Tebboune refuse les indemnités de la France: elle a déjà payé l’Algérie en kilomètres carrés

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune.

Lors de son dernier entretien télévisé, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a assuré que l’Algérie ne demandait à la France aucune indemnisation pour la colonisation. «L’Algérie ne fera jamais la manche. L’Algérie ne demandera jamais de l’argent», a-t-il dit. Il oublie seulement le plus spectaculaire des dédommagements déjà versés: un territoire porté, grâce à la France, d’une enveloppe estimée entre 500.000 et 700.000 km² en 1830 à 2.381.741 km² aujourd’hui. Le pays le plus vaste d’Afrique doit à la France, qu’il exècre, près des trois quarts de sa carte actuelle prélevée sur ses voisins.

Le 01/08/2026 à 10h21

Le grand seigneur renonce à une facture déjà encaissée. Abdelmadjid Tebboune avait préparé son effet. Face aux représentants de la presse nationale, ce lundi 27 juillet, il a adopté un ton solennel pour remettre la France à sa place. Il voulait, disait-il, réaffirmer aux Algériens avant même de le rappeler aux Français cette vérité destinée à entrer dans le petit musée de la dignité officielle: «Je n’ai jamais demandé d’indémnisation [à la France]. L’Algérie ne fera jamais la manche. L’Algérie ne demandera jamais de l’argent à quelqu’un.»

Tebboune se pose ainsi en créancier magnifique, assez fier pour ne rien réclamer au débiteur français. Il renonce au chèque, refuse la repentance, repousse l’aumône. La scène serait presque altière si le président n’avait oublié de signaler que la France avait déjà réglé, avec prodigalité, l’addition. Non pas en euros, mais en kilomètres carrés.

La colonisation française a fabriqué au bénéfice de l’Algérie un espace démesuré, dont l’État indépendant a conservé chaque mètre carré. Alger condamne donc le «crime» tout en sacralisant le cadastre du faiseur de songes. Anticoloniale dans le discours, elle devient soudain conservatrice dès que l’on approche une borne frontière.

En 1830, un littoral; en 1962, un continent

Lorsque les troupes françaises débarquent à Sidi-Ferruch en 1830, elles ne trouvent pas l’Algérie actuelle. Elles affrontent la Régence d’Alger, possession ottomane organisée autour d’un pouvoir côtier, divisée en trois beyliks - Oran, Titteri et Constantine - dont le contrôle effectif variait fortement. L’intérieur montagneux, le Mzab et l’immense Sahara n’appartenaient pas au dey. Il n’existait ni frontière méridionale ottomane, ni continuité administrative jusqu’au Sahel, ni territoire de 2,38 millions de km² attendant sagement d’être libéré cent trente-deux ans plus tard.

La superficie de cette régence ottomane est difficile à fixer précisément, et pour cause: les Turcs ont administré le littoral pour des raisons d’accès à la Méditerranée et au piratage de mer. Une estimation ancienne par la France du noyau nominal du Nord donne environ 197.000 km², dont quelque 127.000 km² de terres considérées comme arables. Les historiens qui retiennent l’enveloppe des trois beyliks et de leurs zones d’influence avancent une fourchette de 500.000 à 700.000 km². Même en choisissant cette hypothèse généreuse, le contraste demeure écrasant.

L’Algérie a donc gagné de 1.681.741 à 1.881.741 km². Autrement dit, le différentiel colonial représente entre 70,6% et 79% du territoire actuel. L’Algérie contemporaine est de 3,4 à 4,8 fois plus vaste que l’enveloppe la plus large attribuée aux trois beyliks. Si l’on retient le noyau nominal de 197.000 km², elle est douze fois plus grande.

Voilà ce que la belle phrase de Tebboune laisse hors champ. Sans l’expansion française, l’Algérie n’aurait pas la silhouette de géant qu’elle exhibe sur les cartes scolaires et dans les discours officiels. Elle serait un État nord-africain de taille moyenne, tourné vers la Méditerranée, prolongé vers les Hauts Plateaux, et non ce «pays-continent» qui descend jusqu’aux frontières du Mali et du Niger. Le Sahara dit algérien ne fut pas découvert comme une dépendance naturelle d’Alger: il fut exploré, conquis au détriment du Maroc, cartographié puis incorporé.

