Ceux qui ne seront jamais attaqués

Boualem Sansal à Paris, en novembre 2025. AFP or licensors

ChroniqueLa guerre ne résout rien, mais elle change brutalement la question posée au peuple. Hier, il demandait: pourquoi sommes-nous pauvres, pourquoi sommes-nous mal gouvernés, pourquoi le pays décline-t-il? Demain, on lui demandera seulement: êtes-vous avec la patrie ou avec l’ennemi?

Le 10/09/2026 à 10h57

Il existe une catégorie de pays qui ne perdent jamais les guerres: ceux qui sont convaincus qu’elles n’auront pas lieu.

Ils sont généralement raisonnables, prospères, instruits. Ils ont des diplomates, des experts, des services de renseignement, des armées quelquefois puissantes. Ils connaissent l’histoire. Et pourtant, lorsque le danger approche, ils trouvent mille raisons de ne pas le voir.

L’ennemi menace? C’est de la rhétorique. Il réarme? C’est pour son opinion publique. Il viole un traité? Il négocie en position de force. Il annexe un territoire? Il s’arrêtera là. Il désigne ses ennemis? Il faut comprendre son ressentiment.

Puis, un matin, la guerre est là.

L’Europe a déjà vécu cette histoire à deux reprises au cours du XXe siècle.

Lorsque Hitler arrive au pouvoir, ses intentions ne sont pas cachées. Elles sont écrites, proclamées, répétées. L’Allemagne quitte la Société des Nations, réarme, rétablit le service militaire, construit une aviation de guerre, développe son industrie militaire. En mars 1936, Hitler envoie ses troupes en Rhénanie démilitarisée.

La France est alors la grande puissance militaire. La Grande-Bretagne règne sur un immense empire. L’Allemagne nazie est encore loin de disposer de la formidable machine de guerre qu’elle aura quelques années plus tard.

Que font les démocraties? Elles s’inquiètent. Elles protestent. Elles discutent.

Et elles ne font rien.

Hitler apprend alors quelque chose de capital sur elles. Elles ont la puissance militaire, mais pas la volonté de s’en servir. Il comprend qu’entre leurs armes et lui existe une protection plus efficace qu’une ligne de fortifications: leur peur de la guerre.

Dès lors, chaque recul des démocraties appelle Hitler à avancer d’un pas de plus. Après la Rhénanie viendront l’Anschluss, les Sudètes, le démembrement de la Tchécoslovaquie, puis la Pologne.

On croyait sauver la paix en évitant l’affrontement. On l’avait seulement déplacé jusqu’au moment où il deviendrait infiniment plus meurtrier.

C’est ici que se trouve la leçon.

«les régimes aux abois doivent inquiéter davantage, non rassurer. Surtout quand la manne pétrolière et gazière couvre largement les frais»

—  Boualam Sansal

La faiblesse n’est pas seulement une affaire de divisions, de chars, d’avions ou de budgets militaires. On peut être puissant et faible. La faiblesse commence lorsque l’adversaire se convainc que votre puissance ne sera jamais employée.

La dissuasion n’est pas la possession de la force. C’est la certitude, chez celui qui vous menace, qu’il rencontrera cette force.

Les anciens le savaient. Végèce a laissé une formule que les siècles ont simplifiée sans l’épuiser: «Si vis pacem, para bellum. Si tu veux la paix, prépare la guerre.»

Cela ne signifie pas: aime la guerre, cherche-la, provoque-la. Cela signifie exactement le contraire: fais en sorte que celui qui songe à t’attaquer sache d’avance que son entreprise lui coûtera trop cher.

Sun Tzu va plus loin encore. Pour lui, le sommet de l’art militaire consiste à vaincre l’adversaire sans avoir à combattre. La meilleure bataille est celle qui n’a pas lieu parce que l’ennemi sait qu’il la perdrait.

Avec Vladimir Poutine, l’Europe a reproduit, dans un contexte évidemment différent, une partie du même mécanisme intellectuel que face à Hitler.

Il y eut la Géorgie en 2008. Puis la Crimée en 2014. Puis la guerre dans le Donbass. À chaque étape, on expliqua que la suivante était improbable. On commerçait, on négociait, on sanctionnait un peu, on reprenait le dialogue. Beaucoup pensaient que l’interdépendance économique finirait par imposer sa rationalité.

