Exclusif. Colombie: le tournant historique sur le Sahara expliqué par Farida Loudaya, ambassadrice du Maroc à Bogota

Farida Loudaya, ambassadrice du Maroc en Colombie.

Farida Loudaya, ambassadrice du Maroc en Colombie.

Au terme d’une parenthèse idéologique aujourd’hui close, la République de Colombie opère un virage diplomatique majeur en reconnaissant solennellement la souveraineté du Royaume du Maroc sur son Sahara. Au cœur de cette séquence diplomatique, Farida Loudaya, ambassadrice du Maroc à Bogota, livre une analyse sans concession des enjeux de cette décision irrévocable. Entretien.

Le 12/08/2026 à 08h28

Diplomate chevronnée et figure incarnant avec distinction l’action internationale du Royaume en Amérique latine, Farida Loudaya préside aux destinées de la représentation diplomatique du Maroc auprès de la République de Colombie et de la République de l’Équateur depuis près d’une décennie et a su ériger au fil des ans des ponts solides et durables avec la classe politique, le monde académique et la société civile de ces pays stratégiques du sous-continent. Dans cet entretien, la diplomate revient sur le dénouement victorieux d’une séquence complexe: la reconnaissance par la Colombie de la marocanité du Sahara. Elle y décrypte les ressorts majeurs de ce changement de cap historique, s’articulant autour de trois axes fondamentaux.

Le premier est la fin d’une parenthèse idéologique. Le retournement de position colombien met un terme définitif aux choix personnels et isolés de l’administration sortante de Gustavo Petro, rétablissant une relation bilatérale cinquantenaire en parfaite adéquation avec le soutien massif du Congrès et du peuple colombiens. Le second est le caractère ferme et définitif de cette reconnaissance. L’affirmation sans équivoque de la marocanité du Sahara s’accompagne du retrait immédiat de la reconnaissance de l’entité factice et de l’engagement de Bogota, siégeant au Conseil de sécurité de l’ONU, à ne lui accorder aucun soutien dans les instances internationales. Le troisième réside dans le fait que cette percée diplomatique majeure témoigne du rayonnement et du statut de partenaire universellement respecté du Maroc, insufflés par le Roi et ouvrant la voie à un partenariat stratégique inédit englobant l’économie, la connectivité atlantique, la diplomatie culturelle et l’humain.

Au terme d’une attente prolongée, aux confins du pénible, le dénouement est enfin advenu. Quelle est votre réaction après le revirement d’envergure opéré par la Colombie sur la question du Sahara marocain, accompli avec une grande solennité?

Il convient d’analyser ce qui s’est produit sous le gouvernement Petro, l’ex-président colombien, comme une parenthèse strictement conjoncturelle. Ce différend est apparu avec son administration et s’est éteint dès son départ. Historiquement, le Royaume du Maroc a toujours entretenu des relations d’une excellence exemplaire avec la Colombie, tout particulièrement sous les présidences de Juan Manuel Santos et Iván Duque, pour ne citer que la période couvrant mon propre mandat.

Cela fait bientôt une décennie que j’ai eu l’immense honneur d’avoir été nommée par Sa Majesté le Roi, que Dieu L’assiste, ambassadrice auprès de la République de Colombie et de la République de l’Équateur. Dès mon arrivée, notre mission primordiale consistait à bâtir une alliance pérenne et stratégique, adossée à un demi-siècle de relations diplomatiques bilatérales. Mais il y a eu la posture adoptée par l’administration sortante qui ne traduisait d’ailleurs pas une ligne gouvernementale mûrie, mais relevait de la seule initiative personnelle du président Petro, guidée par ses affinités idéologiques de longue date avec le Polisario, remontant à son passé de combattant au sein du mouvement M19. Ses justifications, arguant notamment qu’il s’agissait de «la seule nation à parler espagnol» dans la région, illustrent amplement la nature exclusive de ce choix, arrêté sans la moindre prise en considération des répercussions politiques et économiques pour son pays.

Quelles étaient les motivations de cette position?

C’était de l’idéologie pure. Nous étions confrontés à une situation singulière, désapprouvée par l’ensemble du spectre institutionnel et social colombien. Pour preuve, au cours des années 2022 et 2023, nous avions réussi à obtenir le vote de deux motions d’appui solennel au Maroc au sein du Congrès colombien. Ces textes, adoubés par une écrasante majorité parlementaire, visaient à démontrer que la position personnelle de Petro n’était partagée ni par la classe politique, ni par la société civile, ni par les acteurs économiques du pays.

Aujourd’hui, il convient d’aborder une nouvelle ère sans s’attarder sur ces quatre années écoulées. La résolution prise par le président Abelardo de la Espriella est éminemment historique. Bien que les canaux diplomatiques n’aient jamais été formellement rompus, la reconnaissance formelle et explicite de la souveraineté du Maroc par les nouvelles autorités colombiennes constitue un tournant majeur, intervenu de surcroît avec une célérité remarquable.

