La Justice paralysée: quand la grève des avocats broie le quotidien des justiciables

La grève des avocats paralyse les tribunaux.

Alors que le bras de fer se durcit entre les «robes noires» et le ministère de la Justice autour de la réforme de leur profession, les tribunaux du Royaume subissent une paralysie quasi totale. Entre audiences reportées en bloc à l’automne et couloirs administratifs déserts, les justiciables se retrouvent propulsés au rang de victimes collatérales d’une crise institutionnelle qui suspend des milliers de vies et de destins familiaux. Reportage à Casablanca.

Le 04/07/2026 à 10h05

Le verdict est tombé, mais il n’a rien de judiciaire. Depuis plusieurs semaines, les tribunaux de la capitale économique marocaine tournent au ralenti, otages d’un bras de fer législatif qui dépasse les citoyens. Un reportage au cœur d’une machine judiciaire grippée en dit long sur une réalité que peu osent dénoncer: les reports d’audiences en cascade se mesurent en drames humains.

«Le plaignant est présent. L’accusé comparaît en état d’arrestation. La défense est absente. Le tribunal décide du report du dossier à la séance du...». En ce vendredi 3 juillet au matin, dans la moiteur d’une salle de la Cour d’appel de Casablanca, la litanie du magistrat résonne comme un couperet. D’un geste machinal, le juge feuillette la pile de dossiers qui s’accumule devant lui. En quelques minutes, les espoirs de dizaines de familles s’effondrent: la majorité des affaires est renvoyée en bloc au mois de septembre prochain.

Depuis que les avocats ont entamé leur mouvement de grève ouverte, ce scénario se répète avec une régularité de métronome. Il est à peine 10 heures du matin, et le vaste hall en béton de la Cour d’appel grouille déjà d’une foule anxieuse. Plaignants, prévenus, témoins et familles ont parfois parcouru des centaines de kilomètres depuis les zones rurales ou les villes avoisinantes. Pourtant, un contraste saisissant frappe les esprits. Les couloirs et les bancs des salles d’audience sont totalement exempts de «robes noires». Les avocats boycottent massivement les tribunaux pour protester contre le projet de loi régissant leur profession.

Si les juges et les fonctionnaires du greffe sont fidèles au poste, l’institution judiciaire est amputée de son moteur. Les justiciables se retrouvent ainsi propulsés au rang de dommages collatéraux d’une guerre qui les dépasse totalement.

Des vies suspendues

«Ce n’est pas juste! Ce n’est plus possible!». Le cri du cœur émane d’une jeune femme d’une trentaine d’années qui s’extirpe de la salle d’audience n°8. Contre sa poitrine, son nourrisson hurle à s’en époumoner. Essuyant ses larmes d’une main tremblante, cette mère de famille ne cache pas sa colère. Son mari, en détention préventive, voit sa période d’incarcération prolongée de fait, faute de représentation légale. «C’est la deuxième fois en une semaine qu’ils reportent l’audience... Les avocats font grève et mon mari reste enfermé!», s’insurge-t-elle, soulignant que chaque report fragilise un peu plus la situation financière et morale de son foyer, dont son époux était le seul soutien.

À ses côtés, une quadragénaire sort de la même salle, les yeux rougis. Sans un mot, submergée par le choc, elle pose une main solidaire sur l’épaule de la jeune mère. Face aux éclats de voix et aux pleurs du bébé qui résonnent sous les voûtes du tribunal, un agent de sécurité intervient rapidement pour les inviter à circuler.

L’amertume est générale. Un peu plus loin, un homme d’une soixantaine d’années, vêtu d’une jellaba légère, confie sa détresse. Retraité, il a fait le voyage depuis la ville de Ben Ahmed pour soutenir son fils, poursuivi dans une affaire criminelle. «C’est un calvaire financier et psychologique. À chaque déplacement, les frais s’accumulent pour un résultat nul», glisse-t-il, les yeux embués.

