Le foot, cette ivresse qui nous sauve (ou nous achève)

Karim Boukhari.

ChroniquePourquoi un ballon qui roule pendant 90 minutes peut-il nous transporter plus haut qu’un plaisir charnel ou nous briser plus violemment qu’un deuil personnel?

Le 11/07/2026 à 09h00

La force du foot, c’est l’émotion, c’est-à-dire le côté humain. La montée d’adrénaline a quelque chose d’extatique. C’est un plaisir à nul autre pareil. J’espère ne choquer personne en disant qu’il est plus fort, plus puissant que les plaisirs charnels. Il est d’ailleurs déconseillé aux cardiaques, le risque de crise est réel.

On a longtemps comparé le foot à l’opium. On le disait aussi des religions. C’est à prendre avec des pincettes. Pour comprendre l’importance du foot, il faut laisser de côté l’aspect manipulation des masses et considérer la dimension individuelle, personnelle. Si on s’arrête sur le côté drogue dure et abrutissante, on passe à côté de l’essentiel. Il faut tout ramener à soi, à sa petite personne. C’est là qu’on réalise la dimension folle et proprement extraordinaire de ce sport.

Une victoire peut vous emmener très haut, dans une espèce de nirvana absolu, solitaire. Quand votre équipe gagne, vous avez le sentiment de prendre une revanche sur la vie. C’est votre victoire personnelle, c’est vous qui gagnez contre les autres, contre la vie, contre l’histoire, contre votre propre histoire. La victoire efface vos petites frustrations, elle vous venge et vous donne de nouvelles raisons d’espérer et de croire en vous.

La défaite, elle, fonctionne exactement à l’inverse, avec la même intensité. Elle vient rouvrir de vieilles blessures qui n’avaient rien à voir avec le ballon.

Prenez le match Maroc-France, qui s’est soldé par la défaite des Lions de l’Atlas. Chacun peut développer une explication légitime et personnelle de cette défaite. Au-delà de l’aspect tactico-technique, il y aura toujours ce petit quelque chose que le fan, ou monsieur tout le monde, ira dénicher en croyant avoir découvert le fil à couper le beurre.

«Ce n’est pas seulement une équipe qui perd, c’est une part de soi qui perd»

On a beau savoir, rationnellement, que la France avait l’expérience, le collectif et l’efficacité qu’il fallait ce soir-là, ça ne suffit pas à calmer la frustration. Parce que ce n’est pas seulement une équipe qui perd, c’est une part de soi qui perd. Le supporter projette sur cette équipe du Maroc sa propre trajectoire, ses propres obstacles, ses propres colères contenues. Battre la France, cet ancien «protecteur» qui nous voulait du bien, aurait eu une saveur qui dépassait largement le sport. La défaite a donc un goût amer qui n’a rien à voir avec le foot.

C’est tout le paradoxe de ce sport de dingue: un jeu d’enfant capable de mobiliser les strates les plus intimes de votre psychologie, vos blessures intimes, vos crises d’identité, votre besoin viscéral de reconnaissance. On ne pleure pas seulement pour onze joueurs et un ballon. On pleure parce que, l’espace d’un match, on avait cru que le monde allait enfin nous rendre justice.

Et c’est peut-être ça, au fond, la vraie drogue: non pas le jeu lui-même, mais l’espoir qu’il autorise, chaque fois, contre toute raison. Il faut simplement espérer que le traumatisme de cette défaite face à un adversaire très spécial, au bout d’un match totalement raté, entamé avec la peur au ventre, soit vite évacué…

Par Karim Boukhari
Le 11/07/2026 à 09h00