«Des considérations diverses ne nous l’ont pas permis, et le Maroc, mis au courant de nos projets, s’est empressé, au contraire, de prendre les devants et de rendre notre occupation ultérieure de plus en plus difficile en soudant chaque jour plus étroitement son rapprochement avec le Touat. Actuellement, on compte une dizaine de caïds marocains à la tête des principales fractions du Touat, du Gourara et du Tidikelt.»
L’aveu remonte au 25 janvier 1893. Il figure dans la «Note pour Monsieur le Ministre sur la question du Touat»¹, rédigée à Paris sous l’en-tête de l’État-major de l’Armée. Son destinataire est le ministre de la Guerre, alors le général Julien Loizillon.
Dès l’ouverture, la note associe sécurité de l’Algérie française et pénétration continentale, puis place le Maroc au centre du dossier en accusant son gouvernement d’avoir «aggravé et précipité» les événements. On reproche au Royaume de pratiquer une «ingérence». Pourtant, le texte décrit un faisceau d’actes politiques: mouvements envisagés du Sultan, cavaliers du Makhzen, émissaires, droits anciens revendiqués, caïds nommés et, finalement, «possession effective». La présence chérifienne est constatée, disqualifiée comme empiètement, puis désignée comme la raison qui rend l’occupation urgente.
Un vaste ensemble d’oasis que Paris ne pouvait plus présenter comme un désert vide
Le «Touat» de la note est un grand ensemble géographique et stratégique, construit par le regard militaire français autour de cinq groupes d’oasis. Le document les énumère d’est en ouest: «Le Tidikelt, centre principal In Salah, avec son annexe l’Aoulef; le Touat, proprement dit, avec la ville de Tamentit comme chef-lieu; le Gourara avec son annexe l’Aouguerout, centre principal Timimoun; l’Oued Messaoura, dont la région la plus importante est celle du Kerzaz; enfin, le petit Ksar d’Igli et son territoire.»
Cette nomenclature a une fonction précise. Elle transforme une mosaïque d’oasis, de ksour, de palmeraies, de fractions, de communautés et de routes en un théâtre d’opérations continu. Chaque nom est déjà un objectif potentiel. L’État-major évalue ensuite les hommes, les armes et les ressources végétales: «La population du Touat est estimée à 230.000 âmes, pouvant fournir, croit-on, 25.000 fusils au minimum et possédant plus de 7.000.000 de palmiers.» Pour l’armée, 230.000 habitants interdisent l’image de quelques campements dispersés; 25.000 fusils représentent un potentiel de résistance; 7 millions de palmiers désignent richesse, fixation humaine et ravitaillement possible des oasis, des caravanes et des futures garnisons. La phrase qui clôt ce développement économique expose sans détour la logique de puissance: «La possession de ces régions rendra donc la puissance qui y dominera maîtresse des voies de communication commerciale du Sahara.»
«Note pour Monsieur le Ministre sur la question du Touat», en date du 25 janvier 1893, non signée, rédigée à Paris sous l’en-tête du Ministère de la Guerre, de l’État-major de l’Armée et de la Section d’Afrique. Son destinataire est le ministre de la Guerre, cote GR/7/NN/9/466, conservé au SHD, Archives militaires de Vincennes. (Page 1/22)
La note propose aussi une estimation du territoire:
«Son territoire […] forme une bande de près de 1.100 kilomètres environ de long sur 100 kilomètres de large», à savoir une superficie de 110.000 km². Elle donne un aperçu du territoire spolié au Maroc. La comparer à des États contemporains lui donnerait une précision utile. C’est l’équivalent de pays comme la Bulgarie (environ 111.000 km²), Cuba (environ 110.000 km²) ou le Guatemala (environ 109.000 km²). Cela sans évoquer le Sud oranais et le territoire du nord-ouest algérien qui ont toujours appartenu au Maroc.
Dix caïds marocains au cœur des oasis
La présence marocaine ne surgit pas tardivement dans la note. Dès l’ouverture, l’État-major invoque l’attitude du gouvernement marocain et son action dans les affaires du Touat. Mais c’est après l’évocation d’El Goléa que le rédacteur livre son constat le plus compromettant pour la thèse qu’il défend. La présence française, écrit-il, aurait pu être suivie d’une prise de possession immédiate. Elle ne l’a pas été: «Actuellement, on compte une dizaine de caïds marocains à la tête des principales fractions du Touat, du Gourara et du Tidikelt.» L’auteur s’inquiète: le Maroc va «rendre notre occupation ultérieure de plus en plus difficile en soudant chaque jour plus étroitement son rapprochement avec le Touat.» Les caïds marocains ne sont pas concentrés dans un ksar: ils se trouvent «à la tête des principales fractions» du Touat, du Gourara et du Tidikelt. Cette extension indique un maillage destiné à relayer des ordres et à fournir des interlocuteurs investis d’un titre chérifien.
