Trump, le Pape et les autres: le paradoxe de la liberté d’expression

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naamane Guessous.

ChroniqueUne publication de Donald Trump visant le pape a suscité une vive polémique internationale. Cette affaire relance le débat sur les limites de la liberté d’expression et le respect des symboles religieux. Elle met en lumière les contradictions des réactions selon les contextes, les religions et les figures visées.

Le 24/04/2026 à 11h00

La récente polémique suscitée par la publication de Donald Trump, accompagnée de propos jugés offensants envers le Pape, a provoqué une vague d’indignation au-delà des cercles religieux.

Donald Trump a diffusé sur ses réseaux une image provocante visant le Pape, accompagnée de commentaires ironiques.

L’image, largement relayée, montrait le Pape dans une mise en scène détournée, altérant son image et sa fonction, avec un ton moqueur et irrespectueux, fidèle au style de Trump.

Ce qui a particulièrement choqué, ce n’est pas seulement la critique mais la manière: une représentation ressentie comme une atteinte à la dignité d’une figure religieuse majeure. L’image relevait d’une forme de dérision jugée blessante pour des millions de croyants.

La réaction a été instantanée. Les évêques italiens et américains ont apporté leur soutien au Pape. En Italie, la cheffe du gouvernement a déclaré que la liberté d’expression ne saurait justifier toutes les formes de discours, surtout lorsqu’elles touchent à des symboles religieux.

J’avoue que ces réactions me laissent perplexe et soulèvent une question essentielle: pourquoi certaines atteintes sont-elles unanimement condamnées, tandis que d’autres, encore plus offensantes, sont défendues au nom de principes fondamentaux?

«La polémique récente en est une illustration. Elle nous oblige à interroger nos incohérences, à dépasser les réactions circonstancielles, et à refuser les logiques du deux poids, deux mesures»

Le parallèle avec les caricatures du Prophète s’impose naturellement. À l’époque, une grande partie du monde musulman avait exprimé son indignation, y voyant une atteinte à la dignité, à la foi, au sacré. La réponse de l’Occident avait été ferme: la liberté d’expression est un principe non négociable, même lorsqu’elle choque, dérange ou blesse.

Certes, cette période a été marquée par des actes d’une violence extrême, dont l’attaque tragique contre la rédaction de Charlie Hebdo. Ces crimes, commis par des fanatiques, condamnables, ne sauraient en aucun cas être justifiés. Mais ils ont aussi, paradoxalement, figé le débat. Toute critique des caricatures s’est trouvée suspectée de complaisance envers l’intolérance ou l’extrémisme.

Or, la question posée aujourd’hui par la polémique autour de Donald Trump est différente, plus dérangeante peut-être: peut-on défendre une liberté d’expression absolue dans certains cas et pas d’autres?

Si l’on considère que les propos visant le Pape sont condamnables, alors il faut accepter d’ouvrir une réflexion plus large. Car ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la protection d’une figure religieuse, mais la cohérence de nos principes.

Deux positions sont possibles. Soit on affirme que la liberté d’expression est totale, qu’elle peut tout dire, tout représenter, sans limite. Dans ce cas, il faut l’assumer pleinement, y compris lorsque cela heurte profondément des croyances, quelles qu’elles soient.

Soit on reconnaît que cette liberté a des limites éthiques, morales, culturelles et qu’elle doit s’exercer dans le respect des sensibilités religieuses et de la dignité des croyants.

Mais ce qui est difficilement défendable, c’est une position intermédiaire, fluctuante, qui consiste à appliquer des principes différents selon les contextes, les cultures ou les religions concernées. Une liberté à géométrie variable, où certaines sensibilités mériteraient protection et d’autres non.

Car au-delà des textes et des principes, il y a une réalité humaine: les sociétés sont traversées par des identités, des croyances, des histoires. Ignorer cela au nom d’une liberté abstraite peut provoquer des tensions profondes. À l’inverse, céder à toutes les susceptibilités peut conduire à restreindre dangereusement la liberté de penser et de s’exprimer.

L’enjeu est donc de trouver un équilibre. Non pas en cédant à la pression ou à l’émotion, mais en définissant clairement ce que nous entendons par liberté d’expression. Une liberté qui ne soit ni un prétexte à blesser, ni une valeur vidée de sa substance.

Ce débat est ancien, mais il reste d’une brûlante actualité. La polémique récente en est une illustration. Elle nous oblige à interroger nos incohérences, à dépasser les réactions circonstancielles, et à refuser les logiques du deux poids, deux mesures.

Car si une attitude est jugée condamnable lorsqu’elle vise une religion ou une figure, elle doit l’être dans tous les cas. À défaut, ce n’est pas seulement la liberté d’expression qui est fragilisée, mais la crédibilité même des valeurs que l’on prétend défendre.

Il ne s’agit pas d’imposer une vision unique, ni de censurer la parole. Il s’agit de poser une exigence de cohérence. Et peut-être, au-delà des lois, de rappeler une évidence simple: la liberté n’exclut pas la responsabilité. Elle en est indissociable.

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 24/04/2026 à 11h00