L’histoire réserve parfois d’étranges symétries. En 1912, un traité signé à Fès consacrait l’entrée du Maroc dans l’ère du protectorat français. Plus d’un siècle plus tard, Paris et Rabat travaillent à la conclusion d’un accord inédit qui s’inscrit dans une logique radicalement différente.
Comme tous les grands textes diplomatiques, le traité de Fès porte la marque de son époque, au-delà de sa dimension juridique. Il est question d’ordre, de réformes et de modernisation. Et surtout, il entérine l’entrée du dernier État indépendant d’Afrique du Nord dans l’orbite française, au moment où l’expansion coloniale européenne et la compétition impériale redessinent la carte du monde.
Le traité qui se prépare aujourd’hui met en avant l’amitié, la vision commune et la coopération. Il intervient après une décision française que beaucoup considèrent comme historique: la reconnaissance par Paris de la souveraineté marocaine sur le Sahara. Selon les orientations présentées par les autorités françaises, le Maroc pourrait ainsi devenir le premier partenaire non européen lié à la France par un cadre stratégique inspiré des grands traités structurants conclus avec certains de ses voisins européens.
Entre les deux textes, cent quatorze années se sont donc écoulées.
Un siècle de guerres, d’indépendance, de brouilles diplomatiques, de réconciliations et de rééquilibrages.
Mais si le traité de Fès est souvent présenté comme un jalon fondateur des relations franco-marocaines, il n’en constitue ni l’origine ni la norme.
Pour en retrouver les prémisses, il faut remonter loin dans le temps, quand Meknès et Versailles se regardaient d’égal à égal.
Il ne s’agit pas évidemment de lire rétrospectivement les siècles passés comme l’annonce du rapprochement actuel. Cette profondeur historique rappelle simplement que la relation franco-marocaine ne se réduit à aucune de ses séquences, qu’elles soient de coopération, de confrontation ou de domination.
À l’échelle de cette histoire pluriséculaire, le protectorat constitue moins l’origine de la relation franco-marocaine qu’un tournant majeur qui en a profondément reconfiguré les termes.
Pendant plus de quatre décennies, il transforma durablement les institutions, les infrastructures, l’économie et les équilibres politiques du royaume. Aujourd’hui encore, son héritage continue de marquer les perceptions réciproques et certains ressorts de la relation franco-marocaine.
Les premiers contacts remontent à l’époque saadienne. Dès le XVIe siècle, les souverains marocains dépêchent des émissaires auprès des cours européennes. Marchands, négociateurs et aventuriers servent alors d’intermédiaires entre les deux rives de la Méditerranée. Parmi eux figure Louis Cabrette, armateur français mandaté par Abd al-Malik auprès de Philippe II d’Espagne, puis à la cour d’Henri III de France.
Mais c’est sous le règne de Moulay Ismaïl que la relation prend une ampleur particulière.
À Versailles, Louis XIV reçoit les ambassadeurs du souverain alaouite avec les égards dus à une puissance étrangère. Le pacha de Tétouan Mohamed Temim et le célèbre amiral salétin Abd-Allah ben Aïcha comptent parmi les plus marquants.
Ce dernier, personnage haut en couleur, laisse une empreinte durable dans les mémoires.
Sa mission fait suite à celle de François Pidou de Saint-Olon, envoyé quelques années plus tôt auprès du sultan afin de négocier un traité commercial et d’obtenir la libération des captifs détenus par les corsaires de Salé.
Arrivé à Brest en 1698, Abd-Allah ben Aïcha est accueilli avec faste. Son voyage jusqu’à Paris prend des allures de procession triomphale. À Rennes, les canons tonnent en son honneur. À Paris, il refuse d’engager la moindre négociation avant d’avoir été reçu officiellement par le Roi-Soleil et de lui avoir remis ses lettres de créance.
Le geste est révélateur. Il ne s’agit pas d’un simple détail protocolaire mais de l’affirmation d’une stricte réciprocité entre les deux couronnes.
Conduit en carrosse depuis l’hôtel des Ambassadeurs par le baron de Breteuil, il est reçu à Versailles par Louis XIV lors d’une audience solennelle dans la salle du trône.
Lorsqu’il déclare en langue arabe être venu «de la part du plus grand Empereur d’Afrique demander l’amitié du plus grand Empereur d’Europe», il résume la manière dont les deux cours se reconnaissent.
