Algérie: quand un président en surchauffe change le calendrier scolaire… suivant la météo

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune.

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune.

Alors que le pouvoir algérien multiplie les promesses d’électrification du continent, la réalité du terrain vient brutalement rappeler ses limites. Sous couvert de vagues de chaleur et d’impératifs d’économie d’énergie, la présidence de la République a reporté à la dernière minute la rentrée scolaire 2026-2027 au 21 septembre. Entre improvisation institutionnelle, dysfonctionnements à répétition et un réseau électrique poussé à l’asphyxie dans un pays gazier, le discours de la «puissance régionale» se heurte au quotidien de millions de familles contraintes de subir en silence la lourde facture.

Le 10/08/2026 à 15h15

C’est un rituel désormais bien rodé au sommet de l’État algérien, un rendez-vous annuel avec l’impréparation. Initialement fixée au 6 septembre, la rentrée scolaire 2026-2027 a été abruptement reportée au 21 septembre. L’annonce, tombée samedi dernier par le biais d’un communiqué laconique des services du Premier ministre, précise bien que la décision découle de «directives» directes du président de la République, Abdelmadjid Tebboune. Le nouveau calendrier s’impose donc d’en haut: retour du personnel administratif le 6 septembre, des enseignants le 13, et des élèves le 21.

Une semaine seulement après la fixation des premières dates, le pouvoir rectifie le tir dans l’improvisation la plus totale. Sans explications officielles valables, ce sont les syndicats et associations inféodés au régime qui se chargent du service après-vente: ce report ne serait qu’une réaction bienveillante aux réalités climatiques, une réponse aux vagues de chaleur estivales qui étouffent le pays. Mieux encore, la mesure se veut un acte d’économie d’énergie pour éviter l’usage excessif des climatiseurs dans les écoles.

L’argument prêterait à sourire s’il ne traduisait pas un effondrement structurel. Ainsi donc, un pays incapable de rafraîchir ses salles de classe au mois de septembre se voit contraint de fermer ses écoles pour préserver son réseau électrique. Le contraste est saisissant, pour ne pas dire grotesque, avec la rhétorique triomphaliste d’une «puissance régionale» autoproclamée. Le pouvoir algérien ne manque jamais une occasion de bomber le torse, multipliant les promesses de projets de solidarité et les annonces pour électrifier l’Afrique. Au Niger, on a ainsi assisté en juin dernier à l’inauguration d’une centrale thermique de 40 MW offerte par l’Algérie. Au Tchad, notons le lancement des travaux d’une centrale de 40 MW à N’Djamena, financée par les deniers algériens. Au Mozambique, il est même question d’études en cours pour un méga-projet de centrale de 1.000 MW. Sans oublier une Tunisie vassalisée en échange d’une fourniture continue d’environ 600 MW d’électricité.

Pendant que la présidence distribue les mégawatts, ou du moins s’y engage, aux voisins, et qu’elle jubilait à l’idée, fausse, de faire vivre le Maroc dans le noir au moment où elle a mis fin au gazoduc Maghreb-Europe, le réseau national algérien craque de toutes parts. Le 13 juillet 2026, la consommation d’électricité portée par la climatisation domestique a atteint le pic historique de 21.378 MW le 13 juillet dernier (contre 20.628 MW en 2025).

Black-out

Comme pour parachever cette farce d’État, la réalité est venue cruellement foudroyer la propagande officielle dans la nuit du 14 au 15 juillet 2026 avec un black-out général d’une ampleur inédite. D’Alger à Constantine, en passant par Tizi-Ouzou, Bouira et Jijel, des millions d’Algériens, déjà asphyxiés par des températures dépassant les 48°C, se sont retrouvés plongés dans le noir le plus absolu, privés de climatisation et rapidement coupés d’eau potable.

Pour justifier le chaos, la communication officielle s’est empêtrée dans l’échappatoire climatique. Mais ni Sonelgaz ni le gouvernement n’ont été capables de préciser l’origine du black-out, masquant mal la vétusté structurelle des infrastructures sous des discours sur des «investissements colossaux». Cette rhétorique du déni illustre jusqu’à la caricature la fracture entre le discours d’un régime qui se prétend géant de l’énergie et la vulnérabilité d’un pays incapable de garantir la continuité du courant à sa propre population.

La réalité économique rattrape le discours politique. La consommation intérieure de gaz naturel (source de plus de 99% de l’électricité produite par Sonelgaz) absorbe désormais 54 à 55% de la production nationale, atteignant le sommet de 57,27 milliards de m³ en 2025. Pour la première fois, la demande locale a surpassé le volume alloué aux exportations. Résultat direct: les exportations vers l’Europe ont chuté à 45,7 milliards de m³ en 2025 (contre 49,29 milliards en 2024). L’Algérie s’asphyxie dans sa propre consommation, et la punition tombe sur les écoliers, sommés de rester chez eux faute d’électricité dans le pays de «l’or bleu». Avec les promesses de fournir davantage de gaz à l’Allemagne et l’Espagne, à la faveur des dernières danses du ventre du président Tebboune à l’adresse de ces deux pays d’Europe, nul doute que l’année scolaire sera écourtée. À moins que l’été ne décide de se pointer plus tôt dans l’année.

Ce vaudeville politico-éducatif n’est pas une première. Le scénario d’une rentrée sociale transformée en énigme nationale s’était déjà joué lors de l’année scolaire 2023-2024. À l’époque, un suspense incompréhensible de plusieurs jours avait tenu le pays en haleine avant que la date du 19 septembre ne soit enfin divulguée... dans la soirée du 4 septembre. Les Algériens avaient préféré en rire: «La rentrée scolaire en Algérie, c’est comme l’accouchement. On connaît le mois mais pas le jour».

Derrière ces retards à répétition et ces justifications bancales se cache un quotidien bien sombre pour les parents d’élèves. Pendant que la présidence réajuste ses agendas, les familles se taisent. À l’absurdité de la gestion étatique s’ajoute une chape de plomb suffocante: le silence forcé. Si ce report à répétition et les défaillances du réseau électrique suscitaient autrefois une vague d’indignation et de railleries publiques, l’opinion est aujourd’hui verrouillée par une répression féroce. Dans l’Algérie d’aujourd’hui, la moindre critique du pouvoir, fût-elle pour déplorer l’impréparation d’une rentrée des classes ou dénoncer un black-out, est assimilée à une atteinte à la sûreté de l’État ou à de la «démoralisation» des troupes. Un simple commentaire ironique sur Facebook ou un tweet d’exaspération peut instantanément valoir à son auteur une arrestation au petit matin et une peine de prison ferme à la prison d’El Harrach. Les seuls organes autorisés à s’exprimer sont les structures inféodées au régime, chargées de transformer l’incompétence en «sagesse présidentielle». Ainsi va l’Algérie.

Par Tarik Qattab
Le 10/08/2026 à 15h15