Archives militaires de Vincennes. Ep. 11. Sahara oriental: la souveraineté marocaine effacée

Karim Serraj.

ChroniqueDes chefs qui se déclarent sujets du Sultan, une délégation envoyée à Meknès, des agents marocains qui recensent les oasis et prélèvent des tributs: l’archive française intitulée «Le Touat» accumule les manifestations d’une souveraineté qu’il s’emploie pourtant à disqualifier. Derrière les mots d’«intrigues», d’«agitation» et de «rattachement nominal», son véritable objectif apparaît: nier l’autorité chérifienne et lui substituer une domination française, indispensable au projet d’un empire reliant l’Algérie au Soudan.

Le 20/09/2026 à 12h01

L’aveu tient en une phrase: «C’est la nécessité de prévenir une annexion marocaine qui nous y conduit actuellement.» Mais, le reste du document intitulé «Le Touat»¹ qui fait 14 pages, est sidérant par ses révélations. Le rédacteur s’y emploie à décrire le Touat avec ses «300 ksour entourés de 6.000.000 de palmiers» et cherche à convaincre Paris en 1891 d’y intervenir. Tout son raisonnement consiste à transformer les liens politiques entre les oasis et le Sultan du Maroc en une menace contre les ambitions françaises. Ce qui existe doit être minoré; ce qui pourrait se renforcer doit être empêché.

Le document situe son argumentaire au lendemain d’une réunion de notables tenue en mars 1891. Il mêle renseignements, considérations diplomatiques, prévisions budgétaires et projet militaire. Cette nature prescriptive est essentielle: les certitudes qu’il affiche sur une soumission prochaine ne sont pas des événements constatés, mais les arguments d’un partisan de l’intervention. J’ai présenté dans des chroniques précédentes d’autres archives datant de cette année charnière, 1891, où la France commence à envisager une intervention armée dans le Sahara oriental.

Pour démontrer l’urgence d’une colonisation, l’auteur énumère les actes marocains. Pour expliquer les résistances, il reconnaît les fidélités au Sultan Moulay Hassan 1er. Pour choisir une route, il identifie des territoires tribaux marocains. Le texte conserve ainsi les réalités qu’il voudrait rendre politiquement négligeables.

Il faut donc le lire en distinguant les faits rapportés des qualifications qui les enveloppent. L’autorité chérifienne y apparaît comme un appareil administratif uniforme, installé partout avec la même intensité. Elle se manifeste par des allégeances, des lettres, des prélèvements et des investitures. C’est précisément cette souveraineté, articulée aux pouvoirs locaux, que le raisonnement colonial s’efforce de faire disparaître derrière l’idée d’une présence sans consistance.

Un pays décrété disponible

Dès l’ouverture, la démonstration tente de contourner la vérité du terrain. Les oasis, leurs ksour et leurs millions de palmiers «forment une dépendance naturelle de l’Algérie à la lisière de son territoire», laisse entendre l’archive. Le mot «naturelle» soustrait l’annexion souhaitée au débat, puisque la présence du Maroc dans ces contrées est constatée quasiment à chaque ligne du document. Et le rédacteur commence par signaler un massif de dunes séparant Touat du Sud-Oran. Plus loin, cet obstacle rendra impraticable la route directe d’une colonne. La continuité proclamée ne découle donc pas simplement du terrain. Elle exprime une volonté d’extension de l’Algérie française.

Vient alors la formule juridique: «Aux termes du traité de 1845 avec le Maroc, le Touat était “sans maîtres”.» Or le traité de Lalla Maghnia, signé le 18 mars 1845, ne désigne pas le Touat par son nom et n’emploie pas cette formule. Son article 6 présente le pays situé au sud des ksour comme un désert inhabitable, dépourvu d’eau, dont «la délimitation en serait superflue». Le traité ne trace pas une frontière continue à travers tout le Sahara et ne cède pas les oasis du Touat à la France. Le document conservé à Vincennes, qui cherche à convaincre Paris d’une action armée, inclut le Sahara oriental dans la perspective du no man’s land, sans délimitation et apte à être cueilli comme une fleur sans épines.

Surtout, l’article 4 maintient les droits du souverain marocain sur ses sujets dans les espaces sahariens concernés. L’absence de ligne territoriale n’y signifie donc pas, par principe, disparition des appartenances politiques. C’est cette distinction que gomme le raccourci «sans maîtres».