En février 2022, les chars russes sont entrés en Ukraine.

L’erreur n’était pas d’avoir recherché la paix. C’était de croire que l’autre la recherchait nécessairement selon les mêmes règles. Aujourd’hui, Poutine bombarde Kiev.

Voilà le piège dans lequel tombent régulièrement les démocraties: elles prêtent à leurs adversaires leur propre rationalité. Parce qu’elles savent ce que coûte une guerre, elles pensent que l’autre fait le même calcul. Parce qu’elles souhaitent la prospérité, elles supposent qu’il préfère lui aussi un point de croissance à un morceau de territoire.

Mais les régimes autoritaires obéissent parfois à une arithmétique inverse.

Un régime en difficulté peut trouver dans la confrontation extérieure ce qu’il ne trouve plus à l’intérieur: une légitimité, un ennemi, une mobilisation nationale, un moyen de faire taire les oppositions, une justification aux sacrifices exigés de la population. Lorsque tout va mal, le drapeau peut devenir le dernier programme de gouvernement.

C’est pourquoi les régimes aux abois doivent inquiéter davantage, non rassurer. Surtout quand la manne pétrolière et gazière couvre largement les frais.

Nous commettons souvent l’erreur de penser: «Ils ont déjà tant de problèmes chez eux qu’ils ne vont tout de même pas ouvrir une crise extérieure.»

Mais précisément: ils le peuvent parce qu’ils ont tant de problèmes chez eux.

La guerre ne résout rien, mais elle change brutalement la question posée au peuple. Hier, il demandait: pourquoi sommes-nous pauvres, pourquoi sommes-nous mal gouvernés, pourquoi le pays décline-t-il? Demain, on lui demandera seulement: êtes-vous avec la patrie ou avec l’ennemi?

«La paix n’est pas l’état naturel du monde. Elle est une construction politique, diplomatique, économique, technologique et militaire. Elle demande de la raison, mais aussi de la lucidité»

—  Boualem Sansal

Il faut donc observer non seulement les armées, mais les discours; non seulement les frontières, mais les économies. Quand un État augmente massivement son effort militaire, développe ses capacités offensives plus que ses capacités défensives, transforme son économie, fabrique un récit de l’humiliation nationale, désigne un ennemi et répète que l’histoire lui doit réparation, il faut prendre ses paroles au sérieux.

Se préparer n’est pas déclarer la guerre. S’alarmer n’est pas paniquer. Dissuader n’est pas provoquer.

L’histoire ne nous demande pas de vivre perpétuellement dans la peur. Elle nous demande de ne pas confondre notre refus de la guerre avec l’impossibilité de la guerre.

La France de 1936 était forte. Ce qui lui manqua fut la décision politique de montrer à temps que certaines limites ne seraient pas franchies. Hitler en tira la conclusion qu’il pouvait avancer. Chaque succès sans combat renforça son régime, son prestige et son audace.

C’est peut-être la loi la plus cruelle de la dissuasion: la faiblesse que l’on montre aujourd’hui peut fabriquer la guerre que l’on devra mener demain.

Nous devrions y penser chaque fois que quelqu’un nous explique avec assurance: «Ils ne nous attaqueront jamais. Ils n’ont aucun intérêt à le faire. Ce serait fou.»

L’histoire est remplie de guerres qui ne devaient jamais commencer, parce qu’elles étaient absurdes, ruineuses ou suicidaires.

Elles ont commencé quand même.

La paix n’est pas l’état naturel du monde. Elle est une construction politique, diplomatique, économique, technologique et militaire. Elle demande de la raison, mais aussi de la lucidité. Elle demande de parler avec l’adversaire, mais aussi de l’écouter lorsqu’il parle. Et, surtout, de le croire lorsqu’il annonce et laisse entendre ce qu’il compte faire.

Il ne s’agit pas de préparer la guerre parce qu’elle est inévitable.

Il faut la préparer pour qu’elle ne le devienne pas.

Par Boualem Sansal
Le 10/09/2026 à 10h57