Si l’entrée en vigueur progressive de la loi n°69.21, en juillet 2023, a insufflé une dynamique incontestable au sein du tissu économique marocain, le tableau d’ensemble demeure marqué par de fortes disparités. L’analyse des données issues du suivi de Bank Al-Maghrib, portant sur un échantillon de 92.000 entreprises privées, met néanmoins en évidence une évolution encourageante. «En 2024, 65% des entreprises parvenaient à se faire payer dans un délai inférieur à 60 jours, contre 62% un an auparavant et 51% en 2020», écrit le quotidien Les Inspirations Eco du 24 juillet. Parallèlement, la part des créances dont le recouvrement dépasse 120 jours est tombée à moins d’un quart, contre 36% quatre ans plus tôt. Du côté des fournisseurs, la tendance s’oriente également vers une normalisation, puisque 70% des entreprises règlent désormais leurs factures en moins de deux mois.
Cette amélioration s’explique en grande partie par la montée en puissance progressive du cadre légal. Les pénalités de retard, d’abord appliquées aux grandes entreprises réalisant plus de 50 millions de dirhams de chiffre d’affaires, ont ensuite été étendues aux entreprises de taille moyenne, avant de s’appliquer, depuis janvier 2025, à celles dont le chiffre d’affaires est compris entre 2 et 10 millions de dirhams. La contrainte réglementaire commence ainsi à s’imposer dans les pratiques des entreprises. Toutefois, cette nouvelle discipline masque une réalité sectorielle et dimensionnelle particulièrement contrastée.
Au cœur de ce système subsiste un paradoxe dont les très petites entreprises sont les principales victimes. En première ligne face aux tensions de trésorerie, les TPE figurent parmi les acteurs les plus vertueux lorsqu’il s’agit d’honorer leurs dettes envers leurs fournisseurs. C’est notamment le cas dans le secteur de la construction, où elles affichent le délai moyen de paiement le plus court de l’échantillon, avec 52 jours d’achats. «Pourtant, ces mêmes entreprises subissent des délais particulièrement longs de la part de leurs clients, devant attendre en moyenne 150 jours dans l’industrie manufacturière, 141 jours dans les services et 129 jours dans le transport et l’entreposage avant d’encaisser leurs factures», souligne Les Inspirations Eco.
À l’inverse, les grandes entreprises figurent souvent parmi les plus mauvais payeurs de l’économie. Dans les activités de services, elles mettent en moyenne 168 jours pour régler leurs fournisseurs, et 149 jours dans le secteur de la construction. Ces deux activités sont les seules de l’étude à dépasser le seuil critique de 120 jours. Même dans des secteurs plus équilibrés, comme l’hébergement et la restauration, où les délais d’encaissement des créances restent globalement courts, les grandes entreprises allongent les délais de paiement des fournisseurs, avec une moyenne de 107 jours, contre 69 jours pour les TPE.
L’étude met également en évidence un second phénomène préoccupant : la coexistence d’un nombre croissant d’entreprises réglées en moins de 60 jours et d’une dégradation des délais moyens dans plusieurs catégories stratégiques. Entre 2023 et 2024, les grandes entreprises de l’hébergement et de la restauration ont vu leurs délais d’encaissement s’allonger de 34 jours, celles de l’industrie manufacturière de 27 jours et celles du commerce automobile de 16 jours. «Seuls quelques segments ont enregistré une amélioration, à l’image des TPE et des grandes entreprises du BTP, ainsi que des TPE du commerce automobile», note Les Inspirations Eco.
Enfin, l’analyse met en lumière une impasse structurelle majeure relevée par les observateurs du secteur: l’inégalité de traitement entre les nouveaux flux de facturation et le stock historique de créances. Si la réforme démontre son efficacité dissuasive sur les factures émises depuis l’été 2023, grâce aux sanctions financières prévues par la loi, elle ne concerne pas les impayés accumulés avant cette date. En l’absence de mécanismes d’incitation ou de mesures coercitives visant ces anciennes créances, de nombreux donneurs d’ordres n’ont aucun intérêt financier à les apurer rapidement. Ce stock d’impayés continue ainsi de fragiliser la trésorerie des petites entreprises et d’alimenter le risque de défaillance, rendant nécessaires des mesures ciblées pour résorber définitivement ce passif.




