Vous m’avez suivie, soutenue, critiquée, questionnée, mais toujours avec respect, même dans la divergence. Votre présence a accompagné mon parcours, nourri mes réflexions et donné du sens à mon écriture.
Aujourd’hui, ce lien qui nous unit prend une forme nouvelle. Je vous présente un livre qui m’habite depuis longtemps, sans que j’en aie toujours pleinement conscience. Un livre né d’une mémoire que je croyais apaisée, presque effacée, mais qui n’attendait qu’un moment pour ressurgir avec force.
«Moi, fille d’un prisonnier politique!», aux éditions Afrique Orient, est un récit porté par la voix d’une fillette. Une enfant des années 60 qui voit son père arrêté, sans qu’on ne lui explique pourquoi. Autour d’elle, les adultes se taisent, les regards se dérobent, les mots se fragmentent. Alors, comme tant d’enfants confrontés à l’indicible, elle apprend à deviner, à ressentir, à interpréter, dans une peur diffuse mais persistante.
«Ce récit plonge dans ces instants où tout bascule: un été paisible à la plage des Sablettes, à Mohammedia, soudain interrompu; une arrestation qui bouleverse le quotidien»
Deux voix s’imposent dans ce livre: celle de la fillette, instinctive, parfois déroutante, et celle de l’adulte, qui tente de comprendre, de relier les fragments, d’éclairer les zones d’ombre. Ce récit devient alors un dialogue entre ces deux temporalités, entre mémoire vive et regard lucide.
Écrire. Une manière de survivre à ce qui n’avait jamais été formulé. Car certaines expériences ne disparaissent pas: elles s’enfouissent, s’assoupissent, jusqu’au jour où un événement agit comme une déflagration. Pour moi, ce fut une prise de conscience brutale, une remontée intacte de sensations, de peurs, d’échos longtemps contenus.
Ce livre est aussi un geste envers celles et ceux que l’Histoire a laissés dans l’ombre: les familles de détenus qui vivent une peine sans reconnaissance. Naître dans l’ombre d’un prisonnier politique, c’est grandir dans un monde où l’absence devient présence constante, où chaque jour est traversé d’attente et d’angoisse.
Moi, j’ai été cette petite fille ballottée entre des instants de bonheur lumineux et des tempêtes soudaines. Une enfant qui, un jour, riait dans les bras de sa nounou au son d’une chanson rifaine, dans un foyer serein, et qui, le lendemain, retrouvait ce même espace vidé de ses couleurs, envahi de silences lourds, de larmes retenues, de chuchotements.
J’ai écrit pour rendre hommage aux familles de prisonniers politiques. À leurs épouses, à leurs enfants, à leurs mères. À tous ceux et celles qui ont souffert en silence parce qu’un des leurs avait osé penser autrement. Car lorsqu’un militant est enfermé pour ses convictions, c’est toute sa famille qui subit l’épreuve, dans l’ombre.
La famille d’un détenu de droit commun vit une douleur, certes, mais elle n’est pas rejetée. Elle bénéficie d’une certaine compassion sociale. Mais lorsque le détenu est un homme libre, emprisonné pour avoir aimé son pays autrement, alors le trouble est plus profond… Encore plus lors des années de plomb. L’angoisse devient collective, la solitude plus amère. Et l’enfant, au milieu, ne comprend pas encore que son histoire personnelle est en train de devenir une mémoire collective.
Ce récit plonge dans ces instants où tout bascule: un été paisible à la plage des Sablettes, à Mohammedia, soudain interrompu; une arrestation qui bouleverse le quotidien; une mère confrontée à l’absence et à la nécessité de tenir debout; une enfant qui tente de comprendre avec les outils fragiles de l’imaginaire. Il y a l’école, terrain d’évasion et de malaise. Il y a les visites en prison, mêlant espoir et humiliation. Il y a les tribunaux, lieux d’injustice et d’incompréhension.
Mais il y a aussi, malgré tout, la dignité. La force silencieuse des femmes. La résilience qui se tisse dans l’espace de la douleur.
À travers une écriture sensible, lucide, traversée d’humour, j’ai voulu éviter le misérabilisme. Ce texte est traversé de tendresse, de scènes de vie, d’instants où l’enfance résiste, malgré tout.
C’est aussi un hommage à toutes ces femmes et ces hommes courageux, citoyens silencieux ou militants visibles, qui ont osé rêver pour leur pays. À ceux qui, Résistants sous le Protectorat, membres de l’Armée de Libération, militantes et militants de l’Indépendance à aujourd’hui, ont sacrifié leur jeunesse, leur confort, leur liberté, parfois leur vie, pour que nous puissions espérer un Maroc plus juste. Un Maroc où la dignité ne serait plus un combat, mais une évidence.
Ce livre est un récit entre mémoire intime et histoire collective. Il porte les traces de blessures silencieuses, mais aussi d’une capacité à continuer, à se reconstruire, à transmettre.
Suis-je tenue par un devoir de mémoire? Peut-être. Mais au-delà du devoir, il y a une nécessité intérieure. Celle de donner voix à cette fillette qui, longtemps, n’a pas pu parler. Celle de partager avec vous, fidèles lectrices et lecteurs, ce fragment de vie avec sincérité, pudeur et vérité.
Ce livre, je vous le confie aujourd’hui. Comme on confie une part de soi.
Je serais ravie de vous recevoir, pour ma première signature, au Salon international de l’édition et du livre, le dimanche 3 mai, à partir de 15 heures, au stand de Afrique Orient.




