Cher(ère)s ami(e)s, cher(ère)s compatriotes,
En juin dernier, j’ai reçu un colis. Il contenait un gros livre au titre alléchant, Maroc: 2014-2017, les «coups de dents» de Péroncel-Hugoz, publié à Rabat en 2022. C’est Péroncel-Hugoz qui me l’envoyait. Il me l’a même dédicacé. Un beau geste, un beau cadeau. C’était émouvant, je n’avais jamais rencontré Péroncel-Hugoz mais je le fréquentais depuis des décennies. Il faisait partie de ces grands reporters qui ont observé le monde sous toutes ses coutures et consigné leurs analyses dans des articles, des livres, des interviews. Ils sont des mémoires vivantes. On s’envoyait des mails d’amitié de temps à autre.
Le lecteur du «Monde» que j’étais ne loupait jamais ses articles dans «Le Monde diplomatique», surtout dans la période 1972-1974 où il était installé à Alger en tant que correspondant du «Monde». Grâce à ses articles et aux murmures divers et variés qu’ils provoquaient dans les couloirs silencieux des ministères et dans le milieu universitaire étroitement surveillé par la Sécurité militaire et ses sous-marins, on en apprenait un peu sur le régime algérien, sur ses secrets, ses manigances, ses abus et la folie qui le travaillait en profondeur. Un jour, le pouvoir le mit dehors. Nous apprîmes un mot nouveau qui allait faire carrière jusque dans les quartiers populaires: persona non grata. Péroncel-Hugoz avait commis le grand péché: il savait trop de choses et, malgré sa parfaite connaissance des mœurs du sérail, continuait de croire qu’il était de son devoir d’informer le public français. Nous en profitions à la marge grâce au bouche-à-oreille qui tournait à plein régime.
J’ouvre l’album et je découvre très vite que c’est plus qu’un cadeau: un trésor, une mine d’or. 257 articles d’une impertinence totale, écrits avec une liberté de ton incroyable, limite provocatrice, et accompagnés d’une trentaine d’illustrations photos choisies avec art (car chez Péroncel-Hugoz, on n’illustre pas par hasard, on fait couramment du deuxième et du troisième degré). De la mosquée de Coquimbo au Chili jusqu’au portrait de Boualem Sansal ou aux allées de la roseraie, ces images racontent un regard auquel rien n’échappe, et une complicité avec le lecteur, à la fois politique, littéraire, historique, artistique, poétique.
Sur la page de garde, une dédicace de sa main scelle les choses: «À Boualem Sansal qui n’hésite jamais, à ses risques et périls, à déconstruire les mensonges.» Je l’ai dévoré. L’un de ces articles m’était consacré, avec un titre des plus honnêtes: «La langue bien pendue de Boualem Sansal». À Alger, on parle de langue fourchue et, pour ça, on réclame la peine de mort.
Des tables des matières aux éclats de lecture
En feuilletant l’ouvrage, on passe sans transition des «Méchancetés à toutes les sauces» à des hommages éclairés, des piques acides contre le «politically correct» aux grandes fresques historiques pleines de vérité et de poésie. Sur ce fil, Alger apprendra que la moitié du Sahara faisait allégeance au roi du Maroc et priait pour lui tous les vendredis. Aïe, aïe!
«Mais dans cet album, Péroncel-Hugoz ne se contente pas de croquer l’actualité politique qui va à flots continus, il sait aussi s’arrêter, chiner, s’émerveiller, saluer les bontés de la vie, laisser des traces visibles ou invisibles de son passage. Comment ne pas mentionner ces textes d’une rare densité où l’histoire se fait chair?»
— Boualem Sansal
L’auteur confie dans ses notes, à la page 10, que cette liberté de ton ne s’est frottée à la censure qu’une seule et unique fois, au 360, à l’époque où Aziz Daki, le fondateur et PDG du journal, s’opposait à ce que la pensée unique ne vienne en aseptiser les colonnes. À Alger, c’est soixante fois par jour et on tire à balles réelles.