Le caïd est l’équivalent d’un gouverneur ou d’un préfet moderne. Ils sont les représentants officiels du Sultan du Maroc dans la vaste région du Grand Touat: transmettre ses décisions, arbitrer, mobiliser, maintenir l’ordre ou centraliser des contributions. La dizaine de caïds marocains présents en 1893 reflète une délégation politique organisée, revendiquée par le Sultan et reconnue comme telle par la France.
En 1923, Martin reproduit un «Tableau de commandement des Oasis en 1892». Il y compte dix-huit caïds pour l’année mentionnée, soit un an avant la note:
| Caïd/Gouverneur investi | Principaux territoires ou ksour | |
|---|---|---|
| 1 | Mhammed ben El-Hadj Abdelkader | In-Hammou, Tâantast, Tazliza, Sidi-Mansour, Tabelkoza |
| 2 | Abdelkerim ben Mohammed | Fatis, Zaouïet-Debbagh, Oudghagh, Oulad-Aïach |
| 3 | El-Hadj Ahmed ben El-Arbi | El-Haïha, Oulad-Aïssa |
| 4 | El-Mahfoudh ben Cheïkh | Oulad-Saïd, Semmota, Beni-Mehlal, Lichta, Kali, Aghlad |
| 5 | Mohammed El-Mâzouz | Talmine |
| 6 | Kouider ben El-Hadj Abdesselam | El-Kef, El-Hadj Guelmane, Taghit, Badriane et l’ensemble des Khenafsa du Gourara |
| 7 | Brahim ben Abdelhaï | Charouine, Takoulzi |
| 8 | Mohammed ou Salem ben Abderrahmane | Timimoun, Oulad-Talha, Taoursit, El-Ouadjda, Sahela, Charef, Bou-Guemma, Akbour, Tasfaout, Zaouïet-Sidi-Amor |
| 9 | Mhammed ben Cheïkh | Tiberghamine, Ksar-El-Hadj, Tinakline, Tala-Aboud, Zaouïet-Sidi-Abdallah |
| 10 | El-Hadj Amor ben El-Hadj Ahmed | Deldoul, Oulad-Mahmoud, Oulad-Rachid, Oulad-Ali, Metarfa, Kaberten |
| 11 | Mohammed ben Mohammed | Brinken, Hammad, Amour, Keda, Oudjlane, Oufrane, Sebâ |
| 12 | Mohammed-Abdelkader ben El-Hadj Belkassem | Bouda, Tamentit, Bou-Faddi, Abbani, El-Allouchia, Oudghagh, Ben-Hemi, El-Mansour, Noum-en-Nas, Gharmianou, Tazoult |
| 13 | Hassoun ben El-Hadj Mhammed, dit Ba-Hassoun | Timmi, El-Maïz, Chorfa d’El-Hebla, Tasfaout, Azzi, Oulad-Ber-Rachid, Oulad-Moulay-Bou-Farès, Kasbet-El-Harar, Sidi-Youcef, Ba-Amor, Oulad-Yahia, Djedid, Oulad-Antar, Ikkis, Tamaseght, Aghil, Titaf |
| 14 | El-Abbès ben Djelloul | Inzegmir, Bou-Andji, Ghezira, El-Khalfi, Zaouïet-Belal |
| 15 | Mohammed ben Yâïch | Taorirt, Tinnourt, Berrich, El-Mestour, Zaouïet-El-Hachef, Aït-Messaoud, En-Nefis, Taârrabt, Tinoulaf, Entehet |
| 16 | El-Hadj El-Mehdi ben Ba-Djouda | Oulad-Ba-Hammou, Igosten, Sahela, Oulad-El-Hadj, Deghamcha, Inghar |
| 17 | Mohammed ben El-Hadj Ahmed-Mahmoud | Oulad-Mokhtar, Foggaret-Ez-Zoua, Foggaret-El-Arab, Oulad-Belkassem |
| 18 | Moulay-Ali ben Ismaïl | Les ksour des Oulad-Sidi-Hammou-Bel-Hadj à partir de Mekid |
Source: «Tableau de commandement des Oasis en 1892», in «Quatre siècles d’histoire marocaine», Martin, Alfred-Georges-Paul, 1923.
