Au-delà de Sebta: les racines du désir d’exil

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naamane Guessous.

ChroniqueLe Maroc est le seul pays africain et arabe à partager une frontière terrestre avec l’Espagne, à travers Sebta et Melilia, sous colonisation espagnole. Cette singularité en fait une porte d’entrée vers l’Europe.

Le 07/08/2026 à 10h57

Cet imaginaire collectif est celui de l’Eldorado européen. Il suffirait de franchir la frontière pour trouver le bonheur. Les témoignages de jeunes après leurs tentatives de passage sont pourtant révélateurs: «Nous n’avons rien trouvé à Sebta. Que de la désolation.»

Le Maroc est un pays d’émigration. Dès le protectorat, puis surtout à partir des années 1960, des milliers de Marocains sont partis travailler à l’étranger. Lorsqu’ils revenaient au bled en voiture, les coffres remplis de cadeaux symbolisaient la modernité. Leur réussite, acquise au prix d’immenses sacrifices et de nombreuses privations, devenait l’incarnation d’une ascension sociale possible.

Ce mythe perdure. Certains jeunes vivant difficilement en Europe reviennent passer leurs vacances au Maroc en affichant une réussite qui ne correspond pas toujours à leur réalité. Ils entretiennent ainsi le fantasme du départ.

Pourtant, l’Europe a changé. Les politiques migratoires se sont durcies, le coût de la vie a augmenté et les possibilités d’ascension sociale se sont réduites.

Avec le docteur Chakib Guessous, nous avions mené une étude dans la région de Nador sur les mineurs ayant tenté de rejoindre Melilia. Chez beaucoup de jeunes, l’émigration constituait l’unique projet de vie. Certains parents, pas nécessairement pauvres, allaient jusqu’à déposer leurs enfants à proximité des centres d’accueil pour mineurs de Melilia. Ceux-ci y étaient pris en charge dans l’espoir de pouvoir ensuite s’installer durablement en Espagne.

Lorsque le rêve de l’émigration devient le seul horizon, il empêche les jeunes d’investir dans leur avenir au Maroc. Beaucoup poursuivent leurs études dans l’attente d’une occasion de partir. D’autres renoncent même à toute formation, dans cette même attente.

Le Maroc compte près de trois millions de NEET, ces jeunes de 15 à 29 ans qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Une vaste étude nationale permettrait d’identifier leurs besoins et d’élaborer des réponses adaptées.

Les besoins en compétences sont pourtant immenses: métiers du bâtiment, maintenance, artisanat, numérique, services techniques, agriculture ou encore secteur paramédical. Les dispositifs de formation professionnelle devraient offrir une véritable seconde chance.

Le Maroc a multiplié les initiatives destinées à encourager l’entrepreneuriat des jeunes, de Moukawalati à Forsa. Mais un financement, à lui seul, ne suffit pas. Ce qui manque le plus, c’est un accompagnement dans la durée: mentorat, conseils en gestion, prospection commerciale, suivi comptable et juridique.

Beaucoup de jeunes entrepreneurs ne manquent pas d’idées. Ils manquent surtout d’un guide capable de les aider à transformer leur projet en une entreprise pérenne.

Bien entendu, cela ne dispense pas de lutter contre les inégalités et les injustices, d’améliorer les infrastructures, de créer davantage d’emplois et de lieux de loisirs, de revaloriser les salaires et de renforcer le pouvoir d’achat.

Il est difficile de demander à des jeunes de croire en leur avenir lorsque des couples, pourtant diplômés et disposant de deux revenus, peinent à boucler leurs fins de mois.

«La priorité du prochain gouvernement devrait être de faire naître une génération qui ne rêve plus seulement d’un pays meilleur, mais qui se sente responsable de le construire.»

—  Soumaya Naamane Guessous

L’amélioration de la qualité de l’enseignement public constitue également une priorité. L’enseignement privé pèse lourdement sur les budgets des familles. Beaucoup choisissent l’émigration pour offrir à leurs enfants une scolarité gratuite et de qualité.

La précarité n’est pas la seule cause de l’émigration. Le désir de partir naît aussi de l’attrait d’un autre mode de vie, de l’influence des réseaux sociaux, des représentations souvent idéalisées de l’Occident, éloignées de la réalité, ou encore du sentiment que l’avenir se construit ailleurs.

Les motivations sont multiples, entremêlées. Elles ne se résument jamais à une simple question économique.

Le véritable défi n’est pas seulement de protéger les frontières, mais de donner aux jeunes une raison de croire que leur avenir peut se construire au Maroc. Car, lorsqu’un pays perd les rêves de sa jeunesse, aucune frontière ne peut arrêter son désir d’ailleurs.

L’école ne doit pas seulement transmettre des connaissances. Elle doit former des citoyens. Or, elle marginalise souvent les jeunes et compromet leur épanouissement: violence, échec scolaire, décrochage, formations déconnectées des besoins du marché du travail...

Elle cesse alors d’être une promesse d’ascension sociale.

L’école échoue lorsqu’elle ne parvient plus à donner aux jeunes le sentiment d’appartenir à leur nation et la conviction qu’ils peuvent contribuer à son avenir.

Retenir sa jeunesse suppose de lui donner une raison d’espérer et d’agir. Cela implique de lutter contre les injustices qui nourrissent le sentiment de hogra, de garantir une véritable protection sociale aux familles et de sécuriser les parents afin que leurs enfants ne portent plus, à eux seuls, la responsabilité de leur vieillesse, de leurs soins médicaux, de leur précarité en cas de chômage ou encore de la scolarité de leurs frères et sœurs.

Trop de jeunes portent le poids d’une famille entière. Lorsque l’avenir de plusieurs générations repose sur leurs frêles épaules, l’émigration finit par apparaître comme un devoir.

Donner à ces jeunes les moyens de croire en leur pays, c’est leur permettre de construire leur propre avenir sans avoir à porter celui de toute leur famille.

Beaucoup rêvent d’un pays idéal. Mais un pays idéal n’existe pas: il se construit. Trop de jeunes attendent que le changement vienne de l’État sans réaliser qu’ils peuvent eux-mêmes en devenir les artisans.

La priorité du prochain gouvernement devrait être de faire naître une génération qui ne rêve plus seulement d’un pays meilleur, mais qui se sente responsable de le construire. Redonner espoir à cette jeunesse désabusée. En faire une actrice du changement plutôt qu’une candidate à l’exil.

Ce serait sans doute le plus bel hommage rendu aux victimes qui ont perdu la vie à Sebta, portées par le rêve d’un monde meilleur.

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 07/08/2026 à 10h57