à l’Algérie de contester le Maroc sans déclarer officiellement une guerre de territoire. Elle lui permet de s’installer au cœur du dossier sans apparaître comme puissance revendicatrice. Elle lui permet, surtout, de transformer un dossier de souveraineté entre le Maroc et l’Espagne en affaire de principe, tout en poursuivant une logique de rivalité régionale. Lâche, Boumediene n’a jamais pu affronter face à face le Maroc, mais s’est terré dans un subterfuge qui, après sa mort, est devenu une bombe à retardement pour ses successeurs.

La suite, on la connait: un an plus tard, une «République arabe sahraouie démocratique» est proclamée, le 27 février 1976, au lendemain du retrait espagnol, officiellement par les miliciens du Polisario, en réalité par leur mentor l’Algérie aidée par la Libye de Kadhafi.

Une note de la CIA de décembre 1977 rejoint plusieurs intuitions du télégramme français. Elle affirme que le Polisario a mené sa guerre contre le Maroc avec un «fort soutien algérien». Elle soutient aussi qu’Alger a utilisé le Polisario pour affaiblir le Maroc, présenté comme son principal concurrent régional, et pour punir la Mauritanie après son choix de s’entendre avec Rabat. La même analyse souligne que, sans sanctuaire algérien, sans soutien matériel et logistique d’Alger, les opérations militaires du Polisario auraient rapidement périclité et le dossier du Sahara se serait clos en un tournemain.

La stratégie attribuée à Boumediene repose donc sur une mécanique simple: ne pas annexer, mais faire dépendre; ne pas gouverner directement, mais parrainer; ne pas revendiquer, mais internationaliser; ne pas apparaître comme partie, mais agir dans l’ombre comme metteur en scène. Dans ce schéma, le Polisario devient l’instrument idéal. Il porte le fusil, Alger fournit la profondeur. Il brandit le drapeau, Alger fournit les tribunes. Il parle au nom des Sahraouis, Alger encadre le rapport de force. C’est le génie froid de cette manœuvre: faire passer une politique de puissance pour une politique de principe.

Publiquement, Alger refuse d’être une partie au conflit. En réalité, les documents diplomatiques suggèrent qu’elle en est l’architecte extérieur, le soutien vital, le bénéficiaire stratégique. Publiquement, elle défend les Sahraouis. En réalité, elle les installe dans une dépendance durable, à Tindouf, sur son propre territoire, dans un dispositif où la cause humanitaire, la mobilisation militaire et la diplomatie révolutionnaire se confondent. Publiquement, elle invoque la justice. En réalité, elle cherche à empêcher le Maroc de consolider son flanc sud et son accès stratégique à l’Afrique.

Hélas, des Sahraouis ont pu croire sincèrement Boumediene, tandis qu’Alger utilisait cette aspiration comme outil contre Rabat. Ce sont deux réalités qui ont coexisté, même si les slogans politiques détestent la complexité parce qu’elle les oblige à se remettre en question.

La formule de l’ambassade de France à Alger sur l’État sahraoui «démuni» est particulièrement sévère. Elle suggère que l’Algérie ne cherchait pas un voisin souverain et robuste, mais une entité structurellement dépendante. Une RASD privée de cadres, sans population organisée, a besoin d’un protecteur. Ce protecteur était déjà désigné: Alger. L’indépendance promise aurait donc été paradoxale: indépendance vis-à-vis du Maroc, dépendance vis-à-vis de l’Algérie. Une souveraineté de façade, utile à l’extérieur, contrôlable de l’intérieur.

C’est précisément cette contradiction qui signe l’accusation de fabrication. Créer le Polisario, au sens politique, ce n’est pas nécessairement réunir ses premiers fondateurs dans une pièce en 1973. C’est transformer un mouvement terroriste qui tapait avec la même verve les Espagnols des Îles Canaries, les Marocains, les Mauritaniens et les Maliens en cause internationale. C’est lui fournir une arrière-base. C’est lui donner une représentation diplomatique. C’est faire d’un discours séparatiste un projet d’État. C’est offrir au monde un récit suffisamment séduisant pour masquer l’intérêt stratégique de son principal sponsor. Sous cet angle, l’Algérie a aidé le Polisario et a créé les conditions de sa survie.

Boumediene apparaît alors comme un chef d’État prêt à instrumentaliser un dossier humain pour les besoins de la rivalité maghrébine. Le Sahara occidental devient, dans sa stratégie, un moyen de contenir le Maroc, de l’épuiser diplomatiquement, de l’enfermer dans un conflit prolongé et de contester son rôle régional. Les Sahraouis, eux, deviennent la matière première politique de cette ambition. Autrement dit de la chair à canon.

Près d’un demi-siècle plus tard, cette dépêche diplomatique conserve une force particulière parce qu’elle déshabille la rhétorique. Elle rappelle que les mots «libération», «peuple», «autodétermination» ou «république» sont des effets de langage, et servent avant tout des calculs. Dans le dossier du Sahara occidental, l’Algérie a toujours voulu apparaître comme avocate. Les archives la montrent plutôt en convoiteur. Les masques tombent. Les Sahraouis de Tindouf ont été modelés par Alger. Le Polisario a trouvé sa fonction de sous-sbire chargé d’exécuter des basses œuvres, des tâches malhonnêtes et des missions qu’on aurait aimé voir, nous les Marocains, accomplis par le bailleur de fonds.

Ce document français, embarrassant, montre que, dès 1975, des diplomates observaient dans le discours algérien non pas la pureté d’un principe, mais la clarté d’un jeu. Et ce jeu, selon leurs propres mots, était d’utiliser le Sahara occidental pour affaiblir le Maroc, créer autour des Sahraouis une cause internationalisable, puis installer au sud du Royaume une entité dépendante d’Alger. Autrement dit, faire du Polisario une arme politique.

Par Karim Serraj
Le 05/07/2026 à 11h29