«Ne me parle pas trop de ta religion. Laisse-moi plutôt voir ta religion dans tes actions»*

Soumaya Naâmane Guessous.

Soumaya Naamane Guessous.

ChroniqueLe rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE) intitulé «Le comportement civique dans les espaces publics», dresse un constat alarmant sur l’incivisme au Maroc. Avions-nous besoin d’un rapport pour découvrir ce que nous voyons chaque jour?

Le 17/07/2026 à 11h00

Les incivilités deviennent banales, envahissent nos rues, nos trottoirs, nos routes, nos plages, nos forêts et parfois même nos relations avec les autres.

Il suffit de visiter n’importe quelle plage pour mesurer l’ampleur du désastre: bouteilles en plastique, canettes, bouteilles en verre brisées dont les tessons blessent les promeneurs, restes de nourriture, couches pour bébés, sacs d’ordures... Spectacle apocalyptique. Crime contre la nature.

Nous parlons d’écologie, de développement durable et de transition verte. Mais que valent ces discours lorsque des familles quittent une plage en laissant derrière elles un paysage digne d’une décharge? Comment peut-on prétendre aimer son pays tout en détruisant les espaces communs qui appartiennent à tous?

Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) recommande de renforcer l’éducation au civisme, de sensibiliser les citoyens, d’améliorer l’application des lois et de responsabiliser les collectivités. L’école doit évidemment jouer son rôle, mais une véritable éducation au civisme ne peut se réduire à quelques leçons de morale. Elle devrait être assurée par des spécialistes de la pédagogie, des psychologues et des sociologues, à travers des supports modernes, des vidéos, des mises en situation et des campagnes permanentes.

Pourtant, un levier essentiel est absent du rapport: le discours religieux.

Au Maroc, la religion demeure un puissant vecteur d’influence. Les prêches du vendredi, la Radio Mohammed VI du Coran, les interventions des oulémas et les réseaux sociaux touchent des millions de citoyens. Pourquoi ne pas mobiliser cette force au service du civisme?

Le ministère des Habous et des Affaires islamiques devrait lancer une vaste campagne établissant un lien clair entre la foi et le respect du bien commun. Des théologiens pourraient puiser dans le Coran et la Sunna les textes qui rappellent que protéger la nature, respecter autrui et préserver les espaces publics sont aussi des devoirs religieux.

«Les imams devraient consacrer davantage de prêches à ces questions concrètes: protéger les plages, respecter les files d’attente, conduire avec prudence, économiser l’eau, préserver les forêts, lutter contre toutes formes d’incivilité»

—  Soumaya Naamane Guessous

Le Coran et la tradition prophétique offrent un programme d’éducation au civisme. Le Coran rappelle la responsabilité collective: «Les croyants et les croyantes sont alliés les uns des autres» (9:71). Il condamne le gaspillage: «Les gaspilleurs sont les frères des démons» (17:27), et ordonne: «Dieu vous commande de rendre les dépôts (al-amânât) à leurs ayants droit» (4:58). «Nous avions proposé le dépôt (al-amâna) aux cieux, à la terre et aux montagnes... mais l’homme s’en est chargé» (33:72). Cette amâna est la responsabilité confiée à l’être humain de préserver la nature, les ressources et les espaces publics afin de les transmettre intacts aux générations futures.

Le Prophète fait du civisme une expression de la foi: «Ôter de la route ce qui nuit aux gens est une aumône», «Aucun de vous ne croit véritablement tant qu’il n’aime pas pour son frère ce qu’il aime pour lui-même», et définit le musulman comme celui «dont les autres sont à l’abri de sa langue et de sa main». Il condamne celui qui «souille les chemins empruntés par les passants ou les lieux où ils cherchent l’ombre», et encourage jusqu’au dernier instant la protection de l’environnement: «Si l’Heure (la mort) arrive alors que l’un de vous tient un plant dans sa main, qu’il le plante», ajoutant que planter un arbre dont profitent les hommes ou les animaux constitue une aumône.

Ces enseignements devraient être traduits en comportements quotidiens. Brûler un feu rouge, c’est mettre des vies en danger. Le Coran: «Ne vous jetez pas vous-mêmes dans la destruction» (2:195). Stationner sur un trottoir, empêcher une personne âgée ou handicapée de circuler, doubler dans une file d’attente, cracher dans la rue, jeter des déchets par la fenêtre de sa voiture, faire hurler la musique au milieu de la nuit ou vandaliser un jardin public… Des exemples d’atteinte aux droits d’autrui et au bien commun.

Nous répétons souvent: «La propreté fait partie de la foi». Ce qui traduit fidèlement l’esprit de l’islam, qui fait de la propreté, du respect d’autrui et de la préservation du bien commun des valeurs fondamentales. Pourtant, les discours religieux abondent tandis que les comportements diffèrent.

«Ne me parle pas trop de ta religion. Laisse-moi plutôt voir ta religion dans tes actions.»

Les mosquées sont pleines, mais combien de fidèles établissent un lien entre leurs pratiques religieuses et leurs comportements quotidiens? L’islam n’est-il pas la religion qui prescrit de se purifier avant chacune des cinq prières quotidiennes? Comment concilier cette exigence de pureté avec des rues, des plages et des forêts transformées en dépotoirs?

Les imams devraient consacrer davantage de prêches à ces questions concrètes: protéger les plages, respecter les files d’attente, conduire avec prudence, économiser l’eau, préserver les forêts, lutter contre toutes formes d’incivilité.

Mais les campagnes de sensibilisation ne suffiront pas. L’État doit également faire respecter la loi. Les sanctions doivent être visibles, appliquées et dissuasives. Un pays ne devient pas civique uniquement grâce aux sermons, mais lorsque chacun sait que les règles s’imposent à tous.

Le civisme repose sur trois piliers indissociables: l’éducation, la foi lorsqu’elle transforme les comportements, et la force de la loi. Le Maroc dispose de ces trois leviers. Encore faut-il avoir le bon sens de les mobiliser ensemble.

* De Léon Tolstoï

Par Soumaya Naamane Guessous
Le 17/07/2026 à 11h00