Ulysse revient au Maroc

Mouna Hachim.

ChroniqueEn choisissant des paysages marocains pour L’Odyssée, Christopher Nolan a ramené le héros d’Homère vers une terre que les Anciens avaient déjà inscrite dans leur géographie mythique.

Le 25/07/2026 à 11h00

Le Maroc a déjà accueilli Œdipe Roi, Ramsès le Grand, Jésus de Nazareth, Alexandre le Macédonien, Lawrence d’Arabie, des gladiateurs, des prophètes, des moines tibétains, des croisés et même quelques dragons. À croire que notre pays est devenu le conservatoire mondial des temps disparus.

Après une telle galerie, il aurait été malvenu de fermer ses portes à Ulysse.

Le héros d’Homère a donc abordé nos rivages sous l’œil de Christopher Nolan, venu y tourner plusieurs séquences de sa monumentale adaptation de L’Odyssée.

Le ksar d’Aït Ben Haddou s’est mué en Troie, tandis que, sur une plage d’Essaouira, le cheval de Troie émergeait du sable en offrande à Poséidon. Plus au sud, la Dune Blanche de Dakhla a pris les traits de l’île d’Ogygie, où Ulysse fut captif sept années durant de la nymphe Calypso.

Des rivages atlantiques sahariens aux environs de Marrakech et de Tahanaoute, le Royaume a ainsi offert ses reliefs aux errances du roi d’Ithaque.

Rien de très surprenant, dira-t-on. Depuis plusieurs décennies, le Maroc prête ses montagnes, ses kasbahs, ses déserts, ses médinas et sa lumière aux plus grandes productions internationales.

Avec Ulysse, il se passe quelque chose de différent.

Certes, Christopher Nolan, comme le héros d’Homère, a parcouru plusieurs contrées, de la Grèce à l’Italie, de Malte à l’Écosse, jusqu’aux paysages d’Islande. Avec le Maroc, il n’a pas seulement trouvé un décor. Consciemment ou non, il a réactivé une représentation du monde que les Grecs avaient déjà inscrite dans leur imaginaire.

Car l’homme aux mille tours n’est sans doute pas si étranger à ces rivages qu’on pourrait le croire.

Pour le comprendre, il faut oublier un instant les cartes modernes et les frontières que nous projetons entre l’Orient et l’Occident, le Nord et le Sud.

La Méditerranée antique n’était pas partagée entre une Europe, une Afrique et un Proche-Orient soigneusement séparés par des frontières nationales. C’était une seule mer, parcourue sans relâche par des marins, des marchands, des soldats et des voyageurs.

Dans cet espace d’échanges où circulaient croyances, cargaisons, peurs et espoirs, les panthéons dialoguaient autant que les peuples.

Poséidon, qui occupe une place centrale dans L’Odyssée, en offre un exemple éclairant. Hérodote rapporte une tradition selon laquelle les Grecs tenaient son culte des Libyens, qu’il situe autour du lac Triton, souvent assimilé aux actuels chotts tunisiens.

Le même historien rattache également Athéna, protectrice d’Ulysse, à la déesse libyenne Neith, une identification que reprendra plus tard Platon.

À mesure que les navigateurs s’éloignaient vers le Couchant, les contours du monde se brouillaient et le merveilleux gagnait du terrain.

Dans cet Occident le plus lointain, se dressait Atlas, dont le nom finit par s’attacher aux montagnes du nord-ouest de l’Afrique avant de gagner l’océan Atlantique lui-même.

Non loin de là vivait aussi Antée, fils de Poséidon et de Gaïa. Géant invincible tant qu’il gardait les pieds sur la terre de sa mère, il fut vaincu par Héraclès qui le souleva dans les airs. Plutarque rapporte que les Africains montraient encore son tombeau dans un tumulus mégalithique, celui de Mzora, près de l’actuelle Larache : «C’est là, disent les Africains, qu’Antée est enterré.»

Dans cette géographie mythique, plusieurs auteurs identifièrent dès l’Antiquité Lixus, près de l’actuelle Larache, au pays des Hespérides, ces nymphes du Couchant gardiennes des fameuses pommes d’or.

Pline, Pomponius Mela et Plutarque y situaient leur jardin ainsi que l’un des douze travaux d’Héraclès, faisant de la façade atlantique du Maroc l’un des grands paysages mythiques de l’imaginaire grec.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que certains auteurs aient cherché aux confins du monde connu, peuplé d’Atlas, d’Antée et des Hespérides, quelques-unes des étapes du voyage d’Ulysse.

Selon la tradition homérique, Calypso, fille d’Atlas, recueille Ulysse sur son île paradisiaque après son naufrage. Éprise du héros, elle le retient auprès d’elle et va jusqu’à lui promettre l’immortalité s’il accepte de renoncer à Ithaque, à Pénélope et à sa condition de mortel.

Mais Ulysse refuse l’éternité. Il choisit de retrouver son épouse, son royaume et son destin.

Où se trouvait cette île? Homère ne le dit jamais, laissant à ses lecteurs le soin de l’imaginer.

Depuis plus de deux millénaires, géographes, historiens et voyageurs s’efforcent de situer Ogygie. Les uns l’identifient à l’archipel maltais, d’autres la placent près des côtes grecques, voire aux abords de Sebta.

Il serait hasardeux de transformer ces hypothèses en certitude géographique. Homère n’écrivait pas un guide maritime, et les îles de L’Odyssée appartiennent autant à l’univers du symbole qu’à celui de la cartographie.

Ogygie a d’ailleurs été revendiquée par plusieurs îles et rivages du monde méditerranéen et atlantique, chacun souhaitant inscrire dans son patrimoine une étape du plus célèbre des voyages antiques.

L’hypothèse marocaine n’est pourtant pas dépourvue de cohérence mythologique. Calypso est la fille d’Atlas, dont la demeure se situe aux confins occidentaux du monde. Les Colonnes d’Héraclès marquent précisément cette frontière entre la Méditerranée et l’Océan, tandis que le jardin des Hespérides, le royaume d’Antée et plusieurs exploits du plus célèbre des héros grecs s’inscrivent dans ce même horizon.

Dans un tel cadre symbolique, l’île de Calypso n’a rien d’incongru.

Les mythes ne constituent évidemment pas des preuves archéologiques. Ils révèlent néanmoins la géographie mentale des Anciens. À leurs yeux, l’extrême Occident africain n’était pas un désert au bout du monde mais un espace vivant, chargé de récits et de présences fabuleuses.

Les terres marocaines se trouvent ainsi à la rencontre de deux géographies: celle des navigateurs, qui exploraient les limites du monde connu, et celle des poètes, qui peuplaient ces mêmes rivages de géants, de nymphes et de héros.

Après les aèdes, les marins et les géographes, voilà les cinéastes qui redessinent la carte de L’Odyssée.

En choisissant le Maroc comme l’un des décors de son adaptation, Christopher Nolan croyait peut-être offrir à l’épopée homérique un nouvel horizon. Il a refermé, d’une certaine manière, une boucle vieille de près de trois mille ans.

Par Mouna Hachim
Le 25/07/2026 à 11h00