Ce que révèlent les projections du HCP sur la fécondité au Maroc

Le rythme de la baisse de la fécondité observée durant la dernière décennie au Maroc ne cesse de s’accentuer, selon le HCP. (Photo d'illustration, Crédit: Unsplash)

La fécondité recule plus vite en ville qu’à la campagne. L’indice synthétique urbain est passé de 2,01 à 1,77 enfant par femme en dix ans, contre une baisse de 7% en milieu rural. Le HCP y voit l’arbitrage d’une génération prise entre coût de la vie, carrière et projet familial. Les détails.

Le 10/07/2026 à 12h15

Le rythme de la baisse de la fécondité observée durant la dernière décennie au Maroc ne cesse de s’accentuer. Pour la seule période 2014-2024, l’indice synthétique de fécondité (ISF) a enregistré une baisse de 0,24 enfant par femme, soit 11%, un rythme de diminution soutenu de près de 2% par an, apprend-on des Projections de la population du Maroc 2024-2060 du Haut-commissariat au plan (HCP).

Le pays passe ainsi sous le seuil de renouvellement des générations, estimé à 2,1 enfants par femme. Le HCP souligne que ce déclin s’opère «malgré le fait qu’une part assez importante de la population marocaine réside encore en milieu rural, où les comportements démographiques restent traditionnellement plus élevés».

En milieu urbain, la fécondité était déjà proche du seuil de remplacement des générations en 2014. Elle poursuit sa baisse depuis. L’ISF y est passé de 2,01 à 1,77 enfant par femme entre 2014 et 2024, soit un recul de 12%, plus rapide que la moyenne nationale.

Le HCP y voit le signe d’une «transition démographique avancée dans les villes», qui reflète les effets combinés de la modernisation des modes de vie, d’une meilleure scolarisation des femmes et d’un accès généralisé aux services de santé reproductive et aux méthodes de planification familiale. L’institution relève aussi le rôle des contraintes économiques et de «l’évolution des aspirations familiales», qui accentuent la réduction de la taille des familles en ville.

Une baisse plus modérée à la campagne

En milieu rural, l’ISF est historiquement plus élevé, ce qui témoigne selon le HCP de «conditions socio-économiques et culturelles distinctes». Cet indice a toutefois connu lui aussi une baisse, plus contenue, de 7% entre 2014 et 2024. Ce recul traduit les progrès en matière d’accès aux soins de santé, la diffusion des contraceptifs et la transformation progressive des normes sociales dans les zones rurales.

D’ailleurs, l’écart de fécondité entre les deux milieux s’est considérablement réduit sur une longue période. Il est passé de 2,3 enfants en 1982 à seulement 0,6 enfant en 2024. Le HCP parle d’une «homogénéisation des comportements reproductifs», probablement liée à l’amélioration des infrastructures sanitaires, à la diffusion des politiques de planification familiale et à la transformation des normes sociales dans les zones rurales.

L’ISF mesuré lors du dernier recensement a été projeté jusqu’en 2060 à partir du modèle empirique des Nations unies datant de 2011, selon trois scénarios. Une baisse rapide, une baisse moyenne ou tendancielle, et une baisse lente de la fécondité. La structure de la fécondité par âge retenue correspond à celle observée lors du recensement de 2024.

Son évolution suivra le schéma proposé par les Nations unies pour les pays arabes, qui prévoit «une transformation progressive des taux spécifiques de fécondité par âge». Concrètement, «cette évolution se traduira par une modification des poids relatifs des différents groupes d’âge et par un décalage du pic de fécondité vers des âges plus avancés».

La transition démographique s’accompagne généralement d’une baisse plus marquée de la fécondité aux âges jeunes, combinée à un glissement progressif du pic vers la tranche 25-29 ans, voire 30-34 ans, où le report des naissances à des âges plus tardifs tend à devenir le comportement dominant.

Scénario moyen: un tassement progressif vers 1,81 enfant par femme

Le scénario tendanciel prolonge les tendances observées ces vingt dernières années, caractérisées par une baisse lente mais régulière de la fécondité. Il table sur un ISF de 1,81 enfant par femme en 2060, contre 1,97 en 2024. La poursuite de l’urbanisation y joue un rôle central en offrant davantage d’opportunités éducatives et professionnelles.

Selon le HCP, le mode de vie urbain «favorise le retard d’entrée en maternité et contribue à la réduction du nombre moyen d’enfants par femme». La progression du niveau d’éducation, en particulier l’accès des femmes à l’enseignement supérieur, ainsi que l’augmentation de leur participation au marché du travail, «entraînent également un report de l’âge à la première maternité et limitent la taille des familles».

