Alger, 27 juin 1917. Un cachet indique l’arrivée du rapport¹, le 1er juillet, à l’état-major de l’Armée, Section d’Afrique. L’objet paraît technique: «emploi des canons de 37 m/m dans les Compagnies sahariennes, modèle 1916 T.R.». Le signataire est pourtant François-Henry Laperrine, commandant supérieur des territoires sahariens et l’un des architectes du système militaire français dans le désert.
Dès le premier paragraphe, le document cesse d’être une banale demande de matériel. Laperrine écrit:
«Les conditions actuelles de combat au Sahara se sont modifiées dans des proportions telles, qu’il est nécessaire de prendre des mesures immédiates, pour conserver à nos formations méharistes, en même temps que leur prestige chancelant, une supériorité incontestable sur l’ennemi, seul garant de la paix dans nos possessions sahariennes et de la sécurité de nos postes.»
Le «prestige» français chancelle et la «paix» dépend d’une «supériorité incontestable» sur l’ennemi. La domination ne peut durer qu’à condition de renforcer l’armement de l’armée. Lorsqu’un empire demande des canons supplémentaires pour conserver la paix, il révèle surtout la définition qu’il donne à cette paix: l’impossibilité, pour l’adversaire, de riposter à armes comparables.
Sept canons et 4.200 obus pour tenir les «confins»
La liste des destinataires donne au rapport sa véritable dimension territoriale. Laperrine réclame un canon pour la compagnie saharienne du Tidikelt à In-Salah, un pour celle du Touat-Gourara à Adrar, un pour celle de la Saoura à Béni-Abbès, un pour Ouargla, un pour Touggourt et un pour la compagnie du Sud-Tunisien à Médenine. Un septième canon doit être placé à Ouargla pour l’instruction et la réserve.
Trois de ces affectations concernent directement le vaste ensemble occidental placé sous contrôle français au tournant du siècle: In-Salah, Adrar et Béni-Abbès. Elles montrent que la menace observée à l’est entraîne une réponse sur les anciens espaces appartenant au Maroc.
«Rapport du général Laperrine au sujet de l’emploi des canons de 87mm dans les compagnies sahariennes», Alger le 27 juin 1917, adressé à l’état-major. Service historique de la Défense, Archives militaires de Vincennes cote GR 1 H 1038. Page 1/4.
Le commandement redoute moins une attaque unique qu’une contagion stratégique: si l’armée paraît vulnérable en un point, les groupes armés peuvent tester les postes ailleurs, couper les ravitaillements ou remettre en cause des soumissions obtenues sous la contrainte.
Il ne s’agit pas seulement de renforcer la présence française. Laperrine veut relever la puissance de feu de toute la chaîne allant de la Saoura, jadis marocaine, aux confins tuniso-tripolitains. Touat, Gourara, Tidikelt et Saoura figurent au premier rang des unités à armer. L’archive dessine une géographie de l’inquiétude française.
Chaque canon doit recevoir 600 projectiles, soit au total 4.200 obus: 1.400 explosifs et 2.800 obus à balles. Les pièces seraient servies par le personnel européen et «indigène» des compagnies. Le système colonial repose donc largement sur des Sahariens recrutés pour surveiller et combattre d’autres Sahariens.
Une conquête transformée en frontière
Le rapport prend tout son sens dans la séquence ouverte par la conquête des oasis. In-Salah tombe à la fin de 1899; le Tidikelt, le Touat et le Gourara sont occupés en 1900 au terme d’opérations parfois très meurtrières. En juillet 1901, Laperrine devient commandant militaire supérieur des oasis sahariennes. Ces conquêtes avaient été si coûteuses, et les troupes régulières si mal adaptées au terrain, que l’évacuation de certaines oasis avait un temps été envisagée. La conquête figurait sur la carte; son maintien restait à inventer.
Viennent ensuite le protocole franco-marocain du 20 juillet 1901 et les accords complémentaires des 20 avril et 7 mai 1902, conclus après le fait accompli militaire. Le protocole complète le traité de Lalla-Maghnia de 1845, qui avait interrompu la délimitation au sud de Figuig au motif que le désert rendait toute frontière superflue. Cet espace indéterminé sera livré aux rapports de force.