L’opération est d’autant plus visible que le texte décrit ensuite un pays peuplé, organisé, parcouru de caravanes, doté de marchés et d’autorités. Le vide n’est pas celui de la société: il est produit dans l’argumentaire pour rendre le territoire disponible.

1884-1891: les actes d’une souveraineté

La chronologie marocaine est le cœur de l’archive. Elle contredit la réduction des rapports avec le Sultan à une vague influence religieuse. Le texte rapporte d’abord: «Dès 1884, les chefs des tribus et des ksour prenaient le titre de sujets marocains.» Le terme est politique. Ces chefs ne sont pas présentés comme de simples admirateurs du souverain, mais comme des hommes qui déclarent relever de son autorité. Et l’auteur se limite aux huit années précédant son écrit, sans évoquer les siècles de souveraineté qui sont largement documentés.

Deux ans plus tard, «Mouley Hassen confirmait par des lettres répandues de tous côtés, le rattachement nominal du Touat à ses états». L’adjectif «nominal» cherche à retirer au geste sa portée. Mais le verbe «confirmait» et la circulation des lettres attestent, dans le récit français lui-même, une relation entre affirmation locale d’appartenance et reconnaissance sultanienne.

«Nous ne pouvons, en outre, tolérer que le Touat devienne une province marocaine, au moment même où s’élabore la création d’un empire français d’Afrique, s’étendant de l’Algérie au Soudan»

—  Document "Touat", non signé, Archives militaires de Vincennes

En 1887, l’acte prend une forme collective: «Une députation collective se rendait à Meknès pour lui faire acte d’obédience.» Le déplacement vers la cour donne une traduction institutionnelle à l’allégeance. Il ne s’agit plus seulement de déclarations dispersées dans les oasis: une représentation se constitue, voyage et s’adresse au Souverain comme à l’autorité dont elle reconnaît la prééminence.

Le passage suivant est encore plus concret: «L’année suivante, les agents marocains parcouraient les Oasis, les recensaient, percevaient des tributs.» Trois actions successives dessinent l’exercice d’un pouvoir. Circuler comme agent du Sultan, recenser et percevoir ne relèvent pas du seul prestige. Le texte décrit une intervention administrative et fiscale, avant de s’employer à en limiter les conséquences politiques.

Il ajoute: «Seul, un choix malhabile empêcha la reconnaissance des chefs désignés par le Sultan pour commander en son nom.» L’échec signalé doit être pris avec des pincettes: les nominations ne sont pas nécessairement acceptées. Mais une investiture contestée n’efface ni l’autorité qui la délivre ni les autres actes rapportés. Elle révèle des négociations et des résistances autour de son exercice. Le document n’établit pas une administration sans discontinuité; il montre une souveraineté revendiquée, reconnue par des interlocuteurs locaux et travaillée par des rapports de force.

En 1889 et 1890, selon le rédacteur, le sultan continue d’encourager les manifestations en sa faveur. Puis, à la fin de mars 1891, une réunion générale des notabilités décide d’envoyer une députation pour lui demander «de faire acte de souveraineté, de constituer un commandement local».

L’expression est capitale. Les notables réclament une protection plus effective et une organisation du commandement. Demander au souverain d’exercer davantage son autorité ne signifie pas nécessairement créer cette autorité à partir de rien. Dans la séquence décrite, cette demande prolonge les déclarations d’appartenance, l’obédience à Meknès et les interventions fiscales. Elle montre surtout que le Maroc demeure l’horizon politique auquel ces représentants s’adressent face à l’avancée française.

L’existence de cette assemblée mérite attention. Le rédacteur décrit ailleurs des clans divisés à l’infini et l’absence de pouvoirs publics capables de représenter le pays. Mais il rapporte ici une délibération commune et l’organisation d’une députation. La fragmentation locale n’interdit donc ni la concertation ni l’expression d’une orientation politique. L’allégeance au Sultan peut précisément fournir un lien entre des communautés qui conservent leurs institutions propres. Le document en décrit les manifestations tout en refusant de leur reconnaître cette cohérence.

Le vocabulaire qui rabaisse les preuves

Chaque manifestation marocaine reçoit néanmoins son correctif. Les lettres deviennent un rattachement «nominal»; les mobilisations, une «agitation marocaine»; les démarches du sultan, des «menées». Les engagements des populations sont ramenés aux initiatives de «quelques factions locales». Leur demande d’appui aurait été provoquée: l’affirmation permet de diminuer leur capacité à choisir elles-mêmes une autorité protectrice.