Le HCP y ajoute le rôle des contraintes économiques, notamment «le coût élevé du logement et de l’éducation, qui incitent les jeunes ménages à limiter la taille de leur famille». À ces facteurs s’ajoutent des évolutions socioculturelles, marquées par la montée des valeurs individualistes et le souhait d’améliorer la qualité de vie. Les couples privilégient de plus en plus la qualité de vie, l’éducation et le suivi accordés à leurs enfants plutôt que leur nombre.

Scénario haut: vers une quasi-stabilisation à 2,06 enfants par femme

Le scénario haut envisage une légère remontée de la fécondité tout au long de la période, atteignant presque le seuil de remplacement des générations à l’horizon 2060, peut-on lire. «Cette hypothèse repose sur l’idée qu’un renforcement des politiques familiales, conjugué à une amélioration durable des conditions socio-économiques, serait en mesure de soutenir et de stimuler la natalité», détaille le HCP.

C’est pourquoi la mise en place de services de garde d’enfants accessibles, d’incitations financières ciblées, de programmes de logement abordable, ainsi que de mesures facilitant la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, favoriserait la constitution de familles de taille moyenne.

Ce scénario intègre également un effet de rattrapage des naissances différées, certaines femmes choisissant d’avoir des enfants plus tardivement après un premier report. Le HCP relève par ailleurs que «la persistance de zones rurales à fécondité plus élevée et l’apport migratoire de populations jeunes viendraient consolider cette dynamique». Dans ces conditions, l’ISF atteindrait 2,06 enfants par femme en 2060.

Scénario bas: une baisse marquée jusqu’à 1,50 enfant par femme

«Le scénario bas projette une baisse marquée de la fécondité, conduisant à un niveau nettement inférieur au seuil de remplacement, avec un ISF estimé à 1,50 enfant par femme en 2060, un niveau déjà observé dans certains pays européens au début des années 2000», écrit le HCP.

Cette évolution résulterait d’une combinaison de facteurs économiques, comme le coût croissant du logement et des services éducatifs, qui découragent la formation de familles nombreuses. «Elle s’inscrirait également dans un contexte d’émancipation féminine accrue, caractérisé par une forte intégration des femmes dans le marché du travail et par une transformation rapide des modes de vie», fait-on savoir.

Les aspirations à la consommation, l’augmentation du coût de l’enfant et la recherche de liberté individuelle sans contraintes renforceraient cette tendance. Sur le plan socioculturel, les modèles familiaux évolueraient vers des structures centrées sur un ou deux enfants, voire sur l’absence de descendance, tandis que la maternité serait de plus en plus reportée à des âges avancés, «sans rattrapage ultérieur».

Les projections de la fécondité au Maroc, selon la révision 2024 des Nations unies et la variante moyenne du HCP publiée en 2025, présentent des divergences notables à court terme, mais tendent à converger à long terme. En 2025, les Nations unies estiment l’ISF à 2,18 enfants par femme, contre 1,97 selon le HCP, soit un écart de 0,22 point.

Pour le milieu urbain, une seule hypothèse de fécondité est retenue, correspondant à la variante moyenne des projections pour l’ensemble de la population du Maroc, compte tenu du niveau déjà relativement bas de l’ISF observé dans ce milieu.

Entre 2024 et 2060, la fécondité urbaine poursuivrait ainsi une baisse lente mais régulière, passant de 1,77 à 1,66 enfant par femme. Le HCP décrit cette diminution modérée comme la traduction de «la consolidation d’un modèle familial durablement orienté vers de faibles niveaux de fécondité», sans rupture majeure dans le rythme de la transition démographique.

Les facteurs déjà exposés, l’urbanisation avancée, le coût élevé du logement et des services, l’intégration croissante des femmes dans le marché du travail, les transformations rapides des modes de vie et la diffusion de modèles familiaux réduits, restent à l’œuvre sur l’ensemble de la période.

Sur la période de projection, les deux sources prévoient une baisse continue de la fécondité, mais à des rythmes différents. Les Nations unies anticipent un recul de 0,38 point, passant de 2,18 à 1,80, tandis que le HCP projette une diminution plus modérée, de 0,15 point seulement, pour atteindre 1,81. Cela reflète, selon l’institution, une vision d’une stabilisation plus rapide de la fécondité dans les projections nationales.

«Malgré ces différences initiales, les deux trajectoires convergent à l’horizon 2060, avec des niveaux quasiment identiques, 1,80 pour les Nations unies et 1,81 pour le HCP. Cette convergence suggère que les incertitudes portent moins sur le niveau final de la fécondité marocaine que sur le rythme auquel celui-ci sera atteint», estime le HCP. Quel que soit le scénario retenu, le Maroc s’oriente vers une fécondité durablement installée sous le seuil de renouvellement des générations.

Par Hajar Kharroubi
Le 10/07/2026 à 12h15