«La France n’obtient pas en une seule signature une frontière méridionale complète; elle obtient que le pouvoir chérifien coopère avec une autorité française déjà installée et renonce, dans la pratique, à contrarier son extension. La cession est moins formulée comme telle qu’imposée par étapes. Les oasis conquises passent sous administration algérienne, tandis que les liens politiques, commerciaux et humains qui les rattachaient au Maroc sont désormais traités comme des problèmes de frontière»
— Karim Serraj
Les textes de 1901-1902 ne sont pas un acte global de cession cadastrale du Touat, du Gourara et du Tidikelt. Leur portée politique reste considérable: le Maroc, soumis à une pression croissante, doit composer avec l’autorité imposée par les armes. Une publication du Gouvernement général de l’Algérie résumera le protocole sans détour: la France devait rester «maîtresse» du territoire des Ouled-Djerir et des Douï-Menia; les accords suivants organisaient un modus vivendi dans les régions frontalières. L’armée avait conquis, la diplomatie devait convertir le fait accompli en ordre territorial.
Il faut donc distinguer la forme juridique de l’effet historique. La France n’obtient pas en une seule signature une frontière méridionale complète; elle obtient que le pouvoir chérifien coopère avec une autorité française déjà installée et renonce, dans la pratique, à contrarier son extension. La cession est moins formulée comme telle qu’imposée par étapes. Les oasis conquises passent sous administration algérienne, tandis que les liens politiques, commerciaux et humains qui les rattachaient au Maroc sont désormais traités comme des problèmes de frontière.
Pour le Maroc, le résultat est une dépossession de fait de son prolongement saharien oriental, progressivement intégré à l’Algérie française. Dès le 1er avril 1902, des compagnies des oasis sont créées pour remplacer, au Gourara, au Touat et au Tidikelt, les troupes régulières par des unités plus mobiles, moins coûteuses et recrutées en partie dans le pays. Leurs officiers cumulent commandement et administration. La «pacification» est d’abord une organisation durable de la contrainte.
Quinze ans plus tard, cette architecture ne suffit toujours pas. Le rapport de Laperrine prouve qu’une insurrection embrase les confins sahariens. Il établit que le commandement regarde tout l’arc saharien comme un système vulnérable: pour répondre à la menace révélée à Fort-Flatters, Laperrine veut aussi armer In-Salah, Adrar et Béni-Abbès. Le territoire conquis demeure un front.
La Grande Guerre embrase le désert
En 1917, le Sahara est un théâtre périphérique de la Première Guerre mondiale, où rivalités impériales et résistances locales se mêlent. Laperrine insiste sur cette dimension internationale. Il évoque des circulations qui ont, écrit-il, «annihilé la supériorité que nous donnait la possession exclusive d’armes à tir rapide, largement pourvues de munitions».
L’aveu est majeur: la France ne détient plus le monopole technique qui avait longtemps compensé la faiblesse de ses effectifs et l’étirement démesuré de ses lignes.
Fort-Flatters protège l’un de ces axes. Une centaine de méharistes surveille les pistes du Grand Erg oriental vers Ghadamès et la Tripolitaine. Dans la région opèrent des groupes hétérogènes, Touaregs, Chaamba, Djeramna, dissidents et déserteurs, désormais pourvus d’armes prises sur les Italiens.
Laperrine admet que les combattants ont appris la discipline et la manœuvre «sous la direction ou l’inspiration d’officiers allemands ou turcs, ou plus simplement de chefs intelligents». Cette dernière hypothèse dérange le récit colonial: les Sahariens peuvent observer l’adversaire, adapter leurs tactiques et conduire seuls une bataille.
La guerre mondiale ne crée donc pas la résistance saharienne. Elle lui ouvre des circuits, des refuges et des stocks d’armes nouveaux. Elle transforme aussi les marges des empires en espaces connectés: une position italienne évacuée en Tripolitaine modifie le rapport de force à Fort-Flatters; des armes fournies par les puissances centrales peuvent finir entre les mains de groupes touaregs; une rumeur de recul français peut parcourir des centaines de kilomètres. Le désert n’isole pas les conflits, il les relie par ses pistes et ses alliances.
Le retour de Laperrine au Sahara, en janvier 1917, répond à une situation critique. Rappelé du front de la Somme, il reçoit un commandement couvrant l’Algérie saharienne, une partie de la Tunisie et de vastes espaces de l’Afrique occidentale française. Les postes sont isolés, les animaux épuisés et les convois vulnérables.
Le repli de Djanet vers Fort-Flatters a produit un effet désastreux. Le commandement doit même démentir les rumeurs d’un abandon du Tidikelt, l’une des villes marocaines spoliées. L’autorité française, si volontiers présentée comme irréversible, est alors assez fragile pour qu’un mouvement de troupes soit interprété comme le début d’une évacuation générale.
