L’Aïd al-Adha: une fête à cornes et à crédit

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naamane Guessous.

ChroniqueLe Maroc sort doucement d’une transe collective entamée bien avant l’Aïd al-Adha. Pendant des semaines, la flambée des prix, la quête du mouton idéal et les préparatifs ont rythmé le quotidien d’un pays entièrement absorbé par cette fête où se mêlent ferveur religieuse, pression sociale, fatigue et convivialité.

Le 29/05/2026 à 10h43

Cette fête n’est pas seulement une célébration religieuse. Elle constitue aussi un phénomène social, un état d’esprit, une aventure économique, une épreuve psychologique et une véritable performance familiale. Pendant deux mois, le pays entier n’a parlé que de cela.

Conscient de l’angoisse nationale, l’État a communiqué avec une transparence remarquable, multipliant les statistiques détaillées, les contrôles renforcés et les points de vente encadrés. Tout semblait parfaitement organisé.

Lorsque le Chef du gouvernement a annoncé qu’il était possible d’acheter un mouton à 1.000 dirhams, un immense espoir collectif est né. Beaucoup imaginaient déjà un beau bélier aux cornes majestueuses, à la laine abondante et au regard viril tourné vers l’avenir. La réalité fut beaucoup moins romantique. Les premiers moutons vaguement présentables dépassaient largement les 3.000 dirhams.

Autour du mouton, tout un univers commercial s’est alors déchaîné. Couteaux, brochettes, cordes, bassines en plastique, seaux, passoires, braseros, congélateurs, cocottes-minute, marmites, Air Fryers, micro-ondes et charbon ont envahi les magasins et les trottoirs.

Partout, des montagnes d’oignons, de fruits secs et d’épices se sont accumulées. Le Ras el-hanout semblait presque couler dans les caniveaux. Les bottes de paille vendues au coin des rues et les monticules de charbon ont donné à la ville des airs de campement bédouin sous tension.

Sur les balcons et les terrasses, les moutons attendaient leur destin avec une sérénité souvent supérieure à celle de leurs propriétaires. Car derrière la fête se cache aussi une immense angoisse sociale. Un mouton même modeste représente parfois l’équivalent d’un salaire mensuel entier. Certaines familles s’endettent pour pouvoir célébrer l’Aïd, puis passent l’année à rembourser… avant de devoir souvent recommencer pour l’Aïd suivant. D’autres se regroupent entre frères, sœurs ou parents afin d’acheter un mouton collectif et partager les frais.

Le sacrifice dépasse largement le religieux. L’Aïd est une sunna mouakkada (une tradition fortement recommandée). Mais lorsque le mouton coûte un salaire mensuel, voire son double, la question finit par se poser: est-il normal de s’endetter alors que l’islam est une religion de souplesse et non de souffrance financière?

La pression sociale, elle, reste immense. Beaucoup de familles modestes aimeraient renoncer au sacrifice, mais la famille, les voisins et le regard du quartier rendent souvent cette décision impossible à assumer. Ne pas sacrifier reste perçu comme une honte sociale, une preuve de misère ou un déficit de religiosité. Et puis, il y a les enfants. Il est difficile de leur expliquer la sobriété pendant que les odeurs de foie grillé envahissent l’immeuble entier. Très souvent, les parents se sacrifient avant de sacrifier la bête.

Cette année, le prix d’un mouton moyen tournait autour de 5.000 dirhams. Beaucoup de familles n’ont pas pu suivre. Certaines ont même confessé avoir secrètement espéré que le Roi annule le sacrifice, comme l’année précédente.

Car la société marocaine change. De plus en plus de jeunes couples vivent l’Aïd autrement. Certains rêvent de voyager pendant le long week-end. Beaucoup restent néanmoins par fidélité familiale.

«Mais malgré les dépenses, les dettes, les odeurs, les montagnes de vaisselle et les cuisines transformées en zones industrielles, la joie était bien au rendez-vous. Enfin… surtout chez les hommes.»

—  Soumaya Naâmane Guessous

De nouvelles habitudes apparaissent également. Les familles aisées déposent désormais leurs moutons dans des hôtels où des bouchers s’occupent de tout: sacrifice, découpe et emballage. Les restaurants préparent même les plats. D’autres confient la bête à des abattoirs qui restituent la viande prête à cuisiner.

Parallèlement, de plus en plus de jeunes couples renoncent au sacrifice. Certains le font par précarité. D’autres par choix. Beaucoup n’adhèrent plus à cette dépense gigantesque ni à la fatigue qu’elle entraîne. De nombreuses jeunes épouses ne supportent plus l’odeur du mouton ni les longues heures de cuisine, de nettoyage et de vaisselle qui s’en suivent.

Quant aux générations élevées aux pizzas, tacos, burgers et livraisons à domicile, elles regardent parfois cette fête comme une étrange matière grasse venue d’une civilisation disparue, trop lourde et trop dangereuse pour le cholestérol.

Et pourtant, l’Aïd reste un moment profondément marocain. C’est une fête contradictoire, joyeuse, coûteuse, épuisante, généreuse et chaleureuse à la fois.

Le jour du sacrifice, le pays entier baignait dans une épaisse fumée parfumée au boulfaf et aux têtes de moutons que des adolescents brûlaient au coin des rues, contre quelques dirhams, afin d’en retirer la laine. Les quartiers prenaient alors des airs de gigantesque barbecue national. Derrière eux restaient des scènes surréalistes: cornes abandonnées, cendres fumantes et peaux carbonisées, comme si une étrange bataille venait de se dérouler entre l’homme et le mouton.

Aujourd’hui, il ne doit plus rester grand-chose dans les frigos. Les tripes, la tête, les pieds, les épaules et les gigots ont déjà disparu. Ne subsistent que quelques morceaux de gueddid et de kourdass bien salés, suspendus au soleil et destinés à enrichir un futur couscous.

Les pharmacies écoulent désormais des quantités impressionnantes de médicaments digestifs. Les balances dans les salles de bain, elles, s’affolent.

Mais malgré les dépenses, les dettes, les odeurs, les montagnes de vaisselle et les cuisines transformées en zones industrielles, la joie était bien au rendez-vous. Enfin… surtout chez les hommes.

Pendant que certains supervisaient les opérations assis sur une chaise en plastique, un verre de thé à la menthe à la main et une brochette fumante dans l’autre, les femmes héritaient discrètement de toute la corvée.

Les enfants sont déjà retournés à leurs écrans. Les femmes, elles, rêvent désormais d’une fête nationale dont le héros principal serait une simple salade verte.

Et déjà, le pays pense à Achoura. Les tam-tams en poterie recouverts de peau de mouton séchée recommenceront bientôt à résonner dans les ruelles. Le mouton entamera alors sa seconde vie musicale entre les mains d’enfants tapant joyeusement sur leurs bendirs improvisés, comme si, au Maroc, même après l’Aïd, le mouton refusait définitivement de quitter la scène.

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 29/05/2026 à 10h43