Depuis des siècles, les êtres humains s’entretuent au nom d’un même Dieu. Un Dieu pourtant associé, dans les trois grandes religions monothéistes, aux mêmes valeurs de justice, de compassion, de paix, de pardon et d’amour du prochain.
Comme si Dieu avait besoin qu’on tue pour Lui. Comme si la foi pouvait se mesurer à la haine de l’autre.
L’histoire porte les traces de ce sang versé au nom des croyances. Les croisades ont ravagé des peuples entiers. L’Inquisition a torturé et brûlé au nom de la foi. Les guerres entre catholiques et protestants ont ensanglanté l’Europe. Les juifs ont été persécutés. Les musulmans, eux non plus, n’ont pas été épargnés.
Aujourd’hui encore, les violences nourries par les fractures religieuses continuent de ravager des sociétés entières. En Chine, les Ouïghours font l’objet d’une répression massive. En Inde, les tensions entre hindous et musulmans dégénèrent régulièrement en violences meurtrières. Quant à la Bosnie-Herzégovine, elle reste marquée par le souvenir des massacres de musulmans bosniaques perpétrés dans les années 1990.
Jérusalem illustre tragiquement cette tension autour du sacré. Ville sainte pour le judaïsme, le christianisme et l’islam, elle devrait symboliser la spiritualité, la coexistence et la paix. Pourtant, elle demeure au cœur de conflits politiques, religieux et identitaires permanents.
Lorsque le sacré devient un instrument de domination, il perd sa vocation première: rapprocher l’être humain de Dieu.
Partout, des hommes ont persécuté d’autres hommes au nom de leurs croyances. Et derrière chaque conflit, ce sont toujours les mêmes victimes: des innocents, des familles brisées, des enfants marqués à vie.
La violence n’épargne même plus les lieux de culte. Synagogues attaquées, églises incendiées, mosquées prises pour cible…
Autrefois pourtant, les sanctuaires constituaient des refuges. Une personne poursuivie pouvait trouver asile dans une église, une synagogue ou une mosquée. Les poursuivants s’arrêtaient au seuil du lieu saint. Le sacré imposait encore des limites à la violence humaine.
La récente attaque contre une mosquée aux États-Unis en offre une illustration glaçante: deux adolescents armés ont ouvert le feu, tuant une personne avant de se suicider.
Quel gâchis. Trois vies détruites. Trois familles anéanties.
Comment des adolescents en sont-ils arrivés là?
Que leur transmettons-nous? Quelles images consomment-ils? Quels discours absorbent-ils à travers leurs téléphones et les réseaux sociaux?
Nous vivons pourtant à une époque extraordinaire. En quelques secondes, il est possible d’échanger avec quelqu’un à l’autre bout du monde, de découvrir d’autres cultures, d’écouter d’autres langues, de comprendre d’autres traditions.
La technologie aurait dû rapprocher les peuples et faire de la diversité une richesse commune.
Mais les réseaux sociaux sont aussi devenus de puissantes machines à produire de la colère, de l’intolérance et de la haine religieuse. Les algorithmes enferment chacun dans ses certitudes. Les discours extrêmes circulent plus vite que les paroles de sagesse. Les insultes remplacent le débat. La religion devient parfois une identité agressive plutôt qu’une spiritualité.
Et pendant ce temps, que transmettons-nous aux jeunes?
«Lorsque la foi est enseignée à travers la peur et la méfiance plutôt qu’à travers l’éthique et la spiritualité, elle cesse de rapprocher les êtres humains pour devenir un facteur de séparation.»
— Soumaya Naâmane Guessous
Nous leur parlons de tolérance, d’inclusion et de vivre-ensemble, mais les exemples qui les entourent racontent souvent une tout autre histoire.
Dans de nombreux contextes, les discours éducatifs continuent d’entretenir une vision excluante du religieux. Certains enfants grandissent encore avec l’idée que seuls les membres de leur propre foi détiennent la vérité absolue. Que les autres sont des mécréants. Qu’ils iront en enfer. Qu’ils constituent une menace, voire des ennemis potentiels.
Lorsque la foi est enseignée à travers la peur et la méfiance plutôt qu’à travers l’éthique et la spiritualité, elle cesse de rapprocher les êtres humains pour devenir un facteur de séparation.
Pourtant, l’islam reconnaît et respecte les prophètes du judaïsme et du christianisme. Moïse, Abraham ou Jésus occupent une place centrale dans la tradition musulmane.
Le phénomène existe ailleurs également. Certains juifs grandissent avec l’idée d’être le peuple élu de Dieu. Certains chrétiens considèrent aussi leur voie comme l’unique vérité. Chaque religion peut produire ses propres certitudes exclusives.
Et c’est là que réside le danger: lorsque la foi cesse d’être une élévation spirituelle pour devenir un sentiment de supériorité sur les autres.
Bien sûr, les différences théologiques existent. Mais méritent-elles réellement que l’on se déteste? Que l’on tue? Que l’on transmette la peur et le rejet aux enfants?
Ne pourrions-nous pas préserver des religions ce qu’elles ont de plus élevé?
La compassion, la justice, le respect, la solidarité, le pardon, le secours aux plus vulnérables… Autant de valeurs universelles partagées par les grandes religions monothéistes, capables de rapprocher les peuples plutôt que de les dresser les uns contre les autres.
Mais cela exige un immense travail éducatif à l’échelle mondiale.
L’école devrait apprendre aux enfants à comprendre les autres croyances plutôt qu’à les redouter. Les médias devraient favoriser le dialogue au lieu d’alimenter en permanence les logiques de confrontation. Quant aux familles, elles devraient transmettre la curiosité de l’autre et le respect des différences plutôt que la méfiance et le repli.
Peut-être qu’un véritable congrès mondial des religions devrait aujourd’hui se donner une priorité essentielle: apprendre aux peuples à vivre ensemble.
Porter une vaste campagne internationale en faveur du respect des différences. Expliquer, dès le plus jeune âge, que croire autrement ne constitue ni une menace ni une faute. Rappeler qu’un être humain demeure un être humain, quelle que soit sa religion — ou son absence de religion.
Car au fond, le plus tragique n’est pas seulement que des hommes tuent au nom de Dieu.
Le plus tragique est qu’ils finissent par détruire ce qu’il y a de plus précieux, peut-être même de plus sacré, dans l’humanité: la capacité d’aimer, de comprendre, de respecter et de vivre ensemble.
Et tant que nous échouerons à transmettre ces valeurs aux nouvelles générations, nous continuerons à fabriquer des adultes capables de détruire des vies… parfois même la leur.