Les dix caïds évoqués dans la note militaire interdisent de réduire l’action marocaine à une revendication abstraite. En janvier 1893, l’État-major voit des titulaires d’offices chérifiens, suit cavaliers, émissaires et communications du Sultan, puis redoute que ce réseau gêne l’occupation. Sa stratégie se réorganise autour de cet obstacle politique.
Le Sultan averti, mais décidé à maintenir son action
La diplomatie française tente d’abord de neutraliser cet obstacle par une déclaration unilatérale. Après avoir consulté l’Espagne, dont la réponse est décrite comme évasive et attachée au statu quo marocain, la note énonce une formule révélatrice:
«Cependant, en fait, les affaires du Touat n’engageaient en rien la question marocaine.»
Tout le document dément cette séparation. Si le Touat n’engageait pas la question marocaine, pourquoi consulter Madrid, avertir deux fois le Sultan, redouter sa marche vers le Gourara et concevoir des itinéraires destinés à «séparer» les oasis du Maroc? La formule est une fiction diplomatique permettant de présenter l’action contre des agents chérifiens comme extérieure au royaume.
Le premier avertissement est daté du 15 juillet 1891: «Notre Ministre à Tanger reçut l’ordre d’informer officiellement le Sultan que la France ne lui reconnaissait aucun titre de possession au Touat. Cette communication fut faite à Mouley Hassein le 15 juillet 1891.»
Le chef de mission en fonctions était Jules Patenôtre, ministre à Tanger depuis 1888, transféré à Washington en août 1891.
L’avertissement produit l’effet inverse. Paris apprend que le Sultan envisage de se diriger avec son Makhzen vers le Gourara. Une seconde communication, faite le 5 août 1891, menace de ne pas tolérer son action dans des oasis que la France place dans sa zone d’influence. La note résume ainsi la réaction chérifienne:
«Mouley Hassein ne tint aucun compte de nos protestations et ne fit, au contraire, qu’accentuer ses agissements en envoyant de nouveaux groupes de cavaliers de son maghzen dans le Touat.»
Lire aussi : Le démembrement du Sahara «oriental» tel que documenté par le «Bulletin du Comité de l’Afrique française» en 1893 (3)
Le vocabulaire est colonial: «agissements», «empiètements», «protestations». Le fait décrit est pourtant clair: le Sultan renforce sa présence. Les cavaliers prouvent la capacité du Makhzen à envoyer, escorter et protéger ses représentants.
L’effet de ces missions sur les populations est lui aussi reconnu:
«L’arrivée de ces émissaires produisit une très vive impression sur l’imagination facilement excitable des populations des Ksours. Le bruit se répandit aussi qu’un caïd marocain se rendrait à El Goléa pour en réclamer la restitution au nom du Sultan.»
Le ton cherche à minorer une réalité embarrassante: les émissaires chérifiens modifient les attentes politiques jusque dans les zones occupées par la France. La rumeur d’une revendication d’El Goléa montre que les appartenances sahariennes ne se laissent pas enfermer dans les limites voulues par Paris.
Moulay Hassan Ier répond également sur le terrain du droit historique. La note rapporte:
«En réponse à celle du 5 août, il se borna à protester de ses bonnes intentions, mais il rappela, en même temps, les droits de souveraineté que ses ancêtres auraient exercés sur le Touat. Ces prétendus droits remonteraient à des époques très reculées. En somme, Mouley Hassein déclara qu’il ne pourrait que s’incliner devant la force des choses.»
Des droits ancestraux sont revendiqués par le Sultan. Ne s’incliner que devant «la force des choses» n’est pas reconnaître la thèse française, mais constater un rapport militaire défavorable. La note ajoute que Moulay Hassan Ier continue d’agir sur le Touat.
«Ces projets forment un laboratoire de conquête. Ils testent deux portes, le Sud oranais par Igli et la Saoura, ou El Goléa par le Meguiden et le Tademaït. L’ordre, les effectifs et le calendrier varient; tous veulent remplacer les routes tournées vers le Maroc par des lignes de postes et de commandement reliées à l’Algérie française»
— Karim Serraj
La conclusion de la première partie ruine finalement la fiction d’une affaire étrangère au Maroc:
«De ces renseignements il ressort que le Sultan du Maroc se considère déjà comme en possession effective du Touat.»
En 1893, Moulay Hassan Ier mena une harka jusqu’au Tafilalt sans atteindre le Gourara, puis regagna le nord pendant la crise de Melilla. Sa mort en 1894 modifia le rapport de forces.