Ce lexique n’est pas un simple défaut de courtoisie. Il hiérarchise les légitimités. La France possède des «droits» avant même d’avoir obtenu la soumission du pays. Le Maroc, malgré les actes énumérés, ne produit que des prétentions. L’un prépare une «intervention»; l’autre commettrait des «empiètements». L’appropriation française est présentée comme un règlement; la consolidation marocaine, comme une perturbation.

La même asymétrie gouverne le récit du passé. Le document concède que «les armées marocaines avaient jadis expéditionné au Touat», puis affirme que le Maroc n’aurait «jamais possédé» le pays. Des épisodes militaires, que le rédacteur présente comme des échecs sans les détailler, lui servent à annuler toute portée historique aux relations entre le sultanat et les oasis. La conclusion est absolue; les éléments exposés ne permettent pas de l’être.

L’archive révèle également comment fonctionne le piège diplomatique. Il estime que Moulay Hassan ne renforcera pas militairement sa présence: «Il ne s’exposera pas actuellement à une rupture avec nous.» La retenue marocaine est donc rapportée à une menace française, puis utilisée pour suggérer l’inconsistance de la souveraineté du sultan.

«Pour ouvrir à l’Algérie française la route du Sud, il faut d’abord diminuer la souveraineté marocaine dans les mots, puis empêcher qu’elle se consolide sur le terrain. Avant la prise de possession, le texte prépare l’effacement»

—  Karim Serraj

Même l’hypothèse de 1.400 cavaliers qui s’apprêterait à envoyer le Maroc sur place est présentée comme un bruit, non comme un déploiement constaté. L’enjeu réel n’est pas une invasion marocaine déjà engagée. C’est la crainte qu’une autorité jusque-là contestée par Paris devienne assez matériellement affirmée pour ne plus pouvoir être écartée.

Le Touat sur la carte d’un empire à construire

Le texte finit par livrer sa véritable échelle: «Nous ne pouvons, en outre, tolérer que le Touat devienne une province marocaine, au moment même où s’élabore la création d’un empire français d’Afrique, s’étendant de l’Algérie au Soudan.» Ce n’est plus la sécurité d’un marché ou d’un poste qui est en cause. C’est la continuité territoriale d’une construction impériale.

Dans ce raisonnement, les oasis deviennent un passage à réserver. Le Soudan désigne ici les régions africaines vers lesquelles l’armée entend prolonger l’expansion française, et non le seul État portant aujourd’hui ce nom. Le Touat doit être soustrait au Maroc parce que son rattachement consolidé fermerait définitivement cette progression.

Le rédacteur imagine ainsi un espace resserré «entre le territoire turc de Ghadamès et le territoire marocain d’In Salah». Cette dernière expression appartient à la situation future qu’il redoute. Elle révèle néanmoins avec précision l’obstacle que représente, pour lui, la souveraineté marocaine.

L’archive invoque une convention avec l’Angleterre datée du 10 août 1890. Mais l’auteur se trompe. L’accord correspondant sur la zone d’influence française au sud des possessions méditerranéennes est la déclaration du 5 août 1890, qui prend pour repère une ligne allant de Say, sur le Niger, à Barroua, sur le lac Tchad. Mais l’essentiel demeure: L’Angleterre aurait accordé «carte blanche»; les intentions espagnoles auraient été sondées. Le rédacteur raisonne à partir de la non-intervention attendue des puissances, non du consentement des habitants.

Une entente entre Paris et Londres ne constitue pourtant pas, à elle seule, une cession consentie par le Maroc. Le document convertit une possibilité diplomatique d’agir en justification de l’appropriation. Dans cette construction, les populations et le Sultan sont ceux dont il faut neutraliser les relations pour réaliser un partage décidé sans eux.

Le Maroc, recours contre l’ordre colonial

Pourquoi les habitants se tournent-ils vers le Sultan? Le texte fournit une réponse qui affaiblit sa propre rhétorique: «C’est d’ailleurs parcequ’ils redoutent de se voir imposer le même régime qu’aux tribus algériennes, que les gens du Touat se sont rapprochés du Maroc.» Le rapprochement n’est donc pas seulement attribuable à des manœuvres venues de la cour chérifienne. Il exprime aussi une appréciation de l’expérience coloniale voisine.