C’est un clin d’œil du destin: dans les années 2010, j’avais pris le relais de mon vieil ami Rachid Mimouni qui vivait à Tanger l’accueillante et officiait sur les ondes de Medi 1, radio que j’ai quittée après cinq années de collaboration sans nuage, parce qu’au bout d’un bail de cinq ans on est vidé, on n’a plus rien à apporter au public. Quand il a quitté le 360, Péroncel-Hugoz a dit: «Il faut quitter les choses avant qu’elles ne vous quittent.» C’est une belle leçon bouddhiste. Et voilà que, amoureux du Maroc comme lui, je me retrouve aujourd’hui, encore alerte malgré une année sabbatique dans un bagne de cette Algérie qui obstinément fuit le soleil pour l’ombre et l’humidité des caves, dans les colonnes du 360, là où Jean-Paul Péroncel-Hugoz publiait ses articles entre 2014 et 2017. Continuer sur la voie de Mimouni puis celle de Péroncel-Hugoz, c’est inscrire ma voie dans un même fil de fidélité. Ça me va, l’hospitalité du 360 est géniale.
Le grand large de l’histoire: de Timoulite à Lyautey
Mais dans cet album, Péroncel-Hugoz ne se contente pas de croquer l’actualité politique qui va à flots continus, il sait aussi s’arrêter, chiner, s’émerveiller, saluer les bontés de la vie, laisser des traces visibles ou invisibles de son passage. Comment ne pas mentionner ces textes d’une rare densité où l’histoire se fait chair? Je pense à cet article poignant sur Timoulite, ce carrefour de mémoires, ou encore à sa relecture combien subtile de la figure du maréchal Lyautey, loin des caricatures postcoloniales, restituant l’action de cet esprit puissant qui sut comprendre l’Empire chérifien de l’intérieur. Péroncel-Hugoz sait manier le «coup de chapeau» et le «coup de cœur» avec autant de brio qu’il décoche ses «coups de dents». Qu’il s’agisse de saluer l’œuvre d’un vétéro-marocain d’adoption comme le professeur Jamal Hossaini-Hilali (dont la trajectoire croise les Académies de Madrid et de Rabat), ou de croquer les figures lettrées qui peuplent son panthéon, sa plume refuse l’ennui.
Le désert et l’oasis
À l’époque, ses reportages dans «Le Monde» ou «Le Monde diplomatique» nous apportaient tant dans ce désert des Tatars qu’était l’Algérie des années Boumediene. Face à la Pravda locale championne du monde du mensonge d’État, El Moudjahid de son nom, perpétuellement au garde-à-vous devant un mur, ces textes étaient une bouffée d’oxygène piquant à point. De son séjour officiel entre 1970 et 1972, sous étroite surveillance, jusqu’à ses analyses de l’ère contemporaine, il n’a cessé de pratiquer un journalisme de terrain, pièces sur table. C’est net et ça résonne.
Cet album documente par contraste une architecture politique maghrébine foncièrement divergente: d’un côté, un Maroc qui a fait le choix de l’accueil, du sourire, de la libre circulation et de l’acceptation de la contradiction; de l’autre, une bureaucratie algérienne nerveuse, agrippée à sa rente pétrolière comme un naufragé à sa bouée de caoutchouc, et plutôt fiérote de ses brutalités, qui a fait le choix de la régression féconde, chère au professeur Lahouari Addi, qui nous expliquait à l’aube de la décennie noire que les islamistes pouvaient apprendre la démocratie mais avait oublié de voir que le pouvoir, lui, avait opté pour la régression sans retour. L’idée qu’il faille aller au fond pour rebondir est juste en théorie, mais dans la pratique il en va autrement: les trous comme les tombes ne restituent rien.
Le bêtisier national et les ambitions de cartes postales
Et puis, il y a ces morceaux de bravoure où le rire le dispute à la sidération. Que dire de ces chroniques consacrées aux figures éternellement agitées de la vie politique française? Quand Péroncel-Hugoz s’attarde sur un sujet, attention, danger. Quand il parle du couple Ségolène Royal/François Hollande, il nous fait à la fois mourir de rire et de désespoir. Hollande, candidat à la succession de son ancien élève, promet de faire en cinq ans ce qu’il n’a pas amorcé en trente ans d’exercice, et Ségolène se déclare prête à sauver l’Algérie de ceux qui n’aiment pas ses dirigeants. C’est du grand art satirique, à lire et à relire trois fois de suite pour le simple plaisir de l’exercice.
Prescription de rigueur: une pilule par semaine
Puisqu’il est impossible de tout ingérer en un seul repas, faisons œuvre salutaire. On ne peut décemment pas laisser dormir un tel viatique. Le360 devrait en reprendre une par semaine! Un rendez-vous régulier, une prescription d’utilité publique choisie avec soin dans cette hotte magique, pour offrir aux lecteurs une dose hebdomadaire d’intelligence libre, de style pimpant et d’irrévérence roborative.