«Séparer du Maroc»: cinq projets pour une même conquête
Après avoir conclu que la diplomatie n’a pas fait reculer le Sultan, la note change de registre. Elle annonce:
«Ces résultats ne semblent pas pouvoir être atteints en agissant diplomatiquement, c’est-à-dire sans l’emploi de la force. Nous venons de voir, en effet, que le Sultan, loin de tenir compte des observations et des avertissements que notre Agent au Maroc a été chargé de lui présenter, s’est, au contraire, hâté de faire acte de souveraineté au Touat. Nous sommes donc en droit de recourir à des moyens énergiques.»
Le raisonnement est circulaire: la France nie les actes du Sultan, lui ordonne de les interrompre, puis fait de leur poursuite le fondement du recours à la force. Les plans de Tirman, Philebert, Cambon, Bréart et du Bessol sont exposés un à un par l’auteur. Ils diffèrent par les axes et les effectifs, non par l’objectif: prendre les oasis en rompant leur continuité avec le Maroc.
En décembre 1890, Tirman présente l’occupation du Touat comme le préalable à la pénétration vers l’Afrique centrale. Une colonne formée dans le Sud oranais doit prendre successivement Gourara, Touat, Tidikelt et In Salah; une force légère partie d’El Goléa mènerait un raid simultané. L’itinéraire obéit à une finalité explicite:
«Il insistait, en même temps, sur l’adoption de l’itinéraire par l’Oued Zousfana, Igli et l’Oued Messaoura afin de séparer de suite du Maroc toutes les populations de la rive gauche de ces vallées.»
La route est choisie pour produire une séparation politique immédiate. Igli devient le verrou, la Messaoura l’axe de pénétration, la rive gauche un espace soustrait aux communications marocaines. Tirman veut briser d’emblée toute résistance et donner à l’occupation un caractère permanent.
Le général Philebert reprend la logique depuis Aïn Sefra ou, de préférence, Djenien bou Rezg. Il prévoit de descendre les oueds Dermel, El Azouali et Zousfana, de s’établir à Igli, puis de suivre la Messaoura vers le Gourara et le Touat: «Toujours de manière à couper progressivement les communications du Maroc avec ces régions.»
«Couper» signifie sectionner des relations préexistantes. Le projet chiffre la conquête: 300 kilomètres jusqu’à Igli, 700 jusqu’à Tamentit; quinze et trente-cinq jours de marche théorique, mais quarante à quarante-cinq jours jusqu’à Igli et le double avec la création des postes. Six mois seraient nécessaires pour l’ensemble; une campagne de trois mois pourrait prendre Igli, recevoir des «soumissions» et laisser des garnisons avant l’offensive suivante.
Philebert prévoit 3.500 combattants et moins de 2 millions de francs. Jalonner la ligne, créer des postes, protéger les routes, recevoir les soumissions et installer des garnisons: sa colonne porte déjà l’administration future et doit rendre le changement irréversible.
Jules Cambon, successeur de Tirman au gouvernement général, se rallie d’abord au même axe. La note résume son projet: «Il demandait la constitution d’une colonne qui rejoindrait à Aïn-Sefra, descendrait sur Igli par l’Oued Zousfana, afin de séparer immédiatement du Maroc les populations du Gourara.»
En août 1891, les Affaires étrangères craignent toutefois qu’une marche depuis Aïn Sefra soit perçue comme hostile au Maroc. Cambon propose alors de partir d’El Goléa vers In Salah et Timimoun pendant l’hiver 1891-1892. Le point de départ change pour rendre l’offensive diplomatiquement moins frontale, non pour modifier son objectif.
Après un nouvel ajournement, Paris tente une pénétration indirecte. Si Kaddour des Ouled Sidi Cheikh, puis le chérif d’Ouezzan, protégé français, doivent combattre l’action marocaine. La note reconnaît l’échec des deux missions. Des lettres du Sultan ont précédé le chérif d’Ouezzan et neutralisé sa démarche.
