Le regard, les yeux, entre lumière et mystère…

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naamane Guessous.

ChroniqueLes yeux sont les jardins où fleurissent les silences, Les rivières secrètes où viennent boire les cœurs. Une seule étincelle de leur lumière suffit parfois À éclairer une vie… ou à l’embraser pour toujours.

Le 24/07/2026 à 11h01

Parfois, la folie de m’improviser poétesse me saisis. Alors, pour cet article, je donne libre cours à ma folie.

Deux yeux se sont ouverts, et l’univers a retenu son souffle.La lune s’est inclinée pour y contempler son propre éclat.Depuis, je ne cherche plus le chemin des étoiles :Je marche dans la nuit, guidé par la mémoire d’un regard.

Bon, après mon envolée lyrique, revenons au sérieux.

Les yeux parlent avant les lèvres. Ils dévoilent ce que la bouche tait et gardent la mémoire de nos émotions les plus secrètes. Ils sont le plus silencieux des langages.

Le regard est un langage. Il occupe l’imaginaire amoureux, poétique et social. Il séduit, trouble, rassure, inquiète, apaise, domine…

Le voile féminin ne laissait paraître que les yeux. Le regard devenait parole, mystère, séduction. Dans les sociétés où la pudeur retenait les élans amoureux, il suffisait d’un échange de regards pour annoncer une passion, un refus, un désir ou une promesse.

La poésie arabe célèbre cette souveraineté du regard. Chez Nizar Qabbani, les yeux des femmes sont des mers où se noient les amants.

Al-Mutanabbi y voit des flèches qui atteignent le cœur des hommes libres.

Ibn Hazm, les appelle les portes de l’âme: Mes yeux restent attachés à lui tandis que mon corps s’éloigne, comme le naufragé tourne son regard vers le rivage.

Ibn Zaydoun s’abandonne aux yeux de Wallada: Quel amoureux peut résister lorsqu’il voit tes yeux noirs chargés de langueur?

Ahmed Chaouki: Les mots devinrent inutiles, et tes yeux parlèrent aux miens dans la langue de l’amour.

Oum Keltoum, dans inta omri: Tes yeux m’ont ramenée aux jours qui s’en sont allés.

Au Maroc, dans le Melhoun, le Gharnati et la musique Andalouse, les yeux deviennent mers, étoiles, épées, pièges amoureux ou océans où l’on accepte de se perdre.

La poésie populaire chante en arabe: Tes yeux l’ont dit et ta bouche s’est tue. Tes yeux ont ramené la passion de Chichaoua. Tes yeux ont fait tomber la cigale du haut des remparts.

Rouicha, grand poète et chanteur amazigh du Moyen Atlas: Les yeux qui ont vu mon aimé ne trouvent plus le sommeil.

Les grands rrays du Souss ont fait de l’amarg, poésie chantée, un art majeur où le regard et les yeux dominent. Lhaj Belaïd: Tes yeux m’ont blessé sans épée; ils m’ont laissé prisonnier sans chaînes.

Dans le Rif, les izran, courts poèmes chantés en tarifit, célèbrent le regard: Tes yeux sont ceux de la gazelle des montagnes du Rif; celui qui les rencontre oublie le chemin du retour.

Chez les Sahraouis, le regard possède la même puissance que l’horizon. Dans la poésie hassanie, les yeux sont comparés aux étoiles qui guident les caravanes, aux puits qui donnent la vie ou aux gazelles qui traversent les dunes avec grâce.

La tradition judéo-marocaine partage la même admiration. Samy El Maghribi chante les yeux noirs, bleus, les regards de gazelle, les sourcils arqués et les cils ensorcelants. Le regard devient le plus fidèle interprète de l’amour.

Chez les mystiques soufis, le regard dépasse l’amour humain. Rûmî écrit: J’ai fermé les yeux, et je t’ai vu plus clairement avec le cœur. Les yeux deviennent le miroir de l’âme, une porte ouverte vers le Divin.

Cette fascination est universelle. Théophile Gautier écrivait: «Vous avez un regard singulier et charmant; comme la lune au fond du lac qui la reflète… »

Pour Léonard de Vinci, Les yeux sont la fenêtre de l’âme. Le sourire de sa Joconde, son regard, vivant, mystérieux et insaisissable, envoûte depuis 5 siècles.

La science confirme aujourd’hui ce que les poètes pressentaient depuis des siècles. Un regard prolongé stimule la production d’ocytocine, l’hormone de l’attachement. Les pupilles se dilatent devant l’être aimé, les paupières trahissent l’émotion. Le regard est autant un phénomène biologique que culturel.

Avant de parler, le nouveau-né cherche le regard de sa mère. Les neurosciences montrent que l’attachement se construit d’abord par les yeux. Le bébé apprend à reconnaître les émotions dans le visage maternel avant de comprendre les mots.

Le regard est chargé d’une forte valeur sociale. Une mère peut pétrifier son enfant d’un simple regard. Baisser les yeux fut longtemps une marque de respect, de pudeur; fixer du regard un aîné était de l’arrogance.

Aujourd’hui regarder son interlocuteur dans les yeux est associé à l’assurance, à la sincérité et à la confiance en soi. Les codes changent, mais le pouvoir du regard demeure.

Le khôl, depuis des siècles, sublime les yeux et nourrit l’imaginaire amoureux. Mascara, fards à paupières, cils allongés, sourcils redessinés, lentilles de couleur prolongent aujourd’hui cette même volonté de magnifier le regard.

Mais les yeux ne parlent pas seulement d’amour. Ils évoquent aussi les croyances. Le mauvais œil, regard jaloux ou envieux censé porter malheur, reste profondément ancré dans la culture populaire.

Les yeux révèlent enfin ce que l’on voudrait parfois cacher: la joie, la tristesse, la fatigue, la peur, le désir ou le mensonge. Ils parlent avant les mots et les contredisent parfois.

Quant aux personnes qui ne peuvent voir, Ils nous rappellent que le regard ne se réduit pas à la vision. Il existe un regard du cœur, une présence, une manière d’entrer en relation avec l’autre qui dépasse les yeux.

Dans l’amour surtout, un simple échange de regards peut bouleverser une existence, faire naître une passion ou lui survivre. Les mots s’oublient. Les regards demeurent. Car les yeux ne sont pas seulement le miroir de l’âme; ils sont la mémoire vivante de nos émotions, le dernier refuge de ce que le cœur n’a jamais cessé de murmurer.

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 24/07/2026 à 11h01