Le retour des pèlerins marocains est déjà bien avancé, tandis que l’opération se poursuit pour les autres fidèles.
Derrière les statistiques d’aujourd’hui se dessine une réalité façonnée par plusieurs siècles d’histoire. Pendant longtemps, le pèlerin ne revenait pas seulement avec le titre de hâjj; il devenait l’un des principaux passeurs entre le Maroc et le reste du monde musulman, rapportant des récits, des connaissances, des livres et des usages découverts au fil du voyage.
Lorsqu’un pèlerin quittait Safi, Sefrou ou les oasis du Sud pour rejoindre les Lieux Saints, il ignorait souvent quand il reviendrait: une année, voire davantage.
Deux grands itinéraires terrestres structuraient alors le pèlerinage: celui de Sijilmassa pour les habitants du Sud et celui de Fès pour ceux du Nord.
Ces routes, empruntées jusqu’au 19e siècle, traversaient des villes, des ports, des déserts et des centres de savoir où se croisaient des hommes venus des quatre coins du monde et où s’entremêlaient odyssée humaine et quête spirituelle.
À son retour, le pèlerin racontait, à la manière d’un conteur, les rites accomplis aux Lieux Saints, les tempêtes traversées, les épreuves surmontées, les villes découvertes, les pistes du désert et les rencontres faites en chemin.
Ces récits initiatiques, transmis oralement de génération en génération, ont contribué à forger la mémoire collective.
Mais au-delà de l’imaginaire, les routes du Hajj étaient aussi des routes du savoir. Des ouvrages voyageaient dans les bagages, des méthodes d’enseignement franchissaient les frontières, des réseaux intellectuels se tissaient au gré des rencontres.
Certains pèlerins, à la fois croyants, voyageurs et passeurs, consignèrent scrupuleusement par écrit les fruits de leurs pérégrinations. Ils laissèrent ainsi certaines des plus célèbres rihlas, relations de voyage où se mêlaient descriptions des routes et des royaumes et observations sur les mœurs et les coutumes.
La Riḥla maghribiya d’el-Abdari, érudit originaire de Haha, demeure l’un des témoignages les plus précieux sur les routes du 13e siècle.
Son œuvre s’inscrit dans une tradition qui se prolongera durant des siècles, notamment avec la Riḥlat el-’Ayyachi au 17e siècle et la Rihla Hijaziya du cheikh Mohamed el-Houdaigui au 18e siècle.
Lieux de dévotion, assurément, les villes saintes constituaient aussi des espaces où des savants venus de tout le monde musulman enseignaient, étudiaient et rédigeaient leurs ouvrages.
C’est à La Mecque qu’Ibn Aguerroum composa son œuvre majeure, l’Ajroumiya, célèbre traité de grammaire arabe.
Ce dynamisme intellectuel ne se limitait pas aux sciences religieuses ou linguistiques. Les mathématiques, l’astronomie et les sciences de l’observation n’étaient pas en reste.
Au 17e siècle, l’astronome et mathématicien soussi Mohamed Roudani enseigna aux Lieux Saints, y rédigea plusieurs ouvrages et construisit des astrolabes qui lui valurent une solide réputation. Ses traités consacrés à cet instrument demeurèrent longtemps une référence tant pour son utilisation que pour sa fabrication.
Les villes saintes n’étaient pas les seuls foyers intellectuels fréquentés par les pèlerins. Les caravanes reliaient également le Royaume aux hauts lieux du savoir du monde musulman, du Caire à Damas et jusqu’à Bagdad. L’expression «hajja wa Baghdada» témoigne encore de cette association entre le Hajj et le voyage vers la mythique cité abbasside.
Nul n’incarne mieux ces liens tissés entre le Maroc et le reste du monde qu’Ibn Battouta. En 1325, le jeune Tangérois quitte sa ville natale à l’âge de vingt et un ans, seul, sans compagnon de route ni caravane, avec l’intention d’accomplir le pèlerinage.
Ce qui devait être un voyage de quelques mois se transforme en une extraordinaire aventure de près de trente années. De l’Égypte à l’Arabie, de l’Afrique orientale à l’Inde, de l’Asie centrale à la Chine, il parcourt des territoires immenses. Et comme pour retrouver à chaque fois un repère, un centre du monde, il revient à plusieurs reprises à La Mecque, où il accomplit de nouveau le pèlerinage.
Loin de se limiter à la circulation des livres et des idées, les routes du Hijaz pouvaient aussi influer sur le destin des hommes. La tradition rapporte que c’est à l’instigation de pèlerins marocains que Hassan Dakhil quitta son oasis natale de Yanbou’ pour s’établir à Sijilmassa au 13e siècle. Son union avec la fille du chef de la caravane de pèlerinage donna naissance à la lignée dont descendra plus tard la dynastie alaouite.
À leur manière, les caravanes du Hajj contribuèrent ainsi à façonner l’histoire politique du Royaume. Elles furent également des vecteurs d’échanges économiques. Les grands itinéraires du pèlerinage étaient aussi des routes commerciales où circulaient produits, monnaies et savoir-faire venus d’horizons divers.
Spiritualité et échanges économiques ne s’opposaient pas; ils empruntaient souvent les mêmes chemins.
Depuis, les routes, les technologies et les moyens de transmission ont profondément changé. Jamais il n’a été aussi rapide de voyager, jamais les expériences vécues n’ont été autant partagées. Aujourd’hui, le récit précède souvent le retour lui-même: photographies, vidéos et impressions circulent instantanément sur les réseaux numériques.
Cette abondance de récits et cette rapidité ne signifient pas pour autant que la fonction de transmission ait disparu. Elles invitent plutôt à s’interroger sur les formes nouvelles qu’elle revêt aujourd’hui.
La question demeure la même en dépit des transformations: que rapportons-nous aujourd’hui de ce périple singulier et comment transmettons-nous à notre tour ce que nous avons appris en chemin?




