La mobilisation est allée crescendo. Dès le 31 juillet, l’Espagnol Zarzalejos, président PPE de la commission LIBE, réclamait une réponse européenne ferme à la crise de Ceuta. Le 8 septembre, il tenait une conférence de presse au Parlement avec le président de la ville autonome. Dans la bataille que se livrent depuis l’été les partis politiques espagnols, la rentrée parlementaire allait forcément transformer Strasbourg en nouvelle ligne de front.
Près de 80 amendements plus tard, le résultat est caricatural. C’est finalement le texte du PPE, famille européenne du Partido Popular, durci en séance par plusieurs amendements venus des groupes à sa droite, qui est adopté: 339 voix contre 225 et 16 abstentions. Chacun aura donc joué son rôle. Le PP fait de la crise de Ceuta l’ultime procès politique de Pedro Sánchez, Vox tente de déplacer le centre de gravité vers Rabat en dénonçant l’accord d’association UE-Maroc, les socialistes européens refusent un texte à charge contre l’un des leurs. The Left et les Verts recyclent, dans une résolution commune, leurs attaques habituelles contre le Maroc… Une transposition presque parfaite, à Strasbourg, de la bataille politique madrilène.
Quant à la cohérence du texte voté le 17 septembre? Sous un titre aux accents accusatoires, la résolution commence surtout par instruire le procès de Madrid. Elle juge que la régularisation massive décidée par le gouvernement Sánchez agit comme un facteur d’attraction; rappelle que les politiques nationales ne peuvent être conduites sans considération pour leurs conséquences sur les autres États membres et Schengen; souligne qu’il appartient à l’Espagne d’utiliser pleinement les instruments du Pacte sur la migration et l’asile; et rappelle la responsabilité de chaque État dans la protection des frontières extérieures. En amont des débats, une note d’analyse du Service de recherche du Parlement européen dressait un tableau détaillé de la crise migratoire, tout aussi critique envers l’Espagne.
Pour autant, in fine, la droite européenne fait de la solidarité avec l’Espagne le cœur de sa résolution. Et en tire deux conséquences. L’Europe doit payer: le Parlement se félicite des 114,7 millions d’euros d’aide d’urgence accordés à l’Espagne et demande davantage de moyens européens pour la protection des frontières et le renforcement de Frontex. Et le Maroc? C’est par la droite du PPE, et toujours par l’Espagne, qu’il entre davantage dans l’équation. Plusieurs amendements durcissent le texte initial jusqu’à conditionner, pour les pays tiers, accès préférentiel au marché européen et financements à leur comportement et à leur coopération effective, notamment en matière de gestion des frontières, de trafic de migrants et de réadmission.
Cette résolution n’est pas contraignante: elle ne crée d’obligations nouvelles ni pour les 27, ni pour Rabat. Il n’empêche, elle enclenche une mécanique politique dangereuse. Qu’un débat national se prolonge à Strasbourg n’a rien d’exceptionnel ni de gênant. Qu’il dicte à ce point la position du Parlement européen l’est davantage. Sur la crise de Ceuta, chaque force politique espagnole aura exporté sa querelle au PE. Et les autres Européens dans tout cela?
Les autres institutions, d’abord. Au plus fort de la crise, les ministres européens de l’Intérieur ont appelé à approfondir les partenariats avec les pays tiers, dont le Maroc. Et alors qu’en septembre le président de Ceuta réclamait à Bruxelles une ligne beaucoup plus dure envers Rabat, la Commission continue à considérer le Maroc comme un partenaire de confiance dans la lutte contre l’immigration irrégulière. Les États membres, ensuite. Chacun entretient avec Rabat ses propres liens; aucun n’a vocation à se ranger automatiquement derrière le pavillon espagnol. La France, en particulier, entretient avec le Maroc une relation stratégique qui dépasse très largement les différends hispano-marocains sur les frontières. Qu’on retienne le précédent de 2002, au plus fort de la crise de l’îlot Persil; le président Chirac avait précisément refusé que la solidarité européenne dicte à Paris sa politique envers Rabat.
C’est finalement l’autre frontière à défendre, celle où doit s’arrêter l’espagnolisation du débat européen. La solidarité européenne commande de protéger les frontières extérieures de l’Union; elle n’impose ni d’importer les querelles nationales, ni d’européaniser les contentieux de Madrid. Au risque, immédiat et bien réel, de rendre l’UE et ses États membres otages des élections nationales espagnoles.




