Archives militaires de Vincennes. EP 1: quand la France considérait le «Sahara occidental» comme marocain

Karim Serraj.

ChroniqueCette chronique inaugure une série consacrée aux Archives militaires de Vincennes et aux dossiers français d’entre 1850 et 1920 relatifs aussi bien au Sahara occidental qu’au Sahara oriental. Sur une idée de Bernard Lugan, Le360 a envoyé Karim Serraj séjourner à Paris afin de mener des recherches dans les archives du Service historique de la Défense. Cette enquête a permis de retrouver un fonds parlant de première main, resté jusqu’ici inexploité par les historiens et les chercheurs.

Le 12/07/2026 à 10h59

Une «Note et renseignements sur le Sahara occidental» en 8 pages, conservée dans les archives de Vincennes, qualifie en 1918 les tribus du Sahara occidental de «marocaines». Son propos est même de justifier et d’expliquer pourquoi ces tribus sont considérées comme «marocaines» par plusieurs sources, dont le Gouvernement français d’Algérie, le ministère de la Guerre de France, plusieurs chefs militaires français et des explorateurs allemands. Tout comme le document exclut l’Oued Messaoura (aujourd’hui appelé Oued Saoura situé en Algérie) du Sahara algérien et affirme la suzeraineté du sultan chérifien sur le Touat.

La pièce présentée ici émane de l’appareil français lui-même. La marocanité qu’elle constate n’est donc pas une revendication rétrospective, mais le résultat d’un examen administratif français. Il faut lire «Sahara occidental» dans le sens géographique de l’époque. La littérature militaire pouvait ranger sous cette expression un ensemble allant du Touat, du Gourara et du Tidikelt jusqu’à l’Adrar mauritanien, la Seguia el-Hamra et le Rio de Oro. La note se concentre ici sur l’ouest saharien des confins algéro-marocains. Elle ne se confond donc pas terme à terme avec la seule carte contemporaine du Sahara occidental. Cette précision évite l’anachronisme sans modifier son constat central: dans le «Sahara occidental» qu’elle décrit, l’administration française rencontre une profondeur tribale, politique et commerciale marocaine.

«Des tribus marocaines»: le verdict français

La note commence sans détour. Elle ne présente pas une hypothèse, mais une qualification déjà établie par plusieurs autorités:

«Les Doui-Menia et les Ouled Djerir sont désignés, comme étant des tribus marocaines dans les ouvrages du général Daumas, de Rohlfs, de Barbié du Bocage, du colonel Niox, de Gourgeot et du lieutenant Le Châtelier (revue scientifique de 1885).»

La liste compte. Daumas est l’auteur, dès 1845, d’un vaste ouvrage sur le Sahara. Rohlfs est un géographe allemand qui est arrivé au Touat et a déclaré que toute cette partie du Sahara reconnaissait la suzeraineté du sultan du Maroc.

Niox appartient au corpus militaire. Le Chatelier connaît directement le Sud algérien. L’auteur de cette note s’appuie donc sur une convergence de publications militaires, géographiques et exploratoires.

Surtout, la qualification ne reste pas confinée aux livres:

«Dans leur correspondance officielle, le département des Affaires étrangères et le Gouvernement général de l’Algérie donnent à ces tribus la même qualification.»

Cette phrase déplace le document du terrain savant vers celui de l’État. Le ministère de la Guerre constate que les Affaires étrangères et le Gouvernement général de l’Algérie emploient eux aussi le mot «marocaines». Trois branches de l’administration française parlent le même langage.

Dans son ouvrage de 1845, Eugène Daumas rattache Figuig au Maroc, mentionne les Ouled Djerid parmi les fractions des Doui-Menia et situe le grand ensemble tribal dans le territoire marocain. Il relève aussi que la faiblesse de la soumission quotidienne n’efface pas la suzeraineté du sultan du Maroc. C’est exactement la distinction reprise par la note: l’irrégularité de l’impôt ou l’autonomie locale ne suppriment pas l’appartenance politique au Maroc.

La note rappelle en outre que les oasis de Kenatsa et de Kersas apparaissent, dès 1846, comme les points extrêmes acquittant l’impôt au Maroc. Elle attribue au colonel Niox l’intégration des ksour des Beni-Goumi et du ksar d’Igueli aux Doui-Menia.

L’auteur écarte enfin un raisonnement colonial commode, celui qui transforme toute autonomie locale en indépendance:

«La population étant berbère, il n’est pas étonnant d’y rencontrer une organisation communale, organisation que nous avons trouvée également en Kabylie et dans les oasis de l’Algérie, et qui n’implique point l’indépendance politique.»

Une djemaa ou un ksar administré localement ne suffisent pas à faire disparaître une souveraineté supérieure. L’administration française applique ici au Maroc un critère qu’elle connaît en Algérie: l’autonomie interne d’une communauté ne crée pas, par elle-même, un État indépendant.

La Saoura n’appartient pas au Sahara algérien

La note élargit ensuite son raisonnement au cours de la Saoura et aux oasis qui le bordent. Sa conclusion ne laisse guère de place à l’ambiguïté:

«Quand on se place à un point de vue plus général, on est amené à reconnaître avec M. Le Châtelier que le cours et les oasis riveraines de l’Oued Messaoura n’appartiennent point au Sahara Algérien.»

Cette phrase constitue le cœur territorial du document. L’auteur ne se contente plus de qualifier les Doui-Menia ou les Ouled Djerir de tribus marocaines: il délimite un espace et affirme que la vallée, ses ksour et ses oasis ne relèvent pas du domaine algérien. Le constat est d’autant plus remarquable que la Saoura sera par la suite intégrée au territoire de l’Algérie coloniale, puis à celui de l’Algérie indépendante. La note restitue donc un état antérieur des connaissances françaises, avant que la conquête et l’administration ne figent une autre carte.