Le rédacteur reconnaît les inquiétudes suscitées par les pratiques françaises. Les habitants craignent la destruction de leurs institutions commerciales, «que nous n’avons respectées nulle part». D’autres redoutent une «discipline tracassière». Les harratin, que le texte enferme dans une classification racialisée et servile, envisagent l’arrivée française comme l’ouverture d’une «ère de corvées, d’impôts excessifs».

«L’urgence finale livre le sens de l’ensemble: sans intervention, sans occupation par l’armée, la France se trouverait dans l’alternative «d’abandonner le Touat au Maroc, ou d’engager la question marocaine». Le verbe «abandonner» est révélateur. Il présente comme une renonciation française le maintien ou le renforcement d’une relation entre des populations et le Sultan auquel elles ont fait acte d’obédience»

—  Karim Serraj

Surtout, la critique française de ces hiérarchies reste subordonnée au projet de domination. L’auteur recommande de préserver les institutions afin de faciliter la soumission. Son objectif n’est pas de transformer radicalement la société: il est d’obtenir qu’elle change d’autorité supérieure au moindre coût.

Le sort des Châamba renforce ce constat. L’auteur rapporte le départ vers le Touat de cinq ou six cents tentes, attribué aux agissements des caïds et à l’abus des prestations communales. Leur mobilité apparaît ainsi comme une réponse à des contraintes administratives, et les oasis marocaines comme un espace de refuge.

L’aveu le plus net concerne leur disposition politique: «Engagés comme ils sont vis-à-vis du Maroc, ils ne se rapprocheront pas de nous de leur plein gré.» La souveraineté chérifienne n’est plus seulement une prétention extérieure. Elle existe dans des engagements locaux dont le document reconnaît qu’ils font obstacle à une adhésion française volontaire.

Les territoires marocains qui gênent la marche française

L’étude des itinéraires fournit une autre reconnaissance explicite. Une forte colonne partie d’Aïn Sefra devrait contourner les dunes par le sud-ouest de Figuig. Mais ce détour rencontrerait un problème politique que la carte militaire ne peut résoudre: «Le territoire de la tribu marocaine des Doui Menia s’étend jusqu’à Igli.»

Le texte poursuit: «Il faudrait lutter tout d’abord contre les Doui Menia, les Oulad Djerir et les autres tribus voisines qui relèvent du Maroc.» Ici, les appartenances ne sont plus seulement traitées comme des rumeurs ou des gestes symboliques. Elles deviennent des données suffisamment sérieuses pour compromettre une opération militaire française.

La conclusion est immédiate: «Ce serait ouvrir la question marocaine elle-même.» La difficulté n’est donc pas simplement de vaincre des combattants. Elle est de pénétrer dans des espaces que le rédacteur reconnaît comme relevant du Maroc, avec les conséquences diplomatiques d’un tel affrontement.

L’expédition lourde nécessiterait au moins 3.000 hommes, auxquels s’ajouteraient 1.000 à 1.500 hommes pour les services arrière. Son coût se compterait en millions. L’alternative proposée consiste à avancer depuis El Goléa vers Tabelkoza et l’Aouguerout avec 300 hommes, pour créer rapidement un fait accompli.

L’économie recherchée est financière, ainsi que diplomatique: prendre pied avant que le Maroc puisse opposer une présence renforcée, circonscrire l’opération, éviter qu’elle soit immédiatement identifiée comme un affrontement avec le Sultan. La formule «Le Touat n’est pas encore marocain» fonctionne alors moins comme une constatation désintéressée que comme l’argument indispensable à cette manœuvre.

Un protectorat pour remplacer une souveraineté

Le document tranche: «Un seul système de domination convient en l’espèce: celui du protectorat.» Il précise qu’il ne s’agirait pas d’un protectorat diplomatique ordinaire, mais d’un «protectorat de commandement», intervenant directement auprès des clans, des factions, des districts et des ksour.

L’expression met à nu l’ambition. Sous couvert de respecter l’organisation intérieure, il s’agit d’installer une autorité supérieure française. Une «mission militaire temporaire» préparerait une Résidence. La police générale s’exercerait par les djemaa. Le pouvoir colonial entend conserver les relais existants pour les faire travailler dans une autre chaîne d’obéissance.