«Nos unités méharistes très armées et confiantes, quand leurs animaux, actuellement très usés, se seront reposés, seront alors à même de pouvoir mener à bien la défense de nos confins sahariens. Tâche que rend chaque jour plus difficile la présence à nos portes d’un ennemi nombreux, bien armé, très obéi, fanatique et mordant»
— François-Henry Laperrine, commandant supérieur des territoires sahariens (1917)
Le rapport vient donc après des reculs, des attaques et des alertes. Dans le désert, une garnison battue ou un poste évacué peut produire un effet politique supérieur à sa valeur militaire. Le «prestige» désigne la croyance dans l’invincibilité française. Lorsqu’elle se fissure, des groupes hésitants peuvent rejoindre la lutte, les auxiliaires se dérober et des territoires réputés soumis redevenir incontrôlables.
À Fort-Flatters, des combattants capables de «tourner» les Français
Pour convaincre le ministère de la Guerre, Laperrine joint au raisonnement général la preuve du combat. Il cite le rapport du capitaine Martin, de la 5e compagnie du 2e Tirailleurs, consacré aux affrontements des 9, 10 et 11 mai 1917 à Fort-Flatters. Celui-là même qui, libéré de ses fonctions militaires, publiera en 1926 le plus beau livre sur la souveraineté marocaine dans le Sahara. La troupe française y fait face à une bande estimée entre 250 et 300 hommes.
Le premier extrait décrit un adversaire qui ne se contente pas d’un assaut frontal:
«Remarquablement discipliné, l’ennemi esquivait une large manœuvre par le Nord dans le but évident de nous tourner.»
«Tourner» une position signifie chercher son flanc ou ses arrières, menacer ses communications et l’obliger à se replier. Les combattants comprennent la manœuvre française, l’évitent et en préparent une autre. Le rapport ne dit pas qu’ils vont prendre le fort, mais il décrit un rapport de force susceptible de basculer. La demande de «mesures immédiates» naît de ce danger.
Le deuxième extrait est plus saisissant encore:
«Cependant très courageux, les fellagas qui font face au lieutenant Boucheloum et au sergent-major Bonnard avançaient par échelons, tiraient et manœuvraient absolument à l’européenne»
L’adverbe «cependant» trahit le préjugé de celui qui écrit: le courage contrarie l’image du «rebelle» désordonné. Ces hommes avancent par échelons, alternent mouvement et feu et restent organisés sous la pression. Le qualificatif «à l’européenne» les mesure au modèle français; il révèle surtout que l’armée ne peut plus les réduire à une foule sans méthode.
Le troisième passage complète le tableau:
«L’ennemi est discipliné et manœuvre à l’européenne, sections en colonne par un, déploiement en tirailleurs, franches liaisons, etc...»
Sections, colonnes, déploiements, liaisons: le lexique est celui d’une troupe organisée. Dans un rapport interne qui n’est pas destiné à célébrer l’adversaire, les officiers reconnaissent sa bravoure, sa discipline et sa capacité à déjouer une manœuvre.
La nature du document renforce la portée de ces mots. Laperrine ne rédige ni un récit héroïque pour la presse ni une proclamation destinée aux populations. Il argumente devant sa hiérarchie pour obtenir du matériel. Il a donc intérêt à être précis sur la menace, sous peine de voir sa demande rejetée. Son appréciation reste celle d’un chef colonial, mais elle constitue un aveu professionnel: les rebellions ont atteint un niveau tactique qui rend possible le débordement d’unités françaises.
Les combattants n’ont peut-être pas remporté les journées de mai, mais ils ont obligé l’un des chefs les plus expérimentés du Sahara à constater que les anciennes méthodes ne suffisent plus et à réclamer des armes du front européen. Une armée sûre de sa victoire ne décrit pas son prestige comme «chancelant».
«Fellaga», un combattant transformé en hors-la-loi
Dans la scène décrite, «fellaga» désigne un homme qui combat les forces françaises les armes à la main. Le rendre ici par «combattant» restitue sa fonction dans la bataille. Son histoire lexicale renvoie au «pourfendeur», puis au «bandit de grand chemin». Dans l’usage colonial français, il sert à désigner des hommes insurgés contre l’autorité établie par la France, en les rapprochant du brigand, du coupeur de route ou du hors-la-loi. Il sera plus tard, dans les années cinquante, appliqué aux partisans des mouvements de libération nationale, notamment en Tunisie et en Algérie.
