Où va le couple algéro-tunisien: vassalisation, subordination ou formation d’un axe anti-Maroc

Boualem Sansal à Paris, en Novembre 2025. AFP or licensors

ChroniqueJe n’écris pas ces lignes pour commenter l’actualité, mais parce que je vois se dessiner une trajectoire dont les conséquences sont déjà lourdes. Les peuples du Maghreb ont assez souffert de leurs divisions. Ils n’ont rien à gagner à voir s’installer de nouvelles lignes de fracture. Il suffit de regarder où en sont aujourd’hui la Libye, le Sahel et, désormais, la Tunisie.

Le 13/08/2026 à 11h00

Les manifestations qui secouent aujourd’hui la Tunisie sont peut-être le début d’un tournant. Nul ne peut dire ce qu’elles produiront. Mais une chose est certaine: elles remettent au premier plan une question que beaucoup préfèrent éluder. Où va le couple algéro-tunisien? ou plus justement: où va le couple Tebboune-Saïed?

Depuis quelques années, Alger et Tunis ont considérablement resserré leurs liens. Aide financière, énergie, sécurité, diplomatie: jamais les deux pays n’ont paru aussi proches. Cette évolution est présentée par les deux parties comme «une coopération exemplaire et responsable entre deux pays frères et amis.» Je crois qu’elle mérite d’être regardée au-delà des mots.

Le véritable tournant remonte à août 2022. En recevant officiellement le Secrétaire général du front Polisario et soi-disant Président de la République arabe sahraouie démocratique, le président Kaïs Saïed savait qu’il offensait gravement le Maroc, son Roi et son Peuple. Ce geste provocateur, accompli avec une ostentation étudiée, révélait une orientation politique désormais assumée. La Tunisie s’opposait frontalement au Maroc sur la question du Sahara occidental, si sensible pour les Marocains. Le Maroc rappela aussitôt son ambassadeur. Comme s’il n’attendait que cela pour afficher plus clairement son choix de camp, le président Saïed rappela son ambassadeur à Rabat. L’Algérie et la Tunisie semblaient avoir scellé là, quasi officiellement, la naissance d’un axe anti-Maroc.

La Tunisie est naturellement libre de ses choix. Mais il est difficile de ne pas penser que le pouvoir d’Alger a joué un rôle décisif dans cette évolution. Et qu’il se fiche comme d’une guigne de l’avenir de la Tunisie.

«La Tunisie n’est pas un pays comme les autres. Dans l’histoire du Maghreb, elle a toujours incarné l’équilibre, la mesure et le dialogue. Si elle s’installe durablement dans une logique d’alignement clanique avec le pouvoir d’Alger, c’est tout l’équilibre régional qui s’en trouvera menacé»

—  Boualem Sansal

L’Algérie possède des atouts considérables: une puissance énergétique, d’importantes ressources financières et une position solide en Méditerranée. Elle pourrait les mettre au service de son propre développement et d’une politique ambitieuse de coopération avec ses voisins et ses partenaires.

Elle a fait un autre choix. Elle les mobilise quasi entièrement pour se donner des allures de grande puissance militaire et industrielle— statut que les BRICS ont refusé de lui donner en rejetant par deux fois sa demande d’adhésion— et pour exercer des pressions diplomatiques, financières, commerciales et politiques sur plusieurs États, notamment la Tunisie, l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne, afin d’obtenir leur alignement sur ses positions, en particulier dans son affrontement avec le Maroc sur la question du Sahara occidental.

Cette stratégie ne s’arrête pas là. Elle recourt également à des méthodes contestables et contestées, allant de l’instrumentalisation de la diaspora algérienne à des opérations d’agit-prop et de barbouzes qui ont profondément choqué les esprits et marqué les relations avec certains partenaires. Les attaques dirigées contre les Émirats arabes unis après leur rapprochement avec le Maroc illustrent cette logique permanente de rapport de force, mue par des obsessions d’un autre siècle.

La Tunisie se trouve aujourd’hui comme embarquée dans cette stratégie. C’est cela qui inquiète pour la stabilité de ce pays. À ce rythme elle ne pourra bientôt plus rien refuser à M. Tebboune et à ses services. Sinon, plus de millions d’euros plus d’électricité, plus d’essence, plus de semoule à prix subventionnés. Bourguiba avait connu pareille situation en son temps, quand Alger faisait régulièrement la soudure quand la Tunisie tombait en panne d’électricité. On lui prête cette phrase qui est restée: «On a demandé un peu d’électricité à nos frères d’Alger, ils nous ont laissés dans l’obscurité».

Cette évolution ne concerne pas que les gouvernements; les peuples en ressentent les premiers les effets. En Algérie, l’expression «59ᵉ wilaya» est désormais employée pour qualifier la Tunisie, qui pèse lourdement sur le Trésor national. En Tunisie, les critiques visant le comportement de certains touristes algériens, les frictions et les dégradations alimentent un malaise grandissant. Au Maroc, beaucoup supportent de plus en plus mal d’être continuellement insultés par la propagande algérienne. Plus douloureux encore, des familles que l’histoire avait unies de part et d’autre des frontières vivent désormais séparées par leur fermeture. Les politiques aventureuses engagées par Alger, et désormais relayées par Tunis, ont un coût humain insupportable.

La Tunisie n’est pas un pays comme les autres. Dans l’histoire du Maghreb, elle a toujours incarné l’équilibre, la mesure et le dialogue. Si elle s’installe durablement dans une logique d’alignement clanique avec le pouvoir d’Alger, c’est tout l’équilibre régional qui s’en trouvera menacé.

Je n’écris pas ces lignes pour commenter l’actualité, mais parce que je vois se dessiner une trajectoire dont les conséquences sont déjà lourdes. Les peuples du Maghreb ont assez souffert de leurs divisions. Ils n’ont rien à gagner à voir s’installer de nouvelles lignes de fracture. Il suffit de regarder où en sont aujourd’hui la Libye, le Sahel et, désormais, la Tunisie.

Les manifestations qui ébranlent aujourd’hui ce pays rappellent que l’Histoire n’est jamais immobile. Elle peut basculer très vite. Le Printemps arabe est né en Tunisie, à la suite de l’humiliation infligée par un policier à un jeune marchand ambulant. Les grands bouleversements commencent souvent par un événement que personne ne croyait important.

La question est désormais simple: jusqu’où ira l’axe algéro-tunisien dans sa logique de confrontation, de portée forcément éphémère, au détriment de l’avenir et de la concorde entre les peuples de la région?

Par Boualem Sansal
Le 13/08/2026 à 11h00