Le matin du 21 août 1415, une imposante armada portugaise paraît devant Sebta. Plus de deux cents navires transportent le roi João Ier, les infants Pedro, Duarte et Henrique, ainsi que plusieurs dizaines de milliers d’hommes.
Puissamment fortifiée, la ville tombe en vingt-quatre heures.
La conquête intervient à un moment de bascule de part et d’autre du détroit. D’un côté, la monarchie portugaise commence à projeter sa puissance au-delà de la péninsule Ibérique; de l’autre, la dynastie mérinide traverse une crise profonde.
Mais faiblesse politique ne signifie pas renoncement.
Trois ans à peine après la conquête, Sebta est assiégée. En 1418, une armée envoyée par le souverain mérinide encercle la ville, mais se heurte à l’artillerie et aux arbalétriers portugais.
L’année suivante, les forces mérinides s’allient à celles du royaume nasride de Grenade et lancent une attaque à la fois terrestre et maritime. La coalition échoue toutefois devant les troupes portugaises commandées par Pedro de Meneses, qui brisent le siège avant même l’arrivée des renforts conduits par l’infant Henrique.
Rome elle-même se mobilise. Le 4 avril 1418, le pape inscrit l’entreprise portugaise au Maroc dans le cadre de la croisade. Ceux qui ont participé, personnellement ou financièrement, à la prise de Sebta bénéficient de l’indulgence plénière accordée aux croisés de Terre sainte.
Le 9 mars 1419, face à une nouvelle menace, Martin V accorde aux défenseurs de Sebta la pleine rémission de leurs péchés à l’article de la mort.
Mais les indulgences ne suffisent pas à fournir les hommes nécessaires. La Couronne en vient, en 1431, à édicter une loi permettant d’envoyer à Sebta des condamnés en échange d’une réduction ou d’une commutation de leur peine.
Les hommes ne sont pas la seule difficulté. Pour la Couronne portugaise, la conquête se transforme en ce que l’historien médiéviste Jacques Paviot qualifie de «gouffre financier».
João Ier obtient ainsi du pape que le clergé portugais contribue à hauteur de 9.000 florins par an pendant trois ans à la défense et à l’entretien de la place.
Tous ces efforts disent assez le prix que le Portugal attache à la conservation d’une ville conquise en une journée, mais qu’il faudra des décennies à maintenir.
Quelques années plus tard, la question de sa restitution resurgit dans des circonstances inattendues.
En 1437, le Portugal décide de pousser plus loin son entreprise militaire sur les côtes du royaume. Cette fois, la cible est Tanger.
L’expédition conduite par les infants Henrique et Fernando tourne au désastre. Les assiégeants se retrouvent eux-mêmes assiégés et doivent négocier leur retrait. La condition imposée par le Maroc est considérable: Sebta doit être restituée. L’infant Fernando est laissé en otage pour garantir l’exécution de l’accord.
Mais rendre la première conquête africaine de la Couronne divise profondément le Portugal. Les tergiversations se prolongent. Rome s’en mêle. Dans la bulle Etsi cunctos du 29 décembre 1442, Eugène IV place Sebta sous la protection de saint Pierre et du Siège apostolique et menace d’excommunication quiconque lui porterait atteinte ou s’en prendrait à ses habitants, la qualifiant de «seule ville qui confesse le nom du Christ en Afrique».
Fernando ne reverra jamais le Portugal. Maintenu en captivité, celui que la mémoire portugaise retiendra sous le nom de « Saint Infant» meurt à Fès en 1443.
Entre la liberté d’un prince et Sebta, le choix a été fait.
L’échec de Tanger freine l’élan portugais sans le briser pour autant. Dans les décennies suivantes, l’emprise portugaise s’étend méthodiquement le long des côtes marocaines.
Dans ce contexte, Sebta fait l’objet d’une nouvelle tentative de reconquête en 1476. Le pouvoir a changé de mains depuis: Mohamed Chaykh al-Wattassi s’est imposé à Fès sur les décombres du pouvoir mérinide.
Profitant de la guerre qui oppose alors la Castille au Portugal, le souverain wattasside attaque Sebta, tandis que les Castillans interviennent également contre la place. La tentative échoue devant la résistance portugaise.
D’autres épisodes jalonnent les XVIᵉ et XVIIᵉ siècles: assauts des tribus et des combattants de la guerre sainte, opérations militaires ponctuelles ou tentatives plus élaborées, de nature et d’ampleur si variables qu’il serait hasardeux de les mettre tous sur le même plan.
Pendant ce temps, l’équilibre ibérique est bouleversé. En 1578, le Portugal subit une défaite majeure à Oued El-Makhazine. Le roi Dom Sébastien y trouve la mort, ouvrant une crise dynastique qui conduit, deux ans plus tard, à l’union des Couronnes portugaise et espagnole sous Philippe II. Sebta passe dans l’orbite de la monarchie hispanique.