Ce qui saisit particulièrement l’esprit, c’est la fermeté et l’irrévocabilité de cette séquence: l’affirmation de la marocanité du Sahara a été immédiatement suivie du retrait de la reconnaissance de la pseudo-Rasd. L’acte se veut singulièrement musclé, si l’on peut s’exprimer ainsi…

L’enchaînement méthodique de ces séquences est essentiel. Il y a eu l’annonce officielle du ministre des Affaires étrangères, promptement suivie de la déclaration du vice-président de la République, M. José Manuel Restrepo, qui a tenu à rappeler la portée stratégique du partenariat avec le Maroc. C’est quelqu’un que je connais particulièrement bien, ayant collaboré avec lui en 2017 lorsqu’il était recteur de l’Université del Rosario, époque à laquelle nous avions scellé la première convention académique entre cette institution et l’Université Internationale de Rabat. Il a ensuite occupé le portefeuille du Commerce sous la présidence d’Iván Duque, ce qui nous a permis de poursuivre nos efforts conjoints. C’est un homme d’État accompli, doté d’une grande hauteur de vue, d’une grande maturité et d’une connaissance fine du Maroc et une haute appréciation de celui-ci.

Le président compte d’ailleurs grandement sur son apport aux côtés de M. Omar Bula Escobar, ministre des Affaires étrangères, personnalité de grande envergure intellectuelle et fin connaisseur des enjeux internationaux, dont l’expérience et la maîtrise des équilibres géopolitiques en font un acteur de premier plan dans la conduite de la nouvelle politique extérieure de la Colombie.

Le momentum Maroc sur le dossier du Sahara a-t-il joué dans cette décision?

Ces résultats hautement appréciables que nous obtenons aujourd’hui découlent de la vision stratégique de Sa Majesté le Roi. Grâce à cette impulsion royale, le Maroc s’impose aujourd’hui comme un acteur international fiable, influent et universellement respecté. C’est cette dynamique qui a rendu possible cette percée remarquable en Amérique latine. À cet égard, je me réjouis de constater que les deux pays dont j’ai la charge, la Colombie et l’Équateur, ont tous deux opéré un virage historique. L’Équateur, qui figurait parmi les bastions du Polisario et siégeait alors au Conseil de sécurité, a retiré sa reconnaissance, consolidé ses liens avec Rabat et engagé l’ouverture de son ambassade au Maroc.

«Sur le plan géopolitique, l’Amérique latine représentait jadis, avec l’Afrique, un espace de vulnérabilité diplomatique où abondaient les reconnaissances de l’entité factice. Cette configuration s’est profondément inversée.»

—  Farida Loudaya

Idem pour la Colombie. L’élément déclencheur, d’une haute portée symbolique, fut le message royal adressé par Sa Majesté au président Abelardo de la Espriella à la suite de son élection. Cette marque d’attention a été profondément appréciée par les autorités colombiennes. Elle s’est accompagnée de la présence de notre ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, dépêché par le Souverain en qualité d’émissaire spécial pour assister à la cérémonie d’investiture. Le fait qu’il s’agisse de l’unique ministre des Affaires étrangères du continent africain présent à cet événement a vivement touché nos hôtes.

Sur le plan géopolitique, l’Amérique latine représentait jadis, avec l’Afrique, un espace de vulnérabilité diplomatique où abondaient les reconnaissances de l’entité factice. Cette configuration s’est profondément inversée ces dernières années, au point de réduire désormais à un nombre très limité les pays qui maintiennent encore cette reconnaissance.

Précisément, combien de pays accordent encore leur caution à cette entité sur le continent américain?

Ils ne sont plus que quelques-uns, parmi eux notamment Cuba, le Nicaragua, le Venezuela ou encore le Mexique. Les lignes ont donc considérablement bougé et la grande majorité des États de la région soutient désormais la position marocaine.

Dans le cas de la Colombie, nous amorçons un nouveau chapitre de nos relations bilatérales, sur des bases solides et avec une dynamique très soutenue. La séquence est, à cet égard, particulièrement significative, la nouvelle orientation a d’abord été annoncée publiquement par les hauts responsables colombiens, en présence de notre ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, avec une affirmation claire et sans ambiguïté de la souveraineté du Maroc sur son Sahara.

Le communiqué officiel publié ensuite par le ministère colombien des Relations extérieures est venu consacrer cette position et en fixer les conséquences diplomatiques. Celui-ci s’articule autour de trois points cardinaux: la reconnaissance explicite de la souveraineté du Maroc sur son Sahara; le gel immédiat de la reconnaissance de la pseudo-Rasd en mettant fin à tout contact politique ou diplomatique ainsi qu’aux échanges de missions; et l’engagement inédit de la Colombie, en sa qualité de membre non permanent du Conseil de sécurité, à ne lui accorder aucun soutien dans les enceintes internationales.

Nous ne sommes donc pas face à une simple déclaration de circonstance, mais à une nouvelle doctrine colombienne sur la question du Sahara marocain, clairement assumée et formalisée. Nos regards sont résolument tournés vers l’avenir.

Existe-t-il des garanties tangibles prémunissant le Royaume contre un éventuel revirement futur de la diplomatie colombienne?

