Achoura approche. Et avec elle, cette étonnante capacité marocaine à transformer un événement religieux en une immense fête populaire, bruyante, colorée… et parfois incontrôlable.
À l’origine, Achoura renvoie à une date importante des traditions juive et musulmane. Dans la tradition islamique, elle commémore notamment le jour où Dieu sauva Moïse et les Hébreux de Pharaon. Le Prophète Mohammed recommanda d’ailleurs le jeûne de cette journée. Chez les chiites, la portée est tout autre: Achoura rappelle le martyre de l’imam Hussein, petit-fils du Prophète, tué à Karbala en 680, événement fondateur de leur mémoire religieuse.
Mais au Maroc, comme souvent, le religieux épouse les traditions populaires jusqu’à donner naissance à une célébration unique.
Pour les enfants, Achoura est avant tout une fête. On leur offre des jouets, mais surtout les célèbres taârijas fabriquées à partir des peaux des moutons sacrifiés lors de l’Aïd al-Adha.
Car chez nous, rien ne se perd. Tout se transforme. Le mouton devient d’abord brochettes, puis gueddid, kourdass… avant de réapparaître, quelques semaines plus tard, sous la forme d’une taârija.
Le jour de l’Aïd, les trottoirs se couvrent de peaux abandonnées avant d’être récupérées par les services communaux ou par des particuliers. Certaines sont soigneusement nettoyées, séchées et tendues sur un cadre en terre cuite pour devenir ces petits tambours qui accompagneront les soirées de Achoura.
Pendant plusieurs jours, les quartiers vivent au rythme d’un concert permanent où chaque enfant se découvre une vocation de percussionniste. Les adultes ne sont pas en reste. Dans les ruelles, sur les places publiques et jusque dans certains commerces ou supermarchés, bendirs et tâarijas résonnent dans une ambiance festive où la frontière entre spectacle improvisé et cacophonie demeure parfois ténue.
Il y a aussi Zemzem. Cette vieille coutume qui consiste à asperger les passants d’eau. À l’origine, quelques gouttes pour le symbole. Puis viennent les seaux. Certaines rues se transforment alors en véritables parcours d’obstacles. On part acheter une baguette de pain et l’on rentre chez soi comme après un plongeon dans une piscine.
Les plus turbulents poussent parfois le jeu plus loin encore en lançant des œufs sur les passants. Les éclats de rire des auteurs répondent alors aux protestations, parfois très vives, des victimes.
«Les fêtes marocaines possèdent cette capacité unique à mêler le sacré et le profane, la mémoire et la modernité, les traditions et les débordements, le recueillement et le rire.»
— Soumaya Naâmane Guessous
Et puis viennent les pétards. Malgré leur interdiction depuis plusieurs années en raison des risques qu’ils présentent, le marché parallèle continue de les alimenter. Chaque année ou presque, des accidents rappellent leur dangerosité: brûlures, blessures graves, voire drames irréversibles. À Mohammedia, un enfant a récemment perdu la vue après l’explosion d’un engin pyrotechnique.
Mais Achoura demeure aussi une fête du partage. On prépare la fameuse fakya — mélange de raisins secs, noix, amandes, dattes et pois chiches grillés — tandis que de nombreuses familles cuisinent encore un couscous agrémenté de la queue salée et séchée du mouton de l’Aïd.
La journée est également consacrée au souvenir des disparus. Les cimetières accueillent de nombreuses familles venues se recueillir, tandis que les mendiants affluent aux abords des sépultures, perpétuant une autre facette de cette tradition.
Achoura constitue enfin l’un des moments où la superstition populaire atteint son apogée, à l’image de la Nuit du Destin (Laylat al qadr) durant le Ramadan. Dans l’imaginaire collectif, la veille de Achoura serait particulièrement propice aux talismans, aux grigris et aux rituels destinés à ramener un être aimé, raviver une relation, attirer la chance ou éloigner le mauvais œil. Si ces croyances reculent progressivement sous l’effet de l’éducation et de la modernité, elles continuent pourtant d’alimenter le commerce des herboristes, où poudres mystérieuses, encens et plantes aux vertus supposées extraordinaires trouvent toujours preneurs.
Comme toutes les fêtes marocaines, Achoura raconte aussi les mutations de notre société.
Hier, les enfants attendaient leur taârijas avec impatience. Aujourd’hui, ils rêvent d’une tablette. Hier, ils jouaient dans la rue. Aujourd’hui, ils filment la fête pour TikTok. Hier, ils frappaient sur un tambour. Aujourd’hui, ils regardent d’autres frapper sur un tambour… depuis leur téléphone.
Le progrès, parfois, a un sens aigu de l’humour.
Une chose, en revanche, n’a pas changé. Les fêtes marocaines possèdent cette capacité unique à mêler le sacré et le profane, la mémoire et la modernité, les traditions et les débordements, le recueillement et le rire.
Achoura en est sans doute l’illustration la plus éclatante. Une fête où les enfants deviennent les maîtres du quartier, pendant que les voisins tentent, avec une résignation toute marocaine, de préserver leur capital auditif.
Et cette année, à la joie de Achoura s’ajoute une autre émotion collective: les exploits de notre équipe nationale au Mondial. Une nouvelle occasion de voir tout un pays vibrer à l’unisson, porté par une même fierté, une même espérance et un même élan.
Bonne route à nos Lions. Et bonne Achoura à toutes et à tous.




