Plusieurs éléments méritent d’être relevés dans le message présidentiel. D’abord, la Roumanie estime qu’«une autonomie véritable sous souveraineté marocaine peut constituer une solution viable» et considère que le plan d’autonomie présenté par le Maroc constitue «la base la plus appropriée, sérieuse, crédible et réaliste» pour parvenir à un règlement politique.
La formulation s’inscrit dans la continuité de celle adoptée ces derniers mois par plusieurs États européens, renforçant la dynamique européenne en faveur du plan d’autonomie. Mais il s’agit, pour Bucarest, d’une évolution majeure rompant avec des années de prudente réserve. Les soutiens au Maroc provenaient davantage de personnalités individuelles, tel l’ancien eurodéputé Cristian Preda– très impliqué dans les relations UE-Maroc– que d’une doctrine d’État.
La prise de position du président Dan marque un changement d’autant plus significatif qu’il est explicitement présenté comme le résultat d’une «analyse approfondie de la situation» et comme étant «conforme aux engagements européens et internationaux» de la Roumanie. Cette justification est essentielle: elle inscrit la nouvelle position roumaine comme un aboutissement d’une évolution du contexte onusien– la résolution 2797– et européen–la déclaration conjointe UE-Maroc de janvier 2026.
Cette évolution traduit également la transformation de la Roumanie elle-même. Une transformation économique, d’abord. Entrée dans l’Union européenne en 2007 avec un PIB d’environ 175 milliards de dollars, elle approche aujourd’hui les 480 milliards. Une transformation diplomatique, ensuite, marquée par l’effacement définitif des réflexes hérités de la guerre froide. Comme tout État, la Roumanie a la politique étrangère que lui dicte son histoire. Et pendant des décennies, la politique extérieure roumaine restait largement héritée de la période communiste. C’est d’ailleurs dans ce cadre qu’est née la proximité avec Alger; Bucarest fut l’un des premiers pays européens à reconnaître l’indépendance de l’Algérie dès 1962.
«Ce repositionnement n’est d’ailleurs pas propre à la Roumanie. Il traduit une évolution plus large de cette «autre Europe» depuis son adhésion à l’OTAN et à l’UE»
— Florence Kuntz
La transition postcommuniste roumaine, sans doute l’une des plus douloureuses d’Europe centrale, a vu l’exécution des époux Ceaușescu ouvrir la voie à un lent «retour à l’Europe», selon la formule de Jacques Rupnik. Pour les Roumains, il s’agissait surtout d’un retour à l’Occident, concrétisé par l’adhésion à l’OTAN en 2004, avant leur entrée dans l’Union européenne trois ans plus tard. Depuis lors, la politique étrangère roumaine s’inscrit dans une logique constante d’intégration euro-atlantique.
Et la guerre en Ukraine a encore accéléré cette évolution: voisine de l’Ukraine et riveraine de la mer Noire, la Roumanie est devenue un acteur otanien stratégique. Dans ce contexte, le Maghreb ne constitue évidemment pas la priorité diplomatique. Pour autant, il est appréhendé à travers les politiques de l’Union européenne– notamment la sécurité et le contrôle des flux migratoires– et les partenariats bilatéraux avec les pays du Sud.
Ce repositionnement n’est d’ailleurs pas propre à la Roumanie. Il traduit une évolution plus large de cette «autre Europe» depuis son adhésion à l’OTAN et à l’UE. Pendant près de deux décennies, la politique étrangère des pays d’Europe centrale et orientale est demeurée largement tournée vers leur voisinage oriental, laissant la Méditerranée aux grandes puissances d’Europe occidentale. Leur poids politique a, depuis, profondément changé.
Ensemble, ces pays représentent aujourd’hui une dizaine de voix au Conseil de l’Union européenne, plus d’un quart des députés du Parlement européen et un commissaire européen chargé de la Méditerranée. Ils constituent désormais ce que l’on pourrait appeler, en écho à l’«Occident kidnappé» décrit par Milan Kundera, un «Occident libéré», déterminé à faire entendre sa propre voix sur les grands enjeux de politique étrangère.
Il ne s’agit évidemment pas d’un bloc homogène. Les histoires nationales diffèrent, tout comme les intérêts économiques et les alliances diplomatiques. La guerre en Ukraine en fournit l’illustration la plus évidente. Mais une évolution commune se dessine: ces États ne se contentent plus de suivre des positions élaborées à Paris, Madrid ou Berlin; ils développent leurs propres relations politiques et parlementaires avec la rive sud de la Méditerranée et construisent progressivement leurs propres analyses des dossiers régionaux.
La participation récente d’eurodéputés bulgares du PPE à une initiative parlementaire demandant des comptes au Front Polisario en fournit une illustration. Ce qui relevait quasi exclusivement des délégations française et espagnole mobilise désormais des élus d’Europe de l’Est.
Dans ce mouvement général, la Roumanie ne fait pas figure d’exception. Elle occupe néanmoins une place singulière: sa latinité, sa tradition francophone et les liens historiques qu’elle entretient avec la France en font, pour Rabat, un partenaire naturel au sein de cet espace d’influence désormais stratégique que constitue l’Europe centrale et orientale.