Pour les quatre années à venir, correspondant au mandat du président Abelardo de la Espriella et de son exécutif, aucune inflexion négative ne sera à déplorer. Le cap restera résolument constructif. Bien que la dynamique politique puisse parfois être sujette à des fluctuations au gré des alternances idéologiques, j’ai la ferme conviction que le différend régional autour du Sahara sera définitivement clos dans un avenir proche. En outre, la présence de la Colombie au Conseil de sécurité pour un mandat de deux ans constitue une opportunité stratégique majeure pour la défense de nos intérêts légitimes durant cette phase décisive.

Afin de pérenniser ce soutien, il paraît opportun d’élargir le spectre de la coopération à la sphère économique et commerciale. Quelles en sont les perspectives immédiates?

Lors des réunions de haut niveau tenues par notre ministre avec le vice-président, le chef de la diplomatie et le ministre du Commerce colombiens, nos interlocuteurs ont exprimé leur volonté d’inclure le Maroc dans le parcours de leur toute première mission économique stratégique à l’international, consacrant ainsi le Royaume comme le partenaire stratégique privilégié de la Colombie sur le continent africain.

Les axes prioritaires de cette coopération renforcée englobent le développement substantiel des flux commerciaux, l’attraction des investissements directs, ainsi que le secteur touristique. La Colombie perçoit le modèle touristique marocain comme une véritable «success story» dont elle souhaite s’inspirer.

«Chaque délégation que nous accompagnons au port de Tanger Med en ressort profondément impressionnée. Dans bien des esprits, il y a un avant et un après Tanger Med. »

—  Farida Loudaya

De surcroît, le secteur portuaire et logistique suscite un intérêt majeur. Le complexe portuaire de Tanger Med s’impose désormais comme une référence mondiale incontournable. Les décideurs colombiens considèrent le Maroc comme une plateforme stratégique et la véritable porte d’entrée du continent africain. Chaque délégation que nous accompagnons au port de Tanger Med en ressort profondément impressionnée. Dans bien des esprits, il y a un avant et un après Tanger Med. Cet intérêt s’inscrit pleinement dans le cadre de l’Initiative Royale pour l’Atlantique visant à renforcer la connectivité maritime, à laquelle s’ajoutera bientôt le port de Dakhla Atlantique. Tous ces éléments augurent un partenariat bilatéral inédit et de très haut niveau dans les années à venir.

Ce volet économique nous achemine tout naturellement vers la dimension humaine et culturelle. Bien que le Maroc compte une composante hispanophone non négligeable, ce levier demeure encore sous-exploité. Quelles pistes convient-il d’explorer pour consolider ces ponts?

L’accomplissement majeur dont nous pouvons nous enorgueillir est la suppression mutuelle des visas, qui a considérablement fluidifié la mobilité des personnes et des hommes d’affaires. Par ailleurs, la culture constitue un vecteur fondamental de rapprochement. À ce titre, la nomination au ministère de la Culture de la sénatrice Paola Holguín constitue une excellente opportunité. Grande amie du Maroc, elle a constamment défendu la cause nationale au sein du Congrès et de la commission des Affaires étrangères. Fascinée par notre civilisation, elle m’a fait part de son enthousiasme à l’idée d’initier de vastes projets culturels conjoints. Disposer d’une telle alliée à la tête de ce département ministériel est un gage de réussite remarquable.

À la lumière de votre expérience de dix années à la tête de cette mission, quels sont les leviers d’action qu’il conviendrait d’activer du côté marocain?

À mon arrivée il y a dix ans, il existait des méconnaissances réciproques et certains stéréotypes tenaces. Du côté colombien, la présence d’une femme ambassadrice suscitait parfois une curiosité étonnée. Du côté marocain, la Colombie, pays d’une splendeur rare, pâtissait d’une image biaisée par certaines productions cinématographiques.

Nous avons œuvré activement à déconstruire ces représentations. L’invitation du Maroc en tant que premier pays d’honneur à la foire Expoartesanías, le plus important salon d’artisanat de Colombie, à l’occasion du 40e anniversaire de nos relations diplomatiques, a marqué un tournant majeur. Grâce au concours de la Maison de l’Artisan, notre pavillon a offert une vitrine d’exception qui a captivé le public et la presse locale.

Par la suite, nous avons intensifié notre présence intellectuelle et médiatique à travers l’organisation de conférences données par des personnalités marocaines, notamment féminines, afin de sensibiliser les jeunes générations à l’évolution contemporaine du Royaume. La diplomatie culturelle joue un rôle déterminant pour susciter la curiosité, encourager le grand public à se renseigner et, in fine, transformer le regard porté sur notre pays.

L’échéance de la Coupe du monde 2030, que le Maroc co-organisera, constitue un catalyseur formidable. Depuis la levée des visas, les ressortissants colombiens qui visitent le Maroc en reviennent émerveillés. C’est en stimulant le tourisme et en multipliant les interactions humaines que nous consoliderons durablement cette image prestigieuse du Royaume en Colombie et inversement.

Par Tarik Qattab
Le 12/08/2026 à 08h28