«La présence des troupes françaises dans cette région était une menace pour les oasis d’In Salah et du Touat, et si nous eussions pu la faire suivre immédiatement d’une prise de possession effective, les populations ainsi conquises se seraient certainement inclinées sans hésitation devant notre force et le Sultan devant le fait accompli»
— «Note pour Monsieur le Ministre sur la question du Touat», non signée, 25 janvier 1893, Archives militaires de Vincennes
Bréart et du Bessol privilégient l’est. En 1890, Bréart propose une marche de Ghardaïa sur Timimoun. En 1891, du Bessol fait d’El Goléa le départ d’une double opération vers Timimoun et In Salah, soutenue éventuellement par une démonstration dans le Sud oranais. Son image tactique est brutale: «Il suppose que les populations, prises dans les deux griffes de cette pince, ne nous opposeront qu’une faible résistance.» La première colonne compterait 1.000 hommes de troupes régulières, la seconde environ 500; la dépense est évaluée à 1,5 million de francs. L’avantage technologique est expressément invoqué: «Avec la supériorité de notre nouvel armement considérablement accrue par l’emploi des obus à mélinite pour les pièces de montagne, nous pouvons sans courir aucun risque opérer simultanément par deux colonnes distinctes sur Timimoun et sur In Salah.»
La mélinite fait basculer le texte de la police des confins vers la guerre contre des ksour fortifiés. Colonnes convergentes, explosifs, effectifs, chameaux, eaux et étapes sont calculés parce que l’occupation est conçue comme une opération réalisable, non comme une hypothèse lointaine.
Du Bessol juge l’axe d’Aïn Sefra et d’Igli meilleur pour l’eau et les fourrages, mais craint que les populations de la Zousfana ne réunissent plus de 50.000 fusils et n’imposent 10.000 combattants français. Même amplifiée, l’estimation révèle la crainte d’une guerre sur le flanc marocain. L’axe oriental réduit ce risque diplomatique et militaire.
Ces projets forment un laboratoire de conquête. Ils testent deux portes, le Sud oranais par Igli et la Saoura, ou El Goléa par le Meguiden et le Tademaït. L’ordre, les effectifs et le calendrier varient; tous veulent remplacer les routes tournées vers le Maroc par des lignes de postes et de commandement reliées à l’Algérie française.
Le «fait accompli», de la note de 1893 à l’occupation effective
Une phrase résume la doctrine qui sous-tend ces plans: «La présence des troupes françaises dans cette région était une menace pour les oasis d’In Salah et du Touat, et si nous eussions pu la faire suivre immédiatement d’une prise de possession effective, les populations ainsi conquises se seraient certainement inclinées sans hésitation devant notre force et le Sultan devant le fait accompli.»
Tout y est: la menace assumée, la «prise de possession», les «populations ainsi conquises», la force et le «fait accompli». L’État-major n’attend pas qu’un droit incontestable précède l’occupation. Il compte sur l’occupation pour produire une situation que le Sultan, placé devant la supériorité militaire française, serait forcé d’accepter. Le fait accompli n’est pas ici une conséquence imprévue; il est la méthode.
La note ne fut pas exécutée immédiatement. Diplomatie et ravitaillement retardèrent l’offensive, mais l’attente resta active. Djenien bou Rezg fut occupé en juillet 1885 et son bordj achevé en décembre 1888. En 1894, les forts Lallemand, Miribel et Mac-Mahon jalonnèrent les routes; en 1897, le cercle de l’Extrême-Sud eut son chef-lieu à El Goléa. Ces postes fournirent les étapes réclamées par les plans.
Le passage à l’acte vient à la fin de 1899. La mission Flamand, escortée par le capitaine Pein, atteint Iguesten le 27 décembre et est attaquée le lendemain. Après Deghamcha, le 5 janvier 1900, le groupe d’In Salah se soumet. En mars, Paris décide l’occupation des oasis du Sud-Ouest. Une colonne marche sur le Tidikelt; une autre occupe Igli le 5 avril; des forces convergent vers Timimoun. Le général Servière entre à Adrar le 30 juillet. La résistance se poursuit au Gourara, notamment à Timimoun et Charouine en février 1901, avant que les auteurs coloniaux ne déclarent l’affaire résolue au printemps.
L’exécution combine les axes étudiés: pression depuis El Goléa, conquête d’In Salah, prise d’Igli, convergence vers le Gourara, pénétration dans le Touat et installation de garnisons. Les colonnes ne découvrent pas leur stratégie; elles réalisent par étapes la séparation déjà pensée entre les oasis et le Maroc.
¹ «Note pour Monsieur le Ministre sur la question du Touat», en date du 25 janvier 1893, non signée, rédigée à Paris sous l’en-tête du Ministère de la Guerre, de l’État-major de l’Armée et de la Section d’Afrique. Son destinataire est le ministre de la Guerre, cote GR/7/NN/9/466, conservé au SHD, Archives militaires de Vincennes.


























