Les Lions de l’Atlas ont perdu le match, mais ils ont gagné le monde

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naamane Guessous.

ChroniqueLe football est parfois injuste. Il ne retient qu’un score, alors qu’un match raconte une histoire plus riche. Le Maroc, face à la France, a quitté la compétition. Mais il existe des défaites qui agrandissent un peuple.

Le 10/07/2026 à 11h00

Notre équipe a déjà accompli l’essentiel. Elle a changé le regard que le monde porte sur le football marocain. Elle nous a appris que l’audace est parfois plus forte que les statistiques. Mais ce qui restera gravé dans les mémoires dépasse largement le football.

Cette équipe nous a offert une magnifique leçon de comportement. Dans une compétition où la pression est immense, où les nerfs lâchent facilement, où les contestations deviennent un spectacle, les Marocains ont choisi une autre voie.

Ils ont joué avec intensité, sans brutalité. Ils se sont battus avec courage, sans haine. Ils ont respecté leurs adversaires, les arbitres et le public. Ils ont accepté les décisions, même lorsqu’elles leur semblaient injustes. Ils ont défendu nos couleurs sans perdre leur élégance.

Cette maîtrise de soi est leur plus belle victoire. L’État a veillé à ce que la ferveur soit partagée par tous les Marocains. Des fan-zones installées dans les villes, dans des localités plus modestes, permettant à des milliers de personnes de vivre ensemble cette aventure exceptionnelle. Les campagnes, elles aussi, furent associées à cette fête populaire. Le football quittait les stades pour devenir un bien commun, un moment de communion nationale.

Les cafés étaient pleins à craquer. Les écrans, des autels autour desquels se réunissaient des inconnus. Pendant quatre-vingt-dix minutes, les rues devenaient silencieuses. Puis l’explosion de joie: les klaxons, les chants, les drapeaux, la musique, les embrassades entre inconnus. Le pays tout entier semblait battre au rythme d’un même cœur. Et ce, sans aucune incivilité!

«Contrairement à beaucoup de supporters qui cultivent l’agressivité ou l’insulte, les Marocains ont fait des réseaux sociaux un immense terrain de jeu. Ils ont chambré leurs adversaires avec malice, sans méchanceté»

—  Soumaya Naamane Guessous

Les familles vivaient ces rencontres comme des fêtes nationales. Et il y avait cette image que l’on n’aurait jamais imaginée il y a quelques années: des femmes âgées, élevées dans un univers où les terrasses de cafés étaient exclusivement masculines, prenaient place parmi les supporters. Elles suivaient le match avec passion, discutaient tactique, commentaient les choix du sélectionneur, surveillaient les joueurs autant que l’arbitre et s’indignaient des décisions qu’elles jugeaient injustes. De véritables expertes du football.

Le ballon rond avait réussi un miracle: abolir les générations, les habitudes et même certains codes sociaux. Pendant quelques semaines, il n’y avait plus ni hommes ni femmes, ni jeunes ni vieux, ni initiés ni profanes. Que des Marocains vibrant à l’unisson derrière leur équipe.

Le football était redevenu ce qu’il devrait toujours être: un formidable créateur de lien. Puis il y avait les Marocains du monde. À Paris, Bruxelles, Amsterdam, Barcelone, Londres, New York ou Montréal, ils se retrouvaient sous le même drapeau. Pendant quelques semaines, les distances s’étaient effacées.

Le Maroc n’était plus un pays. Il était une émotion. Mais le plus extraordinaire est sans doute venu d’ailleurs. Cette équipe est devenue celle de millions de personnes qui n’avaient aucun lien avec le Royaume. En Afrique, où les Lions de l’Atlas portaient les espoirs de tout un continent. Dans le monde arabe, où chacun se reconnaissait dans leur parcours. Et jusqu’au Mexique, où un véritable mouvement de sympathie est né autour du Maroc. Les supporters mexicains avaient adopté cette équipe avec une ferveur étonnante.

Le Maroc incarnait l’idée que rien n’est définitivement écrit. Contrairement à beaucoup de supporters qui cultivent l’agressivité ou l’insulte, les Marocains ont fait des réseaux sociaux un immense terrain de jeu. Ils ont chambré leurs adversaires avec malice, sans méchanceté.

Ils y ont déployé l’une de leurs plus belles qualités: l’humour. Chaque rencontre donnait naissance à une avalanche de montages, de vidéos, de chansons détournées, de plaisanteries qui faisaient rire au-delà du Royaume.

On annonçait avec gourmandise que le coq français finirait en tajine, que le lion de l’Atlas avait déjà réservé sa place à table, tandis que les supporters adverses répondaient avec le même sourire.

Cette autodérision permanente, cette manière de transformer le football en une immense fête populaire, ont largement contribué à la sympathie dont le Maroc a bénéficié tout au long de la compétition.

«Les grandes équipes ne se mesurent pas seulement au nombre de trophées qu’elles remportent, mais à l’empreinte qu’elles laissent dans les mémoires»

On oubliera peut-être le score de ce quart de finale. En revanche, on se souviendra longtemps de cette équipe. De sa solidarité. De son humilité. De son courage. De son intelligence tactique. De son respect des autres. De sa capacité à maîtriser ses émotions quand tant d’autres les laissent les dominer.

Elle aura laissé un héritage immense. Des milliers d’enfants rêveront de porter un jour le maillot national. Des parents montreront à leurs enfants qu’on peut être ambitieux sans être arrogant, combatif sans être violent, victorieux sans humilier et vaincu sans perdre sa dignité.

Les grandes équipes ne se mesurent pas seulement au nombre de trophées qu’elles remportent, mais à l’empreinte qu’elles laissent dans les mémoires. Les Lions de l’Atlas appartiennent désormais à cette catégorie. Ils n’ont peut-être pas gagné la Coupe du monde. Mais ils ont gagné quelque chose de plus rare. Le respect. L’admiration. Et le cœur de millions de personnes à travers le monde. Certaines victoires s’inscrivent dans les palmarès. D’autres entrent dans l’Histoire. La leur en fait désormais partie.

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 10/07/2026 à 11h00