L’historienne Hélène Blais a montré dans «Mirages de la carte. L’invention de l’Algérie coloniale» (lire sur Hélène Blais) comment la carte devint à la fois l’instrument et la justification de la conquête. Au départ, le Sahara n’est que la marge méridionale inconnue de la colonie. À la fin du XIXe siècle, il devient une «promesse d’extension», l’interface rêvée entre l’Algérie et les possessions françaises d’Afrique. Le projet d’un chemin de fer transsaharien, la volonté de relier la Méditerranée au Soudan français et la mainmise sur l’Empire chérifien font le reste. Les Territoires du Sud, créés en 1902, donnent une forme administrative à cette poussée. La France ne se contente pas de conquérir l’Algérie: elle lui dessine un corps.

Ce corps fut taillé pour servir un projet français, non pour réparer une cohérence algérienne préexistante. En 1848, Paris transforma les provinces conquises du Nord en départements français; le Sahara devint ensuite leur profondeur stratégique, la pièce qui permettrait de joindre l’Afrique méditerranéenne à l’empire ouest-africain. Routes, postes militaires, missions topographiques et décrets avancèrent ensemble. On produisit des «Algériens» par décision bureaucratique. Le pays-continent dont Alger tire aujourd’hui tant d’orgueil est d’abord le vieux rêve d’un empire français continu.

Le Maroc, principal donateur malgré lui: 530.000 à 620.000 km²

La plus grosse part de cette extension fut prélevée à l’ouest. Les estimations publiées à partir des archives et des travaux historiques évaluent entre 530.000 et 620.000 km² les territoires marocains progressivement intégrés à l’Algérie française. Le bloc le plus vaste est celui du Touat, du Gourara, du Tidikelt et d’In-Salah: de 350.000 à 450.000 km² selon que l’on inclut ou non les zones de parcours nomades et l’ensemble des ksour rattachés à cet espace. S’y ajoutent la région de Tindouf, Hassi Beïda et Hassi Khebbi, estimée entre 100.000 et 120.000 km², puis l’ensemble Tlemcen-Mascara-Colomb-Béchar-Kenadsa-Abadla, évalué entre 80.000 et 90.000 km².

Ces chiffres sont des ordres de grandeur historiques, non les surfaces d’une revendication déposée, pour l’instant, devant un tribunal contemporain. Ils ont cependant le mérite de rendre visible ce que les cartes officielles cherchent à naturaliser. Les oasis du Touat, du Gourara et du Tidikelt entretenaient depuis des siècles des liens politiques, fiscaux, religieux et commerciaux avec le Maroc. Les sultans chérifiens y nommaient des caïds; des registres mentionnent des impôts et des redevances. Les derniers gouverneurs du Maroc sont encore en place lorsque les colonnes françaises passent à l’offensive. In-Salah tombe en 1900; le Touat et le Gourara sont conquis en 1901; l’intégration administrative suit la victoire militaire.

Tindouf offre un exemple encore plus embarrassant pour le récit algérien. La France ne s’en empare qu’en 1934. La ville, fondée par les Tajakant, vivait dans les circuits commerciaux marocains reliant le Souss, Essaouira, le Sahara et Tombouctou. Elle fut d’abord placée dans l’orbite militaire du Sud marocain avant d’être transférée à l’administration algérienne. Dans une note de 1924, Lyautey rappelait que le Touat, le Gourara et le Tidikelt relevaient du sultan du Maroc. Le général Gouraud avait même demandé, en 1917, que Colomb-Béchar revienne au Maroc.

L’Algérie indépendante a ensuite transformé ce legs colonial en vérité sacrée. Elle invoque l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation avec une ferveur que l’on chercherait en vain dans ses discours contre le colonialisme. Le tracé français devient intouchable dès lors qu’il favorise Alger.

Et le même régime qui s’indigne de toute allusion à ce passé finance depuis un demi-siècle un mouvement séparatiste pour tenter d’arracher au Maroc son Sahara «occidental». Après avoir hérité du Sahara oriental, il voudrait encore se faire livrer l’ouest. L’appétit territorial, à Alger, a la mémoire sélective et l’estomac constant.

Mali, Libye, Tunisie: 172.000 km² de rallonges coloniales

Le Maroc n’est pas le seul voisin à avoir payé l’agrandissement. Au sud, la France a déplacé à plusieurs reprises la limite entre les Territoires du Sud algériens et le Soudan français, ancêtre colonial du Mali. Le décret du 2 juin 1905 modifie la limite et rattache à l’Algérie une vaste portion de l’actuel Mali jusque-là administrée par l’Afrique-Occidentale française, notamment autour de Tin Zaouatine. L’administration coloniale justifie ce choix par le ravitaillement, la «pacification» des tribus touarègues et le contrôle des axes caravaniers.

