Figuig et la fracture des Monts des Ksour

Mouna Hachim.

ChroniqueDes routes du désert aux lignes frontalières, cet article revient sur une bascule historique : la transformation d’espaces de circulation anciens, fondés sur les usages et les échanges, en espaces de découpage imposés par la frontière coloniale et prolongés par les logiques qui en découlent.

Le 16/05/2026 à 11h08

À première vue, elle semble posée aux marges, tournée vers elle-même, comme refermée sur ses palmeraies et ses ksour.

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, Figuig fut tout autre chose. Une oasis ouverte, traversée, prolongée. Non pas une périphérie, mais un nœud. Un espace vivant débordant largement les limites qu’on lui connaît aujourd’hui, inscrit dans un axe oasien beaucoup plus étendu, prolongé vers le sud à travers les grandes régions du Touat, du Gourara et du Tidikelt, jusqu’aux confins sahariens autour d’Aïn Salah.

Une continuité de palmeraies et de ksour se déploie, formant une véritable route du désert, dont Figuig constituait l’un des seuils septentrionaux.

Autour d’elle s’étendaient les Monts des Ksour, prolongement occidental de l’Atlas saharien. Un monde de reliefs, de vallées, de passages et de zones de parcours, où l’oasis constituait un point d’ancrage sans jamais être une limite.

Ici, les lignes étaient mouvantes. Les circulations —humaines, culturelles, commerciales, pastorales— structuraient l’espace.

Cette profondeur historique est plus ancienne qu’on imagine.

Les étonnantes gravures rupestres présentes dans la région en témoignent : chars attelés, figures symboliques, représentations animales. Parmi elles, la figure d’un bélier coiffé d’un disque solaire, souvent rapprochée de motifs antiques associés au culte d’Amon en Égypte, suggère des liens culturels étendus, bien au-delà de l’oasis elle-même.

D’autres gravures, notamment celles représentant des chars, rappellent l’ancienneté des circulations traversant cet espace saharien, longtemps inscrit dans de vastes routes d’échanges reliant le nord du continent aux profondeurs africaines.

Figuig apparaît ensuite dans les sources écrites vers le 12e siècle, sous la plume d’un auteur anonyme de Marrakech. Dans Al-Istibçâr fī ‘ajâ’ibi al-Amçâr, que l’on peut traduire par «Contemplation des merveilles des contrées», l’oasis est déjà décrite comme un espace pleinement constitué : fertile, densément peuplé, riche en palmiers et en activités.

Car Figuig est, dès l’origine, un lieu de mélange.

Aux populations zénètes, auxquelles plusieurs historiens attribuent la structuration initiale de l’oasis, s’ajoutent des apports multiples: des communautés harratines, des confédérations sahariennes sanhaja, des groupes arabes, notamment liés aux Ansar, des familles Oudghiri rattachées aux Idrissides, ainsi que des tribus bédouines comme les Beni Hilal et les Maâqil.

Cette diversité ne fragmente pas l’oasis: elle l’organise.

Figuig prend ainsi la forme d’une agglomération structurée en villages fortifiés, appelés ksour, parmi lesquels Zenaga, Oudaghir, Abid, Maïz et Ouled Slimane. Chacun possède son organisation, mais tous participent à un équilibre commun.

On y cultive intensément. On y produit. On y échange. On y tisse.

Les descriptions anciennes évoquent d’ailleurs une activité artisanale florissante : textiles, broderies, vêtements, objets du quotidien. Le nom même de Figuig, rapproché du berbère ifeggag, associé au tissage, semble prolonger cette réalité.

On y pense aussi, et on y écrit.

Les voyageurs et érudits signalent la présence de bibliothèques, de savants et de lignées lettrées. Parmi elles figure celle de l’imam Abd el-Jebbar Figuigui, grande figure intellectuelle et fondateur de la célèbre bibliothèque Dar al-‘Idda, dont les descendants perpétuèrent l’héritage savant durant plusieurs générations.

Figuig est alors bien plus qu’une oasis: un centre vivant, traversé de savoirs, d’échanges et de circulations.

Les tribus, notamment les Doui Menia, évoluent dans un vaste espace reliant le Tafilalet, les régions sahariennes et les zones aujourd’hui situées en Algérie.

Leur mémoire en garde la trace jusque dans une formule intime: «Notre père est le Guir; notre mère, le Tafilalet». Une manière de dire que l’appartenance ne se limite pas à un lieu unique, mais s’inscrit dans un espace historiquement vécu comme un ensemble continu, reliant le Tafilalet, le Guir et les confins sahariens.

Le nom des Doui-Menia se retrouve d’ailleurs dans différents groupements à travers le Royaume, non seulement dans le Tafilalet et la région de Figuig, mais également chez les Aârab Saïss, près de Meknès et au nord-est de Fès.

Cette continuité dépasse les seules structures sociales et les parcours tribaux. Elle ne disparaît pas avec les transformations du 19e siècle. Elle se métamorphose et parfois se crispe dans des figures de résistance. Celle de Cheikh Bouamama en est une illustration marquante.

Né à Figuig, il évolue dans un espace encore traversé par les anciennes circulations, reliant les régions des Monts des Ksour, les confins sahariens et les zones du Touat, mais déjà soumis à des logiques de fragmentation.

Son parcours, à la fois spirituel et militaire, s’inscrit dans un moment où les appartenances traditionnelles entrent en tension avec les nouvelles réalités frontalières.

Rien, dans cet équilibre, ne préparait réellement à la rupture. Et pourtant, elle s’est produite, lentement, dès le 19e siècle, avec l’expansion coloniale française.

Le Traité de Lalla Maghnia marque un premier tournant en 1845, après l’occupation française de l’Algérie et la défaite marocaine lors de la bataille d’Isly, au cours de laquelle le Maroc avait soutenu la résistance à la conquête coloniale.

Le traité reconnaît Figuig comme relevant du Maroc, mais laisse dans l’indétermination les espaces environnants. Ce flou, loin d’être neutre, ouvre la voie à une transformation progressive de l’espace et sème les graines des conflits frontaliers ultérieurs.

À mesure que l’administration coloniale avance depuis l’Algérie, elle trace, délimite, sépare et fixe ce qui ne l’était pas auparavant.

Les Monts des Ksour passent au fil du temps sous administration française en Algérie.

Figuig reste marocaine.

Entre les deux, une ligne s’impose. Et avec elle, une rupture.

Les zones de parcours deviennent des frontières. Les chemins d’échange deviennent des lignes de fracture. Les circuits commerciaux se désorganisent. Les mobilités tribales se perturbent. Les liens anciens se distendent, non par disparition, mais par contrainte.

Au 20e siècle, les indépendances héritent de frontières façonnées par l’expansion coloniale, qui avait profondément étendu et reconfiguré l’espace.

En 1994, la fermeture de la frontière terrestre par l’Algérie vient parachever cette logique de séparation héritée du système colonial. Ce qui était autrefois un espace de circulation continu devient une coupure nette.

Aujourd’hui, Figuig demeure en dépit des découpages absurdes.

Ses ksour sont toujours là. Ses palmeraies continuent de produire malgré les aléas.

Mais son horizon s’est contracté. Car Figuig n’a jamais été une extrémité. Elle était un centre, un passage, un lien entre des mondes.Et c’est peut-être cela, au fond, qui définit le mieux son présent: une oasis séparée d’une partie de l’espace dont elle fut longtemps le cœur.

Par Mouna Hachim
Le 16/05/2026 à 11h08