Le paradoxe du cash au Maroc se renforce de manière spectaculaire, illustrant une contradiction saisissante entre la modernisation des infrastructures financières du pays et la persistance des billets de banque. Alors que les services bancaires se développent, que les paiements électroniques gagnent du terrain et que l’inclusion financière progresse année après année, la dépendance du Royaume aux espèces atteint des sommets inédits. «C’est l’un des principaux enseignements du rapport annuel de Bank Al-Maghrib, présenté au Roi par le wali de la banque centrale, Abdellatif Jouahri, le lundi 20 juillet», rapporte le quotidien L’Economiste dans son édition du vendredi 24 juillet.
Pour la seule année 2025, la circulation fiduciaire a bondi de 18,5% pour s’établir à 491 milliards de dirhams, soit l’équivalent de 28,5% du produit intérieur brut. Après un net ralentissement observé en 2024, en grande partie imputable à l’opération de régularisation volontaire de la situation fiscale des personnes physiques, la reprise actuelle s’avère spectaculaire. Elle dépasse largement la moyenne historique de progression de la monnaie fiduciaire, que la banque centrale estimait à 6,2% par an avant la pandémie de Covid-19.
Ce constat place d’emblée le Maroc parmi les économies où le poids du cash dans la richesse nationale demeure l’un des plus élevés à l’échelle internationale, en dépit des investissements colossaux consentis pour digitaliser les paiements.
Réduire cette tendance à une simple préférence culturelle pour les espèces constituerait toutefois une analyse réductrice. Dans son étude approfondie menée en 2025, Bank Al-Maghrib met en lumière la combinaison de plusieurs facteurs. «Certes, la bonne tenue de l’activité économique a alimenté cette circulation fiduciaire, portée notamment par la vitalité des recettes touristiques liées à la Coupe d’Afrique des Nations et par le versement d’aides ciblées aux éleveurs dans le cadre de la politique de reconstitution du cheptel national», souligne L’Economiste.
Toutefois, ces éléments demeurent conjoncturels. Plus fondamentalement, ce recours massif aux espèces trouve ses racines dans la structure même de l’économie marocaine, où le commerce de proximité, une partie du secteur du bâtiment et des travaux publics, certaines professions libérales et une multitude de transactions entre particuliers continuent de privilégier le cash pour sa simplicité d’utilisation et son coût apparent nul.
La banque centrale pointe également un comportement persistant de précaution : les ménages et les opérateurs économiques continuent de thésauriser une part importante de leur épargne sous forme liquide, un réflexe de repli déjà observé lors de la crise sanitaire.
Au-delà des aspects purement monétaires, l’analyse de Bank Al-Maghrib met en évidence le principal frein structurel à cette mutation, à savoir le poids de l’économie informelle. Selon les estimations de l’institution, le secteur informel a représenté en moyenne 34% du PIB sur la période 2021-2023, contre environ 30% avant la crise sanitaire.
Cette progression alimente directement la circulation du cash, puisque l’économie souterraine fonctionne presque exclusivement en espèces. Le liquide y constitue l’instrument privilégié pour échapper aux circuits bancaires, limiter la traçabilité des flux financiers et, dans certains cas, faciliter l’évasion fiscale ou le maintien d’activités non déclarées. «La lutte contre le tout-espèces dépasse ainsi largement le cadre des moyens de paiement pour toucher à des enjeux macroéconomiques majeurs, tels que la formalisation de l’économie, l’élargissement de l’assiette fiscale, la transparence et l’assainissement des flux financiers», écrit L’Economiste.
Ce diagnostic est d’autant plus paradoxal que les indicateurs de bancarisation affichent des progrès constants. En 2024, la proportion d’adultes détenteurs d’un compte bancaire a atteint 58%, contre 53% en 2020. Le pays compte désormais 22,6 millions de cartes bancaires en circulation et 13,7 millions de portefeuilles mobiles (M-Wallets), tandis que les administrations publiques poursuivent activement la dématérialisation de leurs prestations et de leurs règlements.
La transition numérique ne souffre donc pas d’un manque d’outils, mais plutôt de l’inertie des usages quotidiens. Tant que le paiement électronique sera perçu par une large partie de la population et des commerçants comme plus coûteux, plus complexe ou moins universel que le paiement en espèces, le billet de banque conservera sa position hégémonique.




