Écrire rend-il riche?

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naamane Guessous.

ChroniqueOn imagine que publier un livre rime avec réussite financière. La réalité est bien différente, faite de sacrifices, de dépenses et d’engagement personnel. Dans un marché restreint comme celui du Maroc, écrire relève avant tout de la passion.

Le 08/05/2026 à 11h00

Dans les années 80, lorsque j’ai publié Au-delà de toute pudeur, j’ai quitté un appartement pour une villa. Cet ouvrage a connu un franc succès, un bestseller. Autour de moi, beaucoup étaient convaincus que ce livre m’avait permis d’acheter ma maison. Comme ils étaient loin de la vérité!

L’écriture demande des sacrifices. Dans mon cas, en sociologie, écrire signifie d’abord enquêter. Aller sur le terrain, rencontrer des familles, recueillir des témoignages. Des frais à ma charge: transport, hébergement, rémunération des intermédiaires qui facilitent l’accès aux milieux étudiés, les cadeaux ou l’argent pour les familles qui m’accueillent…

À ces coûts s’ajoute un investissement personnel considérable. Le temps consacré à la recherche est pris sur les loisirs, le repos, la vie personnelle. Un engagement exigeant qui demande énergie et persévérance.

Encore aujourd’hui, malgré l’existence d’Internet et d’outils comme ChatGPT, le travail de recherche garde toute son exigence. Mais imaginez avant ces outils: pour obtenir une information, il fallait se déplacer, de ville en ville, de bibliothèque en bibliothèque, de librairie en librairie. Aujourd’hui, il suffit d’appuyer sur le clavier pour accéder à une avalanche d’informations.

Lorsque l’on écrit avec passion, on ne le fait pas dans l’attente d’un gain financier. La véritable récompense réside ailleurs: dans la possibilité de faire connaître certains aspects de notre société, de dénoncer des injustices, de contribuer à une meilleure compréhension de notre réalité. Il y a une forme de satisfaction à se sentir utile à son pays et à ses lecteurs.

Dans certains pays, quelques écrivains parviennent à vivre de leur plume. Mais cela suppose des tirages très élevés, plusieurs centaines de milliers d’exemplaires vendus. Ce qui n’est pas le cas au Maroc.

Il faut également comprendre le fonctionnement de l’édition. Certains auteurs choisissent l’autoédition: ils financent eux-mêmes la production du livre et en assurent la distribution. Dans ce cas, la marge peut être importante, mais la difficulté majeure reste de faire circuler l’ouvrage et de le rendre visible. Les exemplaires vendus restent minimes.

Le plus souvent, l’auteur confie son manuscrit à un éditeur. Celui-ci prend en charge les coûts de fabrication et de diffusion.

Les contrats entre auteurs et éditeurs sont pratiquement les mêmes partout dans le monde.

Pour comprendre ce que gagne réellement un auteur, prenons un exemple simple. Si un livre est vendu 100 dirhams, 30% reviennent au libraire. Il reste donc 70 dirhams pour l’éditeur. Sur cette somme, l’auteur perçoit en moyenne 10%, soit à peine 7 dirhams par exemplaire vendu.

Autrement dit, pour chaque livre acheté par un lecteur, l’auteur ne gagne qu’une somme dérisoire au regard du travail fourni. Et la situation devient encore plus contraignante lorsque l’auteur souhaite offrir ses propres livres. Il doit les acheter à l’éditeur qui, lui, a engagé des frais. Si le livre est vendu à 100 dirhams, l’auteur achète le livre de chez l’éditeur à 70 dirhams. Cela signifie qu’il doit vendre près de 10 exemplaires pour couvrir le coût d’un seul livre offert! Oui!

Au Maroc, rares sont les auteurs qui vendent plus de 5.000 exemplaires d’un ouvrage. Donc, les éditeurs eux-mêmes ne réalisent pas de gains importants. Ce n’est que lorsque le livre bénéficie d’un soutien, notamment du ministère de la Culture, que le coût de l’édition est allégé, permettant une marge de bénéfice un peu plus confortable.

L’auteur, contrairement à ce que beaucoup imaginent, ne reçoit pas des centaines d’exemplaires gratuits. Quelques-uns, 10 à 30, puis il doit acheter les autres s’il souhaite les offrir.

Or, dans notre culture, l’entourage s’attend souvent à recevoir un exemplaire gratuitement. Peu de lecteurs pensent à acheter le livre pour soutenir l’auteur, persuadés que celui-ci en tire des bénéfices importants. Erreur. Offrir des livres représente une dépense supplémentaire pour l’écrivain.

À cela s’ajoute un autre fléau: la piraterie. Dans des lieux comme Derb Ghallef, à Casablanca, des livres photocopiés sont vendus entre 10 et 30 dirhams. Certains ouvrages circulent même en ligne sous des formes altérées, avec des couvertures modifiées.

La piraterie concerne aussi les traductions. De nombreux ouvrages sont traduits sans l’accord de l’auteur. Certains pays, comme le Liban, sont souvent cités dans ce domaine.

Si un livre est traduit dans une autre langue, l’auteur peut toucher de quelques milliers à 30.000 dirhams ou plus, selon le succès du livre.

Dans ces conditions, vivre de l’écriture est impossible. Seuls quelques rares bestsellers permettent de générer des revenus significatifs. Pour la grande majorité des auteurs, le livre n’est pas une source de richesse, mais un engagement intellectuel et personnel, parfois ingrat, mais nécessaire.

Écrire, au Maroc comme ailleurs, n’est pas une voie vers l’enrichissement. Derrière chaque livre, il y a une part de vie offerte, du temps donné, une conviction portée jusqu’au bout.

Le lecteur a donc un pouvoir décisif: reconnaître ce travail en achetant le livre. Non par charité, mais par respect pour l’effort, pour la pensée, pour la transmission.

Quand le livre perd sa valeur, c’est toute une société qui perd peu à peu le goût de réfléchir, de comprendre, de se questionner.

Donc un livre ne rend pas riche. Mais une société qui lit, elle, ne s’appauvrit jamais.

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 08/05/2026 à 11h00