Christophe Gleizes: la chaise vide du Mondial

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueAlors que la planète Foot célèbre sa fête mondiale, un fauteuil reste vide dans les tribunes de la presse. Depuis exactement un an, le journaliste français Christophe Gleizes est détenu dans les geôles algériennes. L’occasion de mesurer les soutiens qu’il suscite mais aussi les silences que son sort continue d’inspirer.

Le 27/06/2026 à 10h00

Parti réaliser un reportage sur la Jeunesse Sportive de Kabylie, Christophe Gleizes est arrêté en mai 2024, avant d’être condamné, le 29 juin 2025, à sept années d’emprisonnement pour de prétendus faits d’«apologie du terrorisme». Il vient ainsi de dépasser la durée de détention de Boualem Sansal, libéré après 361 jours de captivité.

Un an plus tard, c’est aussi la «méthode Nuñez» face à Alger qui mérite d’être interrogée: diplomatie de résultats ou diplomatie des bons sentiments? Si l’ouverture de la Coupe du monde de football a brièvement transformé le cas Gleizes en affaire internationale, les réactions à cette longue et injuste privation de liberté dessinent une cartographie particulièrement déséquilibrée.

D’un côté, les soutiens historiques. Depuis un an, les journalistes français multiplient les initiatives symboliques en faveur de leur malheureux confrère. Reporters sans frontières profite de l’exposition médiatique mondiale de la compétition pour tenter d’internationaliser son combat– fidèle à sa stratégie consistant à faire des grands événements sportifs une caisse de résonance pour la défense de la liberté de la presse.

Plus inattendue, et d’une portée médiatique considérable, est la sortie du président de la FIFA, Gianni Infantino. Celui-ci a annoncé que Christophe Gleizes disposait d’une accréditation officielle de la FIFA et qu’un siège lui était symboliquement réservé dans la tribune de presse. Il a surtout souligné que la plume de So Foot est le seul journaliste sportif emprisonné dans le monde.

«Son emprisonnement est arbitraire, mais l’indignation qu’il suscite ne parvient pas à se transformer en véritable mobilisation internationale»

Chez les sportifs? Si le sélectionneur de l’équipe de France –Didier Deschamps– a exprimé publiquement son soutien, les grandes figures du football français –Kylian Mbappé, Karim Benzema ou Zinedine Zidane– sollicitées par la famille du journaliste, demeurent mutiques. Ces trois noms ne doivent rien au hasard. Tous bénéficient d’une audience mondiale, deux sont nés de parents algériens; le troisième n’hésite pas à intervenir dans le débat public quand bon lui semble… Des héros, mais pas sur tous les terrains. À l’heure où débute le deuxième tour de la compétition, aucun n’a accepté de prendre publiquement position.

Évidemment, si les stars françaises se dérobent, comment espérer une mobilisation plus large des joueurs? Et qu’on ne vienne pas dire que le Mondial ne mélange pas foot et politique. L’histoire récente de la compétition démontre exactement l’inverse. Certains ont même réclamé l’exclusion de l’Iran de la Coupe du monde 2026 afin de dénoncer la répression exercée par le régime des mollahs. Et au Qatar, en 2022, l’épreuve fut marquée par des causes politiques et sociétales: statut des travailleurs migrants sur les chantiers, égalité femmes/hommes, droits LGBTQ+…

Les Européens avaient même coordonné une action commune: dix sélections, dont la France, avaient rejoint la campagne «OneLove», avant de reculer face aux sanctions promises par la FIFA. Les brassards des capitaines, les débats sur les discriminations, les critiques des lois qatariennes ou encore les appels au boycott ont largement occupé l’espace médiatique en amont et durant l’évènement. Pourquoi un journaliste de football emprisonné pour avoir exercé son métier ne suscite-t-il pas la même mobilisation des joueurs?

Sur le plan politique également, la mobilisation plafonne. En Europe, elle n’aura connu qu’un seul véritable «temps fort»: une résolution d’urgence, en séance plénière, de juillet 2025, sur la «condamnation arbitraire de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal et du journaliste Christophe Gleizes». Un soutien transpartisan le temps d’un débat, mais sans lendemain. Pour le reste, les institutions européennes ont brillé par leur discrétion: silence de la Commission européenne, silence de la présidente du Parlement européen, silence de la délégation Maghreb. Et depuis la libération de Boualem Sansal, son compagnon d’infortune a disparu des radars bruxellois.

Ainsi s’écoulera sans doute ce Mondial: une chaise vide dans la tribune de presse, au nom d’un journaliste dont l’avenir demeure suspendu à une éventuelle grâce présidentielle. Son emprisonnement est arbitraire, mais l’indignation qu’il suscite ne parvient pas à se transformer en véritable mobilisation internationale. Comme si le cas Christophe Gleizes relevait d’une autre compétition: le tête-à-tête permanent entre Paris et Alger. Comme si chacun y voyait avant tout un contentieux franco-algérien et préférait, dès lors, s’en tenir à distance.

Par Florence Kuntz
Le 27/06/2026 à 10h00