Un autre justiciable, venu de Béni Mellal en tant que témoin, abonde dans son sens: «Nous sommes tous logés à la même enseigne. On nous fait tourner en bourrique. Je viens de loin, je perds mon temps et mon argent.». Pour ces citoyens, ce sont des pans entiers de leur vie familiale ou financière qui restent suspendus.

Désert administratif

Le constat n’est guère plus reluisant du côté du Tribunal de première instance d’Aïn Sebaâ. Dès 9 heures ce vendredi, les audiences correctionnelles se sont enchaînées à une vitesse record. Quelques minutes à peine par dossier avant la levée de séance, faute de défenseurs.

Hormis les guichets du ministère public dédiés au dépôt des plaintes à l’entrée principale, le bâtiment s’est vidé. Les couloirs, habituellement noirs de monde, sont déserts. La paralysie a gagné les rouages administratifs: les bureaux des notifications, des exécutions et de la reproduction des jugements tournent à vide, le dépôt de conclusions et de requêtes par les avocats étant totalement à l’arrêt.

Selon une source judiciaire contactée par Le360, l’impact de ce débrayage national va bien au-delà du simple désagrément quotidien. «Nous courons droit vers un blocage sans précédent. Le volume de dossiers reportés crée un goulot d’étranglement tel qu’il faudra des mois de travail acharné pour résorber le flux une fois la crise terminée», s’inquiète ce professionnel sous couvert d’anonymat.

Le cri d’alarme des associations

Face à cette crise silencieuse, les associations de défense des droits des consommateurs tirent la sonnette d’alarme. Pour Hassan Aït Ali, président de l’Observatoire marocain pour la protection du consommateur, la situation est intenable. «Les justiciables ne sont en aucun cas partie prenante dans ce conflit institutionnel. Il est moralement et juridiquement inacceptable de faire payer aux citoyens le prix de ce blocage».

L’Observatoire souligne le coût financier exorbitant imposé aux familles (frais de transport, d’hébergement, journées de travail perdues) mais aussi le coût psychologique. Les affaires urgentes, qu’il s’agisse de pensions alimentaires, de gardes d’enfants, de divorces, d’expulsions locatives ou de litiges commerciaux, restent en souffrance.

«Une justice tardive est une justice amputée», rappelle Hassan Aït Ali. Tout en affirmant respecter le droit constitutionnel des avocats à défendre leurs revendications corporatistes, il exhorte l’exécutif et les représentants des barreaux à ouvrir un dialogue sérieux pour garantir la continuité du service public de la justice.

Vers un durcissement du conflit

Le bras de fer ne semble pourtant pas près de faiblir. L’Association des barreaux du Maroc (ABAM) affiche une posture de fermeté absolue face au ministère de la Justice concernant le projet de loi sur la profession. Au-delà du boycott des audiences, les instances représentatives brandissent désormais la menace d’une démission collective de leurs organes représentatifs, une arme lourde destinée à paralyser totalement la gestion institutionnelle des barreaux.

Cette colère a culminé le jeudi 2 juillet par un sit-in national d’envergure devant le Parlement à Rabat. Les slogans scandés, «la bataille ne fait que commencer», témoignent de la détermination des robes noires à faire retirer un texte qu’ils jugent attentatoire à leur indépendance, notamment face à la tutelle renforcée du ministère public et du ministère de la Justice sur le volet disciplinaire.

Pendant ce temps, le parcours législatif du texte se poursuit dans la douleur. La Commission de la justice de la Chambre des représentants a adopté le projet en seconde lecture à une écrasante majorité (neuf voix contre une), dans une ambiance marquée par l’absence notable de dix députés, eux-mêmes avocats. Le texte est désormais transmis à la Chambre des conseillers. Tant que les canaux de négociation resteront verrouillés, les tribunaux du Royaume continueront d’offrir le spectacle d’une justice en panne, laissant des milliers de citoyens dans l’angoisse des lendemains incertains.

Par Miloud Shelh
Le 04/07/2026 à 10h05