Le traitement des auxiliaires éclaire encore cette logique. Les Oulad Sidi Cheikh doivent être associés à l’opération, mais leurs services seraient rémunérés «soit à prix d’argent, soit par des distinctions honorifiques». Leur éventuelle demande d’un commandement propre serait, en revanche, écartée. La France entend donc mobiliser des influences locales sans leur abandonner la direction politique du dispositif. Ce qu’elle dénonce comme manipulation lorsque le Maroc encourage ses partisans devient, pour elle-même, une technique normale de préparation de la domination.

La fiscalité permet de mesurer cette substitution. Les impôts perçus par les agents marocains ont été minorés dans la première partie du document. L’impôt français serait, lui, «nécessaire d’ailleurs pour sanctionner la soumission du Touat». Le même type de prélèvement change donc de valeur selon son bénéficiaire: indice relativisé de l’autorité marocaine, il devient preuve recherchée de l’assujettissement français.

La contribution envisagée atteint 200.000 francs (anciens) pour l’ensemble du pays. Elle devrait couvrir les charges du dispositif et en garantir l’économie. Le protectorat se présente ainsi comme une formule de rendement politique: peu d’hommes, des autorités locales maintenues, une contribution régulière et une souveraineté proclamée sur tout le territoire.

Une phrase résume le mécanisme: «Après avoir obtenu en l’imposant, la reconnaissance de notre souveraineté, il restera à déterminer la nature de notre action souveraine.» Le consentement n’est pas le point de départ. Il doit être produit par la contrainte; l’organisation administrative viendra ensuite.

La dernière partie s’emploie à rendre cette contrainte presque invisible. La colonne accomplirait une «simple marche militaire». Les opérations seraient «exclusivement pacifiques». Le rédacteur en déduit qu’«aucune complication n’est possible», alors même qu’il a précédemment reconnu que les habitants «ne céderont qu’à la force».

Les chiffres participent à cette persuasion. L’effectif proposé passe de 500 à 300 hommes; les chameaux nécessaires pourraient être réunis en huit jours; la progression demanderait huit à dix jours. Chaque réduction rapproche l’entreprise d’une opération présentée comme modeste et maîtrisable. Le document cherche ainsi à désarmer les objections budgétaires et parlementaires autant que les résistances locales. Les divergences françaises portent sur les instruments et le coût de l’expansion, non sur la légitimité que son rédacteur attribue au projet impérial.

L’objectif minimal suffit d’ailleurs au rédacteur: obtenir une «prise de possession partielle, écartant tout danger d’intervention marocaine». Quelques jours d’occupation permettraient ensuite, espère-t-il, d’étendre la souveraineté politique française à l’ensemble du Sahara oriental. Le dispositif n’a pas d’abord besoin de gouverner partout; il doit empêcher le Maroc de consolider son autorité et fournir une base au droit que la France entend se reconnaître.

L’urgence finale livre le sens de l’ensemble: sans intervention, sans occupation par l’armée, la France se trouverait dans l’alternative «d’abandonner le Touat au Maroc, ou d’engager la question marocaine». Le verbe «abandonner» est révélateur. Il présente comme une renonciation française le maintien ou le renforcement d’une relation entre des populations et le Sultan auquel elles ont fait acte d’obédience.

La conclusion du projet conserve pourtant une issue beaucoup moins pacifique. L’opération doit être tentée dès l’été, au plus tard au début de l’automne, pour garder la possibilité «d’en revenir à l’expédition de conquête». La menace ne disparaît donc jamais: si la démonstration économique échoue, une entreprise militaire plus lourde reste envisagée.

L’archive présentée aujourd’hui permet de comprendre comment la justification de l’occupation du Sahara oriental fut construite. Le pouvoir marocain doit être assez réel pour rendre l’intervention urgente, mais jamais assez légitime, aux yeux de Paris, pour l’interdire. La souveraineté marocaine n’est donc pas absente de ce document français: elle en est le problème central. Pour ouvrir à l’Algérie française la route du Sud, il faut d’abord la diminuer dans les mots, puis empêcher qu’elle se consolide sur le terrain. Avant la prise de possession, le texte prépare l’effacement.

¹ «Le Touat», note dactylographiée non signée, 1891, destinataire non identifié dans le document. Conservé au Service historique de la Défense, Archives militaires de Vincennes, sous la cote GR 7 NN 9 466 couvrant 1886–1900, contenant notamment des projets d’opérations et des rapports sur l’occupation du Gourara, du Touat et du Tidikelt.

Par Karim Serraj
Le 20/09/2026 à 12h01