Pendant des siècles, leurs mausolées ont constitué des lieux de pèlerinage, de guérison, d’espoir, de refuge psychologique. Aujourd’hui, dans les grandes villes, ce monde semble progressivement disparaître.
30 mausolées existent à Casablanca, dont beaucoup témoignent de cette transformation.
Sidi Abderrahman est particulièrement révélateur. Cet îlot entouré par l’océan était fréquenté par des voyantes, des fqihs, des guérisseuses… Ce monde mêlait croyances populaires, magie, spiritualité et recherche de solutions aux problèmes du quotidien. Des femmes venaient demander un mariage, une grossesse, le retour d’un mari. Hommes et femmes demandaient la chance, la guérison, la protection contre le mauvais œil, la vengeance…
Un univers disparu.
On voulait conserver le monument tout en effaçant les pratiques populaires qui l’entouraient.
Le même phénomène a eu lieu à Sidi Maârouf. Le quartier porte son nom, mais il ne reste plus rien de son univers religieux. Le mausolée est fermé, silencieux.
Sidi Mohamed Moul Sbyane, protecteur des enfants, quartier des Hôpitaux, à Casablanca, qui a connu une très grande activité, a disparu.
Sidi Fattah et Sidi Allal Al Karwani, saints emblématiques de l’ancienne médina, sont fermés.
L’État assainit et épure ces espaces, incompatibles avec l’image d’une grande métropole moderne.
Lalla Aicha Albahrya, à Azemmour, à l’embouchure de l’oued Oum Rabii, est réduite à la tombe de cette sainte. Autour, les baraques et installations précaires abritant les voyants et voyantes, ont disparu.
De nouvelles constructions en bois, plus organisées et plus esthétiques, sont en cours d’aménagement, pour des cafés, des restaurants et d’autres lieux de commerce.
L’État cherche à tourner discrètement la page des saints dans nos villes. Non pas en détruisant frontalement les mausolées, car ils font partie du patrimoine et de la mémoire collective, mais en supprimant progressivement les pratiques, les rassemblements et les activités parallèles qui leur donnaient vie.
En milieu rural, ces traditions perdurent. Dans certaines régions du Sud marocain notamment, les mausolées restent nombreux et continuent d’attirer des visiteurs. Une région particulièrement parsemée de tombeaux de saints. D’abord parce qu’elles étaient isolées et manquaient d’écoles et de pouvoir central fort. Les saints y jouaient alors plusieurs rôles: religieux, éducatif, social, médical et même politique.
Ces saints étaient des hommes capables de lire, d’écrire et d’expliquer la religion à des populations analphabètes. Ils enseignaient le Coran ou les textes religieux juifs, réglaient des conflits, servaient de médiateurs et de guérisseurs. Les habitants les respectaient profondément, parfois jusqu’à la vénération.
En échange, les populations leur offraient des terres, de la nourriture, une protection et des alliances matrimoniales. Une fois morts, ils étaient enterrés sur place et leurs tombes devenaient des lieux de pèlerinage. Les gens venaient chercher leur baraka.
«Dans un monde dominé par l’incertitude et la précarité, ces croyances jouaient un rôle psychologique et social fondamental»
Les populations, dans les campagnes isolées et les régions éloignées, vivaient sans médecine moderne, sans hôpitaux, sans routes, sans moyens de communication. Face à la maladie, à l’infertilité, aux troubles psychologiques, aux sécheresses ou aux difficultés de la vie quotidienne, elles n’avaient souvent d’autre choix que de s’accrocher à ces croyances populaires. Les saints représentaient alors un espoir, une protection et parfois le seul recours. Dans un monde dominé par l’incertitude et la précarité, ces croyances jouaient un rôle psychologique et social fondamental.
Le Maroc possède une longue tradition de saints juifs. Pendant des siècles, musulmans et juifs fréquentaient les mêmes lieux saints, dans une forme de religiosité populaire typiquement marocaine. Certaines hilloulates, pèlerinages juifs sur les tombeaux de rabbins vénérés, existent encore et attirent des juifs du monde entier. Parmi eux, des jeunes nés hors du Maroc, dont les grands-parents ont émigré dans les années 60.
Les moussems et hilloulates jouaient également un rôle social essentiel. Organisés une fois par an, ils permettaient aux populations avoisinantes et aux tribus de se réunir pour célébrer le saint, mais aussi pour se retrouver, échanger des nouvelles, conclure des alliances, organiser des mariages et partager des moments de fête et de loisirs.
Mais le rapport aux saints change profondément. La médecine moderne, l’école, les réseaux sociaux, Internet et l’évolution des mentalités ont transformé les comportements. Lorsqu’une personne est malade aujourd’hui, elle consulte un médecin. Autrefois, beaucoup se rendaient d’abord chez un saint, un fquih ou une voyante, espérant une guérison ou un soulagement spirituel.
Les jeunes générations croient également moins au pouvoir surnaturel des saints. La baraka ne structure plus la société comme avant. Ce recul de la croyance populaire explique aussi l’effacement progressif de ces lieux.
Avec le temps, il est probable que beaucoup de ces rituels disparaissent totalement, surtout dans les espaces urbains. Les mausolées resteront comme éléments du patrimoine historique ou touristique, mais sans la ferveur populaire qui les animait.
Ainsi, tout un pan du Maroc ancien s’efface progressivement: un monde où religion, superstition, spiritualité, médecine populaire et vie quotidienne étaient intimement mêlées. Un monde que certains considèrent comme archaïque, mais qui faisait aussi partie de l’identité culturelle et affective du pays.