Dans les écrits militaires, cette qualification a une fonction politique très concrète. Le rebelle qualifié de bandit n’appelle pas une négociation entre deux forces; il appelle une poursuite, une arrestation ou une destruction. Il n’est pas traité comme le membre d’une communauté belligérante, mais comme un individu placé hors de l’ordre légitime.
Le mot permet ainsi à la France de présenter une guerre de conquête comme une opération de sécurité menée contre des fauteurs de troubles. Pourtant, la description dément l’étiquette: ils obéissent, manœuvrent, entretiennent des liaisons et tentent un débordement. En parlant d’un ennemi «très obéi», Laperrine reconnaît des chefs et une chaîne d’autorité.
La supériorité coloniale n’est plus exclusive
Laperrine compare lui-même deux époques. Autrefois, écrit-il, les méharistes français affrontaient des ennemis «certainement aussi braves qu’eux-mêmes», mais qui ne possédaient ni leur armement puissant ni leurs réserves de munitions. La discipline et la manœuvre sous des chefs européens demeuraient alors, selon lui, l’apanage exclusif des unités coloniales.
Le commandement ne prétend pas avoir vaincu par un courage supérieur. Il admet que la conquête reposait sur l’inégalité des armes, l’abondance des munitions, l’encadrement et la coordination. En 1917, ces avantages se réduisent: les combattants disposent de fusils rapides, se ravitaillent au-delà des frontières, acquièrent une discipline collective et choisissent le lieu de l’attaque.
La «supériorité» française est un avantage matériel qu’il faut renouveler sans cesse. Lorsque l’adversaire dispose des mêmes fusils, conserve des réserves de cartouches et apprend à coordonner le feu avec le mouvement, le prestige colonial cesse d’être une évidence. Il faut alors introduire une nouvelle différence, ici l’artillerie légère et les grenades.
L’armée doit garder des postes, protéger les points d’eau et escorter des convois sur des centaines de kilomètres. L’adversaire peut se disperser, concentrer ses forces, frapper puis se retirer. Il est, résume Laperrine, «libre de choisir son heure et son point d’attaque».
Deux solutions sont envisagées: augmenter les effectifs ou la puissance de feu. La première coûterait trop cher et dégraderait, selon lui, le recrutement. Il a donc demandé des «engins modernes et récents»: fusils-mitrailleurs, lance-bombes, grenades V.B. et grenades à main. Il lui manque une arme à longue portée, assez légère pour accompagner les groupes mobiles.
Les canons de 80 mm de montagne sont trop lourds et restent cantonnés aux postes ou aux grosses colonnes. Le canon de 37 mm modèle 1916 T.R., utilisé sur le front français, paraît idéal par sa portée, sa robustesse et sa légèreté. La pièce peut suivre les méharistes et ses munitions ne mobilisent que quatre ou cinq animaux de bât.
Le transfert est révélateur: une arme du front industriel doit restaurer dans le désert la distance technologique sur laquelle repose l’ordre colonial. Le Sahara reste un front où la France cherche à rétablir une asymétrie que ses adversaires ont réduite.
L’aveu final d’une guerre inachevée
La dernière phrase du rapport condense toute l’anxiété de l’état-major:
«Nos unités méharistes très armées et confiantes, quand leurs animaux, actuellement très usés, se seront reposés, seront alors à même de pouvoir mener à bien la défense de nos confins sahariens. Tâche que rend chaque jour plus difficile la présence à nos portes d’un ennemi nombreux, bien armé, très obéi, fanatique et mordant.»
La demande d’artillerie constitue un constat politique: en 1917, la France ne tient pas ses «possessions sahariennes» par un traité ou une administration, mais par des postes isolés, des convois, des agents, des auxiliaires, des munitions et la perspective d’une violence supérieure.
Le paradoxe tient en une ligne: la France prétend défendre des territoires déjà possédés, tout en reconnaissant que leur sécurité dépend d’une supériorité à reconstruire. Quinze ans après les arrangements censés stabiliser les confins algéro-marocains, la frontière reste un front. Derrière le mot dépréciatif de «fellagas», l’archive laisse apparaître des combattants qui continuaient, en 1917, à faire la guerre à la pénétration saharienne.
¹ «Rapport du général Laperrine au sujet de l’emploi des canons de 87mm dans les compagnies sahariennes», Alger le 27 juin 1917, adressé à l’état-major. Service historique de la Défense, Archives militaires de Vincennes cote GR 1 H 1038.








