L’école, le marché et la hiérarchie des savoirs

Mouna Hachim.

ChroniqueÀ force de confondre valeur et rentabilité, nous avons établi une étrange hiérarchie des savoirs où les humanités occupent les marges tandis que les disciplines techniques règnent au sommet. La Chine, pourtant championne de la modernisation technologique, refuse elle-même de pousser cette logique jusqu’à son terme.

Le 20/06/2026 à 10h58

Chaque fois que l’école publique marocaine est en crise –et Dieu seul sait à quel point elle s’y enfonce–, le même réflexe réapparaît: sacrifier les sciences humaines sur l’autel des disciplines dites «utiles».

À entendre certains discours, la littérature serait une fantaisie. L’histoire, une curiosité de musée. La philosophie, une obscure élucubration métaphysique. Seules compteraient les mathématiques, l’informatique, l’intelligence artificielle ou l’ingénierie, trônant toutes au sommet de la hiérarchie des savoirs.

Cette croyance, quasi dogmatique, selon laquelle la valeur d’un savoir se mesurerait à son cours sur le marché, avance sous les habits du pragmatisme. Elle est surtout réductrice en plus d’être injuste.

Dans cette noblesse nouvelle, l’ingénieur siège à la Chambre des pairs, le data scientist porte l’épée, le spécialiste de l’intelligence artificielle touche à la sainteté, tandis que le littéraire comparaît devant le tribunal de l’utilité sous le soupçon permanent d’hérésie.

Dans les faits, le marché a déjà rendu son verdict.

Lors de la session 2026 du baccalauréat marocain, les filières scientifiques et techniques regroupaient près de 71% des candidats scolarisés, contre seulement 29% pour les filières littéraires et originelles.

Les apôtres de la rentabilité pouvaient difficilement espérer meilleur score. Les sciences ont remporté la bataille des effectifs. Pourtant, malgré cette victoire quantitative, il serait prématuré d’organiser le défilé triomphal.

L’ennui, avec les dogmes, est que les faits ont parfois la mauvaise manie de les contredire.

L’expérience chinoise, dont les performances éducatives et technologiques impressionnent jusque chez ses rivaux, introduit une complication fâcheuse.

Depuis plusieurs années, Pékin conduit l’une des réformes éducatives les plus ambitieuses de notre époque afin de préparer la Chine à la compétition technologique du XXIe siècle.

À première vue, les partisans de la hiérarchie des savoirs devraient applaudir. N’est-ce pas exactement ce qu’ils appellent de leurs vœux? Une école alignée sur les besoins de l’économie, tournée vers l’efficacité, la compétitivité et l’innovation?

La logique paraît implacable. Or, la réalité chinoise se montre moins docile.

Certes, les disciplines scientifiques et technologiques y occupent une place privilégiée. Mais la Chine se garde bien d’en conclure que l’histoire, la philosophie ou la culture générale relèvent du superflu. Tandis que l’intelligence artificielle s’invite dans les salles de classe dès le plus jeune âge, les classiques, l’histoire nationale et la formation civique conservent leur droit de cité.

La leçon mérite d’être méditée. Même l’Empire du Milieu, qui pousse le plus loin l’adaptation de son système éducatif aux impératifs technologiques, refuse de réduire entièrement l’éducation à la seule rationalité marchande.

Cette articulation entre la puissance technique et le récit collectif n’a rien d’exceptionnel. Les grandes réussites technologiques de l’histoire moderne ont presque toujours reposé à la fois sur les compétences techniques et sur un imaginaire qui leur donnait sens.

Lorsque John Kennedy lança la course à la Lune, il ne mobilisa pas une nation entière pour quelques kilogrammes de poussière lunaire. Il proposait une aventure. Derrière le célèbre «We choose to go to the Moon», il y avait moins une prouesse technique qu’un idéal partagé. Derrière les milliers d’ingénieurs, de physiciens et de techniciens mobilisés par le programme se tenaient des millions d’Américains qui se reconnaissaient dans un récit d’audace, de dépassement et de conquête.

Cette nécessité d’un récit dépasse largement les seuls projets étatiques. À une autre échelle, les entreprises innovantes procèdent souvent de la même dynamique narrative. D’Apollo à Apple, les grandes aventures modernes procèdent souvent du même mécanisme.

On imagine volontiers que les géants technologiques ne vendent que des produits. Steve Jobs proposait une vision du monde. Le succès d’Apple doit autant au silicium qu’à la promesse contenue dans son célèbre «Think Different».

Ce dialogue entre les humanités et les technologies est fécond. Mais défendre l’histoire, la philosophie ou la littérature ne consiste pas à les recycler au service de l’économie numérique. Leur valeur ne naît pas de ce qu’elles apportent à l’intelligence artificielle. Elle réside aussi dans ce qu’elles apportent à l’intelligence tout court.

Une nation peut importer des technologies, acheter des machines, copier des modèles économiques. Ce qu’elle ne peut emprunter à personne, c’est ce qu’elle veut devenir.

Personne n’accepterait de traverser l’Atlantique dans un avion conçu par un poète. Mais l’histoire enseigne qu’il n’est guère plus prudent de confier une nation entière à des techniciens persuadés que les hommes ne sont que des variables d’ajustement.

«L’homme de bien n’est pas un instrument», enseignait déjà Confucius.

L’école ne devrait sans doute pas l’oublier.

Les ingénieurs bâtissent les ponts. Les humanités rappellent les raisons de les traverser.

Par Mouna Hachim
Le 20/06/2026 à 10h58