Le voisin qui parlait trop

Mouna Hachim.

ChroniqueEntre solidarité et tutelle, il y a une frontière. Et comme toutes les frontières, elle mérite d’être respectée.

Le 01/08/2026 à 11h14

«Gloire à qui, n’ayant pas d’idéal sacro-saint, se borne à ne pas trop emmerder ses voisins», écrivait Georges Brassens.

La maxime vaut pour les hommes comme pour les États. Les premiers dressent des clôtures, les seconds tracent des frontières. Tous peuvent cohabiter en bonne intelligence, se porter secours lorsque les circonstances l’imposent. Encore faut-il ne pas confondre tendre la main et s’emparer du bras.

Entre la solidarité et la tutelle, il y a une frontière. Et comme toutes les frontières, elle mérite d’être respectée.

Les récentes déclarations du président algérien conduisent à s’interroger sur cette ligne de partage.

Lors de son intervention périodique avec les médias locaux, diffusée le 27 juillet, Abdelmadjid Tebboune s’est positionné, au détour de plusieurs thèmes abordés, comme le protecteur autoproclamé de la Tunisie.

Le ton est martial, le vocabulaire familier, pour ne pas dire trivial, les images grandiloquentes: «On veut déstabiliser la Tunisie à cause de l’Algérie… pour pouvoir la manger, la bouffer facilement. Et on ne laissera pas faire.»

Puis la métaphore change de registre. Après la dévoration vient l’imaginaire tribal, où la rhétorique emprunte les atours d’une épopée de pacotille: la promesse de l’anéantissement total prend la forme d’une parodie burlesque de geste bédouine: «Celui qui veut amener le terrorisme aux côtés de la Tunisie ou menacer la Tunisie avec le terrorisme, nous lui détruirons la khaïma de ses parents

Le spectacle est assuré. Les piquets sont plantés. Les questions continuent de battre au vent.

Qui menace la Tunisie? Sur quels faits repose cette certitude? Pourquoi ces ennemis ne sont-ils jamais nommés?

Ce n’est pas la première fois que Abdelmadjid Tebboune convoque une menace aux contours flous. Déjà, en 2023, dans un entretien accordé à Al Jazeera, il affirmait que la Tunisie faisait l’objet de «pressions étrangères malveillantes» visant à déstabiliser le pays, assurant que l’Algérie ne laisserait jamais l’État tunisien s’effondrer.

Or, en diplomatie, les mots engagent autant que les silences. Évoquer un péril sans lui donner de visage, promettre une riposte sans en désigner la cible, c’est installer un état d’alerte permanent.

Si la Tunisie était réellement confrontée à une menace de cette nature, ne reviendrait-il pas d’abord à ses propres autorités d’en informer les Tunisiens et d’y répondre?

Il existe, dans les relations entre voisins, une règle qui ne figure dans aucun traité international, aucune convention de Vienne, aucun manuel de diplomatie. Elle est pourtant universelle: on peut soutenir son voisin, jamais parler en son nom. Entre les deux passe une frontière fondamentale: celle de la souveraineté.

«Pour Alger, préserver la Tunisie, c’est aussi se préserver elle-même. Une crise politique ou un soulèvement populaire chez le voisin pourrait alimenter des dynamiques de contestation de l’autre côté de la frontière. Les dirigeants algériens gardent en mémoire les secousses régionales de 2011 autant que le traumatisme du Hirak de 2019.»

—  Mouna Hachim

C’est précisément cette frontière qu’une partie de l’opinion tunisienne a estimé voir franchie. Une Tunisienne résumait ce sentiment d’une formule aussi lapidaire que cinglante: «Mais qui êtes-vous, Tebboune? De quoi vous mêlez-vous?»

D’abord, cette liberté de ton rappelle qu’en dépit du net recul des libertés publiques en Tunisie ces dernières années, la contestation y demeure plus visible qu’en Algérie, où le droit de manifester existe davantage dans les textes que dans les faits.

Ensuite, plusieurs opposants tunisiens voient dans cette rhétorique du terrorisme une stratégie bien rodée: ramener toute contestation sur le terrain sécuritaire afin d’en délégitimer les revendications.

Autre effet des propos de Tebboune: réveiller un vieux soupçon. L’accord de défense conclu en octobre 2025 entre Tunis et Alger, qui prévoit notamment la possibilité d’une intervention de l’armée algérienne sur le territoire tunisien en cas de menace terroriste, est revenu au centre des débats. Les opposants à Kaïs Saïed y voient la confirmation d’une relation de plus en plus inégalitaire, où la souveraineté tunisienne s’efface progressivement au nom de la sécurité.

Ce malaise ne s’exprime pas seulement sur les réseaux sociaux. Des observateurs tunisiens le formulent également, dans un langage plus institutionnel, mais avec une fermeté tout aussi nette.

Parmi eux, l’analyste Ezzeddine Zayani dénonce «une grave maladresse de la diplomatie algérienne de s’exprimer ainsi, comme si la Tunisie relevait de son autorité. C’est inadmissible et inacceptable

À cette critique frontale s’ajoute une mise au point plus diplomatique, mais non moins lourde de sens. L’ancien ministre tunisien des Affaires étrangères Ahmed Ounaïes, cité par L’Économiste Maghrébin, ne récuse ni la fraternité entre les deux peuples ni leur destin commun. Plutôt que de raisonner à l’échelle du tête-à-tête algéro-tunisien, il replace le débat dans son horizon naturel: «Cette fraternité ne doit pas rester enfermée dans un cadre strictement bilatéral entre Tunis et Alger», car «les mêmes sentiments doivent s’étendre à l’ensemble des peuples du Grand Maghreb».

Ce déplacement de perspective conduit à s’interroger sur la cohérence de la doctrine algérienne: peut-on invoquer avec autant d’assurance le respect de la souveraineté d’un État voisin tout en continuant, depuis près d’un demi-siècle, à soutenir, armer, financer et héberger un mouvement séparatiste contestant la souveraineté d’un autre État du Maghreb?

L’interrogation renvoie à une évolution plus profonde de la politique étrangère algérienne. Depuis la révision constitutionnelle de 2020 et les évolutions de sa doctrine de sécurité, plusieurs analystes relèvent un décalage croissant entre la doctrine officiellement revendiquée de non-intervention et l’affirmation de plus en plus ouverte d’une ambition régionale.

Derrière cette sollicitude affichée se cache aussi un impératif de stabilité. Pour Alger, préserver la Tunisie, c’est aussi se préserver elle-même. Une crise politique ou un soulèvement populaire chez le voisin pourrait alimenter des dynamiques de contestation de l’autre côté de la frontière. Les dirigeants algériens gardent en mémoire les secousses régionales de 2011 autant que le traumatisme du Hirak de 2019.

Lorsqu’on en vient à considérer la Tunisie comme un glacis stratégique, on finit par se demander où s’arrête, aux yeux d’Alger, la souveraineté tunisienne et où commencent ses propres intérêts.

À force de parler pour les autres, le président algérien finit par parler davantage que le président tunisien, pourtant peu avare de longues envolées oratoires. Davantage encore que le chef de l’entité fantoche, occupé à achever son palais à Tindouf, en territoire algérien.

L’homme qui parlait trop voulait un État voisin. Cinquante ans plus tard, le pouvoir algérien n’aura produit qu’un locataire à bail illimité sur son propre sol. Les palabres auront suffi. Pour la République fantôme, place à la minute de silence.

Par Mouna Hachim
Le 01/08/2026 à 11h14