Lorsque le Portugal restaure son indépendance en 1640, Sebta ne reconnaît pas le duc de Bragance, proclamé roi sous le nom de João IV, et reste fidèle à la monarchie espagnole.
La Couronne a changé. La question de Sebta demeure entière.
Sous Moulay Ismaïl, elle va prendre une dimension sans précédent.
Le souverain alaouite entreprend de reconquérir les positions européennes établies sur les côtes marocaines. Mamora est reprise en 1681; sous la pression des forces marocaines, les Anglais évacuent Tanger en 1684; Larache est libérée en 1689; Assilah en 1691.
Reste Sebta.
Le 23 octobre 1694 commence un épisode extraordinaire de son histoire: un siège qui, avec ses interruptions et ses reprises, ne prendra définitivement fin qu’en avril 1727, dans les semaines qui suivent la mort du sultan.
Trente-trois années qui lui valent d’être souvent présenté comme l’un des plus longs sièges de l’histoire.
Dans cette géographie de la reconquête, l’ancienne cité fortifiée d’Afrag, édifiée par les Mérinides sur les hauteurs de Sebta, devient l’un des points d’appui du dispositif marocain.
Mais en 1720, une importante expédition commandée par le marquis de Lede brise temporairement le blocus et contraint les forces marocaines à se replier. L’interruption est brève: dès 1721, elles reprennent leurs positions.
À ce stade, la répétition des dates finit par constituer elle-même une information. On peut discuter de la nature exacte de chacune de ces opérations, de leur ampleur, de leur commandement. Difficile, en revanche, d’y lire une quelconque résignation.
Et l’effort de reconquête ne se limite pas à Sebta.
Melilla, occupée par les Espagnols en 1497, est elle aussi au cœur des efforts marocains. Sous Moulay Ismaïl, elle est assiégée entre 1694 et 1696.
Hajar Badis, en terre Ghomara —dont le nom subsiste dans l’espagnol Peñón de Vélez de la Gomera—, fait l’objet de tentatives de reconquête, en 1687 puis en 1702.
En 1774, c’est Sidi Mohammed ben Abdallah qui marche sur la ville. Quelque 30.000 à 40.000 hommes prennent position autour de Melilla, l’artillerie est mise en batterie et ouvre le feu sur la place.
Mais après trois mois de siège, les difficultés s’accumulent. Un convoi britannique transportant du matériel militaire destiné aux Marocains est intercepté par l’Espagne, tandis que des incursions venues de la Régence d’Alger menacent la frontière orientale.
Le siège est levé en mars 1775.
Quinze ans plus tard, l’attention se tourne de nouveau vers Sebta.
En septembre 1790, Moulay Yazid, monté sur le trône quelques mois plus tôt, fait investir la ville.
Plusieurs milliers d’hommes prennent position autour de la place, avec artillerie, vivres et munitions.
Bombardements, combats et négociations alternent pendant des mois. Une trêve suspend les hostilités, mais les négociations échouent: Moulay Yazid réclame notamment la restitution de Sebta et des autres présides occupés. Les combats reprennent à l’été 1791, sans permettre aux forces marocaines d’emporter la place.
Sous Moulay Slimane, la question des présides entre dans une nouvelle configuration.
Les guerres napoléoniennes bouleversent la donne. En 1808, l’Espagne bascule dans la guerre et Sebta acquiert une importance stratégique qui dépasse largement le face-à-face maroco-espagnol.
L’occupation britannique temporaire de l’îlot de Perejil, au large de Sebta, ajoute une dimension supplémentaire à cette lutte d’influence.
Napoléon lui-même s’inquiète du sort de la ville, dont la perte serait, écrit-il, «immense pour l’Espagne et pour la France». Il ordonne d’en renforcer la garnison et d’en assurer le ravitaillement, envisage d’y envoyer plusieurs milliers d’hommes et va jusqu’à solliciter Moulay Slimane pour faciliter son approvisionnement.
Une fatwa conservée dans les Nawāzil d’al-Wazzani révèle par ailleurs que le sultan consulte les oulémas de Fès sur une proposition portant sur la restitution de trois présides en échange de l’autorisation donnée à leurs détenteurs d’acheter des chevaux au Maroc.
L’hypothèse d’une restitution n’a rien de théorique. Entre 1809 et 1812, le sort de Melilla, de l’île de Nekour (Peñón d’Alhucemas) et de Hajar Badis (Peñón de Vélez) est officiellement remis en question. Les Cortes vont jusqu’à autoriser l’exécutif à négocier avec le gouvernement marocain la cession de ces trois presidios menores, alors que l’Espagne, engagée dans la guerre contre les armées napoléoniennes, cherche au Maroc les ressources indispensables à son effort de guerre.
À mesure que s’avance le XIXᵉ siècle, le rapport de force militaire, économique et technologique entre le Maroc et les puissances européennes se creuse. La question des présides entre progressivement dans une autre époque, où la confrontation emprunte désormais d’autres voies.
L’époque des grands sièges touche à sa fin. Pas celle du contentieux.




