Détresse mentale dans l’espace public: à qui incombe la responsabilité?

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naamane Guessous.

ChroniqueSur la ligne 107 reliant Lissasfa à Attacharouk, à Casablanca, une femme en grande détresse psychique monte régulièrement à bord de l’autobus et sème la peur parmi les passagers. Elle multiplie les insultes, adopte des comportements imprévisibles, fait des gestes obscènes et tient parfois un couteau à la main. Certes, il n’est pas tranchant, mais cela reste un couteau.

Le 05/06/2026 à 11h10

Pour les usagers de cette ligne, le trajet est devenu une véritable épreuve. Cette pauvre femme hurle des insultes d’une extrême vulgarité et profère régulièrement des menaces. Elle s’en prend aussi bien aux passagers qu’au chauffeur. Ses propos choquent profondément les voyageurs, notamment lorsqu’ils sont accompagnés de leurs enfants ou de leur famille.

Ce type de situation soulève une question essentielle: qui est responsable?

Le problème ne se limite d’ailleurs pas aux transports publics. Les comportements imprévisibles de certaines personnes souffrant de troubles mentaux peuvent avoir des conséquences bien réelles. Ma sœur en a fait l’expérience. Un jour, le pare-brise de sa voiture a volé en éclats sous l’impact d’une grosse pierre lancée par un individu en état de démence. La scène a été particulièrement traumatisante.

L’agresseur a pris la fuite. Ma sœur s’est alors tournée vers les autorités, en signalant les faits au caïd de son arrondissement. Elle a appris que cet homme était déjà connu des services compétents et que plusieurs plaintes avaient été déposées contre lui. Malgré cela, la prise en charge semblait limitée. Régulièrement interné pour de courtes périodes, il était ensuite remis en liberté avant de réapparaître dans le quartier, où ses agissements continuaient d’inquiéter et d’effrayer les riverains.

Dans ce bus comme dans certains quartiers, les témoignages se multiplient. Certains passagers préfèrent attendre le véhicule suivant, quitte à arriver en retard. D’autres descendent précipitamment dès qu’ils l’aperçoivent. La peur est devenue permanente.

À cette insécurité s’ajoute une profonde gêne. Cette femme vit dans la rue et dégage des odeurs particulièrement fortes. Une passagère raconte: «Elle transporte un sachet rempli de légumes et de fruits pourris. Elle le vide parfois dans le bus, ce qui provoque une odeur insupportable. Lorsqu’elle range ses affaires, il reste toujours des déchets au sol. Elle crache sur les sièges inoccupés et il arrive que des passagers reçoivent également ses crachats sans pouvoir réagir. Parfois, elle relève même ses vêtements…»

Tout le monde est mal à l’aise. Pourtant, personne ne sait vraiment comment réagir ni comment lui venir en aide.

Autrefois, sa mère veillait sur elle. Depuis son décès, elle se retrouve seule.

Cette scène n’a malheureusement rien d’exceptionnel. Nous croisons régulièrement des personnes en grande détresse psychique déambulant dans les rues, le long des grands boulevards, aux carrefours, aux feux rouges où elles mendient, dans les marchés ou les souks.

On ne s’y sent jamais totalement en sécurité, tant leurs réactions peuvent survenir sans avertissement. Cette part d’incertitude entretient chez les passants un sentiment d’inquiétude permanent.

Pour autant, ces comportements ne doivent jamais nous faire oublier une réalité fondamentale: ces personnes sont avant tout des malades.

Trop souvent, leurs familles se retrouvent impuissantes, dépassées et démunies face à la maladie, sans les moyens nécessaires pour assurer une prise en charge adaptée.

Au Maroc, les structures dédiées à la santé mentale demeurent limitées. L’hôpital psychiatrique Errazi de Berrechid ne peut à lui seul répondre à l’ampleur des besoins. À Casablanca, quelques unités spécialisées existent dans le secteur public, mais elles restent insuffisantes.

«La véritable question n’est pas seulement de savoir que faire de ces personnes. Elle est de déterminer quelle société nous voulons être face à la vulnérabilité.»

—  Soumaya Naâmane Guessous

Faute de centres d’accueil, de suivi régulier et de structures adaptées, de nombreuses personnes se retrouvent livrées à elles-mêmes, souvent sans traitement et dans des conditions indignes.

Face à cette situation, la responsabilité est collective. Les pouvoirs publics doivent investir davantage dans la santé mentale en développant des centres spécialisés, des équipes mobiles d’intervention et des dispositifs de suivi sur le long terme.

Les opérateurs de transport doivent également mettre en place des procédures claires. Un chauffeur ne peut pas gérer seul ce type de situation, mais il doit pouvoir déclencher une intervention adaptée lorsqu’elle se présente.

Quant aux forces de l’ordre, que pourraient-elles réellement faire face à ces personnes en souffrance? Elles ne peuvent se substituer à un dispositif médical et social structuré.

La société, de son côté, doit éviter la stigmatisation tout en exigeant des réponses concrètes.

Car l’enfermement ponctuel ne constitue pas une solution. Les exemples sont nombreux: certaines personnes sont internées quelques jours, puis relâchées sans véritable suivi, ce qui ne fait que repousser le problème.

La réponse doit être plus ambitieuse et mieux organisée. Elle passe par des centres de soins dignes, un suivi psychiatrique continu, un accompagnement social durable ainsi que des dispositifs juridiques adaptés pour protéger à la fois les personnes malades et la société. Elle doit également permettre d’accompagner les familles, de les conseiller, de les orienter et de les soutenir dans leur quotidien.

Car il s’agit à la fois d’une question de sécurité et de dignité.

Oui, la sécurité des citoyens est essentielle. Personne ne devrait avoir peur de prendre un bus ou de circuler dans son propre quartier. Mais abandonner ces personnes à la rue n’est pas davantage une solution. Leur situation relève aussi de la dignité humaine.

La femme de la ligne 107, comme l’homme qui lançait des pierres sur les voitures, ne sont pas des cas isolés. Ils révèlent une faille profonde dans la prise en charge de la santé mentale dans notre pays.

Ni les chauffeurs, ni les familles, ni les citoyens ne peuvent assumer seuls cette responsabilité.

Au fond, la véritable question n’est pas seulement de savoir que faire de ces personnes. Elle est de déterminer quelle société nous voulons être face à la vulnérabilité.

Sans une politique ambitieuse de santé mentale, ces scènes continueront à se répéter, au détriment de tous.

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 05/06/2026 à 11h10