En cette période d’Achoura, saison haute des entrepreneurs du paranormal, les professionnels de l’invisible lancent leurs campagnes promotionnelles avec un enthousiasme qui n’a rien à envier à des boutiquiers en période de réclame.
Sur les réseaux sociaux, où prospère ce marché d’un autre genre, désenvoûteurs, pourfendeurs de djinns, vendeurs de breuvages ou de talismans proposent de traiter, dans un même élan, les empoisonnements, le mauvais œil, le côlon irritable, l’infertilité, les blocages professionnels, les épaves sentimentales, les crises maritales et bien d’autres mystères de l’univers.
L’un d’eux ne promet rien de moins que de «libérer l’énergie de la hijama afin de tuer les djinns, libérer l’énergie du traitement des humains et des djinns vertueux, libérer l’énergie de la fraternité et l’unifier, ainsi que l’énergie offerte lors du pèlerinage et de la omra».
J’avoue humblement avoir atteint mes limites intellectuelles devant une telle inflation énergétique et une telle sophistication conceptuelle.
Le ministère de la Transition énergétique devrait peut-être se pencher sur le dossier.
Cela me rappelle qu’il y a quelques années déjà, Mustapha El Khalfi, alors porte-parole du gouvernement, avait annoncé que le secteur devait être réglementé et que les ministères de la Santé, de l’Intérieur et des Affaires islamiques étaient appelés à se pencher sur la question.
Imaginons un observatoire national des possessions! Un secrétariat d’État chargé des droits de l’Homme et des djinns! Un haut-commissariat aux relations avec le royaume de Chamharouch!
À propos de ce célèbre sultan des génies, me revient un épisode particulièrement savoureux. Un fqih-exorciseur se vantait sur sa page Facebook, vidéo à l’appui, d’avoir neutralisé un redoutable démon. Jusque-là, rien que de très banal dans le paysage archaïque contemporain.
Le plus cocasse se trouvait dans les commentaires. Parmi les internautes figurait un certain... Chamharouch, souverain de l’invisible en personne, venu virtuellement dénoncer les mauvais traitements infligés à l’un de ses sujets et jurer une vengeance implacable.
Voilà ce qu’on appelle avoir de l’esprit!
Très sérieusement, la frontière entre la satire et la réalité ne tient qu’à un fil.
À ce stade, on ne sait plus très bien s’il s’agit de raqis, de thérapeutes quantiques, d’exorcistes, de magnétiseurs, de praticiens en rééquilibrage vibratoire ou de coachs en purification énergétique. Ils continuent certes de se présenter comme des raqis, mais leur champ d’intervention semble désormais s’étendre à peu près à tout ce qui relève du corps, de l’esprit et du destin.
Qu’on soit bien clair: il ne s’agit pas ici de contester les croyances religieuses ou les démarches spirituelles lorsqu’elles relèvent de l’accompagnement moral, de la prière ou du réconfort personnel. Chacun est libre de chercher du sens et du soutien dans sa foi. Le problème commence lorsque des intervenants prétendent diagnostiquer ou traiter des maladies physiques ou psychiques, prescrivent des substances ou détournent des patients d’une prise en charge médicale.
Dès lors, certains d’entre eux ne concurrencent plus seulement les psychologues et les psychiatres, mais prétendent se substituer à la médecine elle-même.
Difficile d’imaginer symptôme plus révélateur du recul de l’esprit critique.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’on parle de roqya char’iya. L’adjectif fonctionne comme un label de conformité, un certificat de légitimité préalable, destiné à la soustraire à toute remise en question.
Une fois estampillés «char’iya», galimatias ésotériques, amulettes, potions magiques acquièrent une respectabilité que leurs promoteurs voudraient voir immunisée contre toute critique.
Le charlatanisme a compris depuis longtemps tout le bénéfice qu’il pouvait tirer en revêtant les habits du sacré.
Le problème n’est pas celui de quelques croyances inoffensives ou d’un folklore plus ou moins pittoresque. Nombre de ces intervenants prescrivent breuvages, plantes, huiles ou poudres censés posséder des vertus thérapeutiques. Chaque patient qui s’en remet à ces pratiques plutôt qu’à un médecin prend le risque de voir son diagnostic retardé, son état s’aggraver ou son traitement interrompu.
Le monde de la Roqya est devenu l’un des rares secteurs où l’on peut exercer sans diplôme, sans cadre légal, sans ordre professionnel, sans contrôle scientifique, médical, réglementaire… ni même fiscal. Sans la moindre obligation de résultat.
Aucune faculté ne délivre de doctorat en démonologie appliquée, mais cela ne semble décourager aucune vocation. D’autant que si le démon est peut-être invisible, le chiffre d’affaires, lui, semble bien tangible.
On a fermé Bouya Omar, mais certaines explications de la maladie qui prospéraient derrière ses murs semblent avoir simplement changé d’adresse. Elles sont désormais en libre accès, diffusées en direct et partagées sur les réseaux sociaux.
Il est permis de penser que les grands médecins de notre tradition regarderaient avec perplexité cette étrange régression.
S’ils revenaient aujourd’hui parmi nous, ils découvriraient avec stupéfaction qu’après des siècles de progrès médicaux, certains continuent de préférer la négociation avec les djinns à une consultation chez le psychiatre, ou de se fier à une obscure tambouille pour traiter leur colopathie fonctionnelle plutôt que d’emprunter la voie médicale et diététique ordinaire.
Le paradoxe est que ceux qui présentent souvent ces pratiques comme un retour aux traditions ignorent que notre propre histoire raconte exactement le contraire.
Loin de célébrer la possession comme mode d’explication universel, le Maroc possédait des maristanes, institutions destinées à accueillir et soigner les malades mentaux. Dès le XIIe siècle, le Maristane de Marrakech, fondé sous les Almohades, était décrit comme l’un des établissements les plus remarquables de son temps. Jardins, cours d’eau, médecins, médicaments: tout y était conçu pour accueillir et soigner les patients.
À Fès, le Maristane de Sidi Frej accueillait les malades dans un cadre conçu pour leur apporter soins et apaisement et dans lequel musique, promenades et prise en charge médicale participent d’une même approche thérapeutique.
Il aurait même inspiré la création du premier hôpital psychiatrique d’Occident, à Valence, au début du XVe siècle.
Comment avons-nous réussi l’exploit de passer des jardins du Maristane de Sidi Frej aux vidéos TikTok d’exorcistes pourfendant des djinns amoureux?
Après La Psychanalyse au pays des saints du Dr Jalil Bennani, faudra-t-il bientôt écrire La Psychiatrie au pays des raqis?
Ce serait l’histoire d’une société où la maladie finit par être confondue avec la possession, la spiritualité avec la thérapeutique et le soin avec le spectacle.