Les discussions portent alors sur le commerce, les captifs, la navigation et la sécurité maritime. Elles connaissent des succès, mais aussi des interruptions et parfois des blocages.
Quelques décennies plus tard, sous Sidi Mohammed ben Abdallah, la trêve conclue après les revers français de Larache débouche sur le traité de 1767. Celui-ci organise la libération de prisonniers, confirme Louis de Chénier dans ses fonctions de consul général et garantit la liberté religieuse des Français établis au Maroc.
Plus surprenant encore, il prévoit l’établissement d’une mosquée «dans le pays de France». Ce serait la première mention du projet de ce qui allait devenir plus tard la fameuse mosquée de Paris.
Les ambassades se succèdent et les présents circulent, selon les usages diplomatiques de l’époque.
Sous Louis XVI, l’ambassadeur Tahar Fennich est à son tour reçu à Versailles, illustrant la continuité des relations entre les deux monarchies.
Cette coopération diplomatique se manifeste lors du naufrage de La Louise, échouée près du Cap Boujdour dans la nuit du 26 au 27 décembre 1775. Informé de l’accident, Louis de Chénier sollicite aussitôt l’intervention du sultan Sidi Mohammed ben Abdallah afin que les survivants soient recherchés et secourus dans une région placée sous sa juridiction.
Après Tahar Fennich, reçu à Versailles par Louis XVI, Idriss al-Amraoui est accueilli quelques décennies plus tard au château de Saint-Cloud par Louis-Napoléon Bonaparte en présence de l’impératrice Eugénie, du prince impérial, du ministre des Affaires étrangères ainsi que de nombreux dignitaires civils et militaires.
Sa mission intervient dans un contexte profondément transformé.
La bataille d’Isly, en 1844, a marqué un premier tournant. Engagé aux côtés de la résistance algérienne face à l’expansion coloniale française, le Maroc a subi une défaite que nombre de contemporains attribuent à la supériorité technique et organisationnelle de l’armée française. Quelques années plus tard, la guerre de Tétouan contre l’Espagne se conclut à son tour par le traité de Wad-Ras, dont les conséquences financières et territoriales pèsent lourdement sur le royaume.
Ces revers nourrissent une interrogation croissante au sein des élites marocaines : comment comprendre les mécanismes qui sous-tendent l’essor de la puissance européenne et, en contrepoint, les causes du retard?
C’est dans ce contexte qu’Idriss al-Amraoui est chargé d’une ambassade en France. En cette année 1860, il observe la société française avec la même curiosité que les voyageurs européens portaient alors sur le Maroc et laisse de son séjour parisien un récit devenu célèbre, Touḥfat al-malik al-ʿazīz bi mamlakat Bārīs («Informer le roi auguste sur le royaume de Paris»), traduit en France sous un titre aussi insolite que mémorable: Le paradis des femmes et l’enfer des chevaux.
Depuis, les regards ont changé. Les équilibres et les priorités aussi. Les transformations du XXe siècle ont redéfini les termes de la relation franco-marocaine.
Le Maroc n’est plus le royaume fragilisé que les puissances européennes se disputaient à la veille de la Première Guerre mondiale. La France elle-même n’est plus une puissance coloniale administrant des protectorats.
La lutte contre le terrorisme, les enjeux énergétiques, les investissements, l’Afrique, la Méditerranée et désormais la question du Sahara ont progressivement déplacé le centre de gravité de la relation.
L’histoire ne se répète jamais à l’identique. Mais certaines de ses permanences continuent d’éclairer le présent.
Trois siècles après les ambassades échangées entre Meknès et Versailles, les enjeux ne sont plus les mêmes, les équilibres ont changé, les centres de gravité se sont déplacés. Les traités ne portent plus sur les captifs, la navigation ou les privilèges commerciaux, mais sur les défis stratégiques d’un monde devenu interdépendant.
Pourtant, à l’heure où Rabat et Paris s’apprêtent à formaliser un nouveau cadre de coopération, une réalité demeure souvent oubliée: bien avant la parenthèse coloniale, la relation franco-marocaine s’était déjà construite au fil des ambassades, des négociations, des rivalités et des alliances entre deux États qui se reconnaissaient mutuellement comme des puissances souveraines.




