Les plus anciens doivent se souvenir du premier match du Maroc dans un Mondial. C’était au Mexique, en 1970, et l’adversaire s’appelait l’Allemagne de l’Ouest. Le Maroc a perdu logiquement, après avoir pourtant ouvert le score. Un but d’avance sur la grande RFA, avant de s’incliner 1-2. Nos aînés nous ont longtemps parlé de ce match comme d’un exploit. Non pas parce que le Maroc avait gagné, mais parce qu’il avait «osé» ouvrir le score. «Soyons fiers, on a tenu tête à l’Allemagne.» La défaite, dans leur bouche, sonnait presque comme une victoire.
Pour la petite histoire, ce match a rapidement disparu des archives de la télévision marocaine. On raconte qu’un responsable de la chaîne avait enregistré par-dessus une soirée musicale, ou une course de chevaux. Ambiance. Et peut-être bien que cette disparition a renforcé le mythe: ce qu’on ne voit plus, on l’embellit.
Quelques années plus tôt, le Maroc avait été éliminé de la course au Mondial par l’Espagne. À l’époque, la meilleure sélection africaine devait disputer un barrage contre un représentant européen pour se qualifier au Mondial. L’Espagne gagne à l’aller comme au retour: 0-1, puis 2-3. C’était en 1961. Et là encore, le discours ambiant était le même: «Vous vous rendez compte, on a rivalisé avec la grande Espagne. Celle de Gento, Puskas et Di Stefano!»
«Cette notion de petite nation ne veut plus rien dire. Il existera toujours des écarts de budget, d’infrastructure, etc. Mais tous ces écarts peuvent se dissiper le temps d’un match»
Ces anecdotes ressemblent aujourd’hui à des blagues. Personne ne peut désormais les prendre au sérieux. Ce ne sont pas seulement les mentalités qui ont changé, mais les rapports de force aussi. Hier, on trouvait presque normal que le Zaïre (aujourd’hui RDC) encaisse un mémorable 0-9 face à la Yougoslavie lors du Mondial 1974. On haussait les épaules. C’était l’ordre naturel des choses: les grandes nations écrasaient les petites, et il n’y avait rien à ajouter. Aujourd’hui, cette même RDC enrage d’avoir raté sa qualification face à l’Angleterre. Pas de résignation, pas d’excuse. De la rage.
Il y a un dicton populaire qui dit que «les épaules se sont égalisées»: cette image décrit le moment où le corps d’un enfant achève sa croissance et rejoint le monde des adultes, d’égal à égal. Le football mondial en est là. Les épaules se sont égalisées.
Cette notion de petite nation ne veut plus rien dire. Il existera toujours des écarts de budget, d’infrastructure, etc. Mais tous ces écarts peuvent se dissiper le temps d’un match. On peut tous rêver. On a tous le droit de gagner. Parce qu’on récolte les fruits d’une révolution silencieuse et profonde: formation, investissement, accès aux données, globalisation des entraîneurs et des joueurs. Un gamin de Dakar, de Téhéran ou de Souk El Arba (petite pensée à cette charmante petite ville qui enregistre des records de canicule en ce moment) regarde les mêmes matchs, s’entraîne avec les mêmes outils tactiques, joue peut-être en Europe dès l’adolescence. Le savoir-faire s’est démocratisé et la possibilité de gagner aussi.
Gary Lineker, ancienne gloire du football mondial, avait dit que le football est un sport qui se joue à onze et à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne. Il ne plaisantait pas vraiment. Aujourd’hui, la «grande» Allemagne a été éjectée par le «petit» Paraguay. Et je ne vous parle même pas de la Hollande éliminée par le Maroc, sans que l’on y trouve à redire. Ou du Cap Vert, ce «petit pays» comme chantait Cesaria Evoria, passé tout près d’éliminer Messi, le plus grand joueur de l’histoire.
Le mot de la fin: allez les Lions!