Le raisonnement repose sur la distinction entre les zones habitées et la bande désertique laissée sans délimitation précise par les accords franco-marocains du 19e siècle. Aux yeux de l’auteur, la Saoura ne peut être confondue avec un espace vide: elle est traversée par des routes caravanières, occupée par des communautés organisées et rattachée aux parcours de tribus que les services français désignent eux-mêmes comme marocaines.

La portée du passage dépasse ainsi la géographie locale. Il montre que, pour une partie de l’administration militaire française, la progression vers la Saoura n’allait pas de soi et ne pouvait être présentée comme une simple extension naturelle du Sahara algérien. Le document reconnaît que cet espace se situait hors du cadre territorial que la France tenait alors pour algérien. Une affirmation devenue particulièrement révélatrice à la lumière du tracé imposé ultérieurement par la colonisation.

Le Touat se réclame du Chérif

Avec le Touat, la note pose une question décisive: comment reconnaître une souveraineté dans un espace où l’impôt n’est ni constant ni uniformément perçu? Sa réponse refuse d’appliquer mécaniquement au Sahara les critères bureaucratiques européens.

Le point de départ est net:

«Le Touat a dépendu d’une manière effective, de l’empire du Maroc».

Le document admet ensuite un relâchement des liens politiques, qu’il situe autour de 1836 d’après Palat, tout en soulignant la permanence des liens religieux. Mais il observe une reprise du lien au cours de la seconde moitié du 19e siècle:

«Depuis 1861, époque du voyage du général Colonieu, les liens politiques tendent à se resserrer; les récits des voyageurs sont à cet égard unanimes.»

Rohlfs aurait constaté ce mouvement. Niox évoque une protestation de l’empereur du Maroc après le voyage de Largeau. Puis vient le témoignage le plus direct sur la manière dont les habitants définissent leur appartenance:

«Dans toutes leurs relations avec nous, les gens du pays se réclament maintenant du Chérif et la première demande qu’ils adressent aux explorateurs européens porte sur la question de savoir s’ils ont un passeport ou une lettre de crédit de l’Empereur Moulay Hassan, leur maître.»

Les habitants demandent donc aux Européens s’ils disposent d’un document du sultan, qualifié de «leur maître». La note ajoute que «M. Le Châtelier constate que l’influence du Chérif est considérable.» Elle ne décrit pas une simple sympathie religieuse, mais une autorité invoquée dans les rapports avec les étrangers.

La question fiscale est traitée frontalement:

«Le non paiement d’impôts réguliers n’a pas au surplus, en pays musulman, la portée que nous lui attribuons quelquefois.»

L’auteur retourne contre l’expansion coloniale l’expérience française. Lors de l’occupation de l’Algérie et de la Tunisie, rappelle-t-il, de nombreuses tribus ne versaient plus de redevances depuis des années; la France ne les avait pas déclarées indépendantes. L’absence de perception régulière ne signifie donc ni vacance de souveraineté ni libre disponibilité du territoire.

Les travaux historiques sur le Touat ont depuis documenté les «jours du Makhzen», c’est-à-dire les passages de colonnes envoyées par le sultan pour lever l’impôt dans les oasis aux 18e et 19e siècles. Ils décrivent un pouvoir discontinu et négocié, mais nullement imaginaire. C’est cette forme saharienne de l’autorité que la note militaire française avait reconnue.

Ce que la France savait avant d’avancer

Au terme de la note, la ligne générale est claire. Les Doui-Menia et les Ouled Djerir sont marocains dans les ouvrages consultés comme dans la correspondance militaire officielle française. Figuig est une oasis marocaine dont certains administrateurs envisagent l’occupation au moyen d’un «prétexte». La Saoura et ses oasis n’appartiennent pas au Sahara algérien. Le Touat a relevé du Maroc, continue de se réclamer du Chérif et demande aux voyageurs les lettres de Moulay Hassan.

Le ministère de la Guerre ne recommande pourtant pas une occupation immédiate. Il préconise d’abord une pénétration économique:

«les régions sahariennes doivent être ouvertes aux Européens au moyen de relations commerciales et en attirant les indigènes par l’appât du gain plutôt que par le prestige des armes et des occupations militaires».

Cette prudence repose sur le coût, l’éloignement et la vulnérabilité des postes, ainsi que sur l’incertitude des débouchés commerciaux du Touat. La note propose les caravanes, les magasins de dépôt et les intermédiaires locaux avant les colonnes armées. Elle réfléchit déjà à la manière d’entrer dans un espace qu’elle ne considère pas comme naturellement algérien.

C’est toute la portée du document retrouvé à Vincennes. Avant les occupations et les cartes imposées, la France savait que les tribus des confins étaient qualifiées de marocaines par ses propres services. Elle savait que les oasis habitées de la Saoura ne se confondaient pas avec le désert non délimité de Lalla Maghnia. Elle savait que le Touat entretenait avec le sultan des liens politiques, religieux et symboliques reconnus par ses habitants. Elle savait enfin que l’avance française relevait d’un projet de pénétration, non de la simple administration d’un territoire déjà acquis.

La note ne parle pas avec les mots d’aujourd’hui. Elle n’en est que plus précieuse. Dans le vocabulaire du ministère de la Guerre, le «Sahara occidental» apparaît comme un espace où la présence marocaine est suffisamment établie pour être consignée, discutée et parfois contournée. Ce premier dossier des Archives militaires de Vincennes restitue ainsi une réalité que les cartes coloniales ont ensuite recouverte: l’état des connaissances françaises avant que la force ne transforme les faits sur le terrain.

Par Karim Serraj
Le 12/07/2026 à 10h59