Les plus belles supportrices du Mondial, marocaines ou non… n’existent pas!

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naamane Guessous.

ChroniqueEn découvrant ces magnifiques supportrices marocaines dans les gradins de la Coupe du monde de football, j’ai d’abord ressenti une immense fierté. Voir autant de jeunes femmes souriantes, confiantes et libres de chanter, de rire et de célébrer leur équipe me semblait le signe d’une société qui évolue et une image capable de faire voler en éclats bien des clichés.

Le 03/07/2026 à 11h00

J’en ai parlé à ma fille. Sa réponse m’a laissée sans voix: «Elles n’existent pas. Elles sont générées par l’intelligence artificielle.»

J’ai d’abord cru à une plaisanterie. Puis j’ai regardé de plus près. Effectivement, ces visages étaient parfaits. Trop parfaits. Une peau sans défaut, des traits harmonieux, des sourires impeccables, une beauté presque irréelle. Ce n’étaient pas des femmes, mais des créations numériques.

Nous sommes entrés dans une époque où l’on ne se contente plus de retoucher le réel. On le fabrique.

Pendant des décennies, la publicité a utilisé de vraies femmes, maquillées, éclairées, photographiées, puis retouchées. Aujourd’hui, cette étape devient presque superflue. Plus besoin de mannequin. Plus besoin de photographe. Plus besoin, même, d’une personne. Quelques lignes de commande suffisent à produire le visage idéal.

Pourquoi?

Parce qu’une belle femme attire toujours le regard. C’est l’un des ressorts les plus anciens du marketing. Hier, elle vendait un parfum, une voiture ou un voyage. Aujourd’hui, elle génère des clics. Ou, plus exactement, de l’audience.

Même les gradins deviennent une mise en scène. Il ne s’agit plus seulement de montrer des supporters, mais de composer un public idéal: plus séduisant, plus photogénique, plus performant pour les réseaux sociaux. Pourquoi diffuser l’image d’une supportrice ordinaire, transpirante, les cheveux au vent, lorsqu’on peut créer un visage réunissant tous les critères de beauté privilégiés par les algorithmes?

Ce qui me dérange n’est pas l’intelligence artificielle en elle-même. Elle représente une avancée technologique majeure et ouvre des perspectives extraordinaires dans des domaines aussi essentiels que la médecine, la recherche, l’éducation ou la création. Ce qui me met mal à l’aise, c’est la nouvelle forme d’instrumentalisation du corps féminin qu’elle rend possible.

Des générations de féministes se sont battues — et continuent de le faire — pour mettre fin à l’exploitation du corps des femmes à des fins commerciales. Ayant moi-même participé à ce combat, je croyais que nous avions commencé à faire évoluer les mentalités. Les médias et la publicité semblaient progressivement s’éloigner de cette réduction de la femme à un simple objet destiné à capter l’attention.

«Après avoir longtemps instrumentalisé les femmes réelles, allons-nous désormais instrumentaliser des femmes virtuelles? La technologie évolue, mais le mécanisme demeure étrangement le même.»

—  Soumaya Naamane Guessous

Et voilà que l’intelligence artificielle risque de nous faire revenir en arrière.

Une fois encore, la beauté féminine est mobilisée comme un appât destiné à attirer notre attention, susciter des clics et alimenter les réseaux sociaux. La différence, c’est qu’aujourd’hui ces femmes n’existent même plus. Elles sont entièrement fabriquées par des algorithmes, conçues pour répondre à des canons esthétiques calibrés afin de séduire et de retenir notre regard.

Après avoir longtemps instrumentalisé les femmes réelles, allons-nous désormais instrumentaliser des femmes virtuelles? La technologie évolue, mais le mécanisme demeure étrangement le même.

Plus inquiétant encore, ces images imposent un idéal de beauté totalement inaccessible. Ces visages ne vieillissent pas. Ils n’ont ni rides, ni pores, ni fatigue, ni asymétrie. Ils ne correspondent à aucun être humain. Pourtant, des millions de jeunes filles les regardent. Hier, elles se comparaient à des mannequins retouchés. Demain, elles risquent de se comparer à des personnes qui n’existent même pas.

Peut-on parler de tromperie? De leurre? Ou faut-il simplement accepter cette évolution technologique?

C’est là que, pour moi, se pose une véritable question d’éthique.

Ces images devraient-elles être systématiquement signalées comme étant générées par l’intelligence artificielle? À mes yeux, oui. Non pas pour les interdire, mais parce que le public a le droit de savoir où s’arrête la réalité et où commence la fiction.

Peut-être suis-je simplement de la vieille école. J’essaie pourtant d’accueillir avec curiosité les bouleversements technologiques. J’admire les possibilités extraordinaires qu’offre l’intelligence artificielle dans la médecine, la recherche, l’éducation ou la création. Mais face à ces supportrices virtuelles, il me reste un arrière-goût désagréable: celui d’avoir été, une fois de plus, trompée.

Je ne détiens pas la vérité. Peut-être ai-je tort. Peut-être que, dans quelques années, tout cela nous paraîtra aussi banal que les filtres appliqués aux photos de nos téléphones. Je suis prête à revoir mon jugement si l’on parvient à me convaincre que cette évolution ne soulève aucun problème éthique.

En attendant, une chose demeure bien réelle: notre passion pour les Lions de l’Atlas. Que les supportrices aperçues sur les réseaux sociaux soient de chair et d’os ou entièrement virtuelles, l’essentiel est ailleurs.

À l’heure où j’écris ces lignes, notre équipe nationale s’apprête à affronter le Canada. Alors, espérons que ce ne sera pas l’intelligence artificielle qui remportera le match, mais le talent, le courage et le cœur de nos joueurs. Eux, au moins, sont bien réels.

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 03/07/2026 à 11h00