Ce que Ceuta coûte aux Européens

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueDepuis la crise migratoire de l’été, on a beaucoup parlé de ce que l’Europe devait à Ceuta. Il est temps de regarder ce que Ceuta coûte à l’Europe. Ces quelque 19 km² de territoire espagnol sur la côte africaine sont largement subventionnés et accompagnés par l’Union européenne. Mais le coût des présides ne se mesure pas seulement en millions d’euros. S’il est d’abord budgétaire, il est aussi politique, faisant rejaillir à Bruxelles les divisions que le Pacte européen sur la migration pensait avoir surmontées. Et surtout, quel est le prix de la responsabilité? Jusqu’où la solidarité européenne doit-elle aller lorsqu’elle est appelée à prendre en charge les conséquences de choix politiques nationaux?

Le 29/08/2026 à 10h00

Commençons par les chiffres. Avec quelque 35 milliards d’euros de fonds sur la période 2021-2027, l’Espagne est le troisième bénéficiaire de la politique européenne de cohésion, derrière la Pologne et l’Italie. En son sein, Ceuta et Melilla, intégrées au territoire de l’Union en tant que villes autonomes espagnoles depuis l’adhésion de Madrid en 1986, bénéficient de ces fonds– à Ceuta, le programme FEDER en cours représente à lui seul 32 millions d’euros– ainsi que d’un régime européen largement dérogatoire, notamment en matière fiscale et douanière.

À ces politiques de cohésion s’ajoutent les crédits spécifiquement consacrés à l’immigration et aux frontières. Sur la même période 2021-2027, l’Espagne bénéficie de plus de 1,5 milliard d’euros au titre des trois fonds européens consacrés à l’asile et à la migration, aux frontières et à la sécurité intérieure. Cet été, le commissaire européen a annoncé 114 millions d’aides d’urgence, dont environ 28 millions destinés spécifiquement à Ceuta. La facture devrait encore s’allonger, le gouvernement espagnol ayant depuis demandé le renfort de Frontex, d’Europol et de l’Agence européenne pour l’asile. Cohésion du territoire, inclusion sociale, accueil, contrôle migratoire et surveillance des frontières: la solidarité européenne envers Madrid est inscrite depuis quatre décennies dans des lignes budgétaires très concrètes.

Le deuxième coût est politique, et il intervient au pire moment. La crise de Ceuta rouvre la fracture migratoire que le nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile, entré en application le 12 juin 2026, pensait avoir pansée. Après des années de négociations et de divisions, les Européens avaient arraché un équilibre entre deux principes– responsabilité des États situés aux frontières extérieures et solidarité des autres États membres– tout en développant une stratégie de partenariats avec les pays d’origine et de transit, au premier rang desquels le Maroc. Le 1er août, à l’initiative de l’Italie et du Danemark, vingt-deux États membres ont adressé une lettre commune aux dirigeants européens demandant une réunion d’urgence. Le texte faisait aussi explicitement référence aux politiques nationales de régularisation comme possible «facteur d’attraction», un reproche visant directement Madrid.

En réponse, Pedro Sánchez a invoqué la solidarité européenne et reproché à ses voisins de s’en prendre à l’Espagne plutôt que de la soutenir face à une pression exercée sur une frontière extérieure de l’Union. Finalement réunis le 4 août, les Européens ont choisi d’afficher leur unité, tant dans leur solidarité avec l’Espagne que dans la confiance accordée au Maroc– la Commission saluant la coopération avec Rabat. La présidence irlandaise a rappelé que les frontières extérieures étaient une «responsabilité partagée». Mais une majorité d’