La superficie malienne ainsi attribuée à l’Algérie est estimée à 120.000 km², soit à peu près la taille du Bénin et davantage que la Bulgarie. La comparaison suffit à mesurer ce que les mots «ajustement administratif» peuvent dissimuler. Une puissance coloniale déplace une ligne entre deux de ses possessions; des décennies plus tard, cette ligne devient une frontière internationale déclarée intangible.

À l’est, la Libye a perdu environ 32.000 km², l’équivalent de la Belgique. Les conventions franco-ottomane de 1910 puis franco-italienne de 1919 avaient fixé un tracé entre Ghadamès et Toummo. Dans les années 1950, alors que les prospections révélaient le potentiel pétrolier du Sahara, la frontière fut révisée au profit de l’Algérie française. La bande située à l’ouest du Fezzan, autour des zones bordant Ghat et des espaces proches d’Edjeleh et du Tassili n’Ajjer, passa du bon côté - le bon côté, naturellement, était celui que Paris administrait comme partie intégrante de la France. Après 1962, les hydrocarbures restèrent du même côté de la borne, mais changèrent de drapeau.

La Tunisie complète ce tableau avec près de 20.000 km². Là encore, le statut colonial explique la préférence française: l’Algérie était le territoire à renforcer, la Tunisie le protectorat que l’on pouvait amputer. Les conventions de 1901, 1910 et 1929 ont fixé puis déplacé des limites dans le Grand Erg oriental. Habib Bourguiba réclama après l’indépendance une frontière continue jusqu’à Garat El Hamel, la borne 233, afin de rendre à la Tunisie son prolongement saharien. L’enjeu n’était pas seulement symbolique: la zone concernait des concessions et des bassins riches en hydrocarbures, notamment autour d’El Borma.

Ben Bella avait accepté le principe d’une discussion, puis Boumediene referma le dossier. En 1968 et en 1970, Tunis finit par entériner le tracé défavorable sous le poids du rapport de force. Bourguiba conserva dans son bureau une carte de la Tunisie allant jusqu’à la borne revendiquée, manière silencieuse de rappeler qu’une signature n’efface pas nécessairement une amputation.

Le reçu territorial que Tebboune refuse de regarder

Voilà qui éclaire autrement la mémoire défaillante de Tebboune. L’Algérie, dit-il, ne demande rien à la France. Peut-être parce qu’elle lui doit l’objet même qu’elle interdit de discuter: ses dimensions. Elle ne réclame pas de réparation, mais emprisonne celui qui rappelle le dédommagement territorial déjà reçu. Cette vérité cartographique est tellement supportable pour le régime algérien qu’il a envoyé un immense écrivain, Boualem Sansal, en prison pour l’avoir formulée. Dans un pays normal, cette controverse appartient aux historiens. Le régime n’a pas répondu à l’archive par l’archive, ni à la carte par la carte. Il a répondu par une cellule.

La formule de Tebboune est d’autant plus savoureuse qu’elle clôt une année de contorsions mémorielles. En décembre 2025, l’Assemblée populaire nationale avait adopté une proposition de loi réclamant à la France des réparations. Le Conseil de la nation a ensuite retoqué les dispositions les plus tapageuses. La version révisée, votée en mars 2026, a retiré les exigences générales d’excuses et de dédommagement. Tebboune peut donc prétendre qu’il n’a rien demandé. Il lui faut seulement oublier que son Parlement l’avait fait, avec hymne, écharpes et grand frisson patriotique, avant qu’on ne range discrètement la séquence dans un tiroir.

Si Paris devait ouvrir un jour le grand guichet des réparations territoriales, Tebboune aurait donc raison sur un point: l’Algérie serait recalée au comptoir, avec zéro euro. Il faudrait indemniser les pays spoliés, du moins symboliquement, chose que fait aujourd’hui la France avec le Maroc en reconnaissant son Sahara et en nouant une amitié belle et sincère depuis Emmanuel Macron. L’État algérien, en revanche, doit être prié d’apporter le plan cadastral qu’il a reçu en héritage.

Le président algérien pourrait alors répéter, dans son bavardage, que son pays ne mendie pas. Personne ne le lui demande. On lui demande seulement de regarder le reçu. La France a quitté Alger en 1962, mais elle y a laissé son œuvre la plus vaste: 2.381.741 km² de territoire. Tebboune peut refuser les indemnités avec superbe. Le paiement en nature, lui, a déjà été encaissé.

Par Karim Serraj
Le 01/08/2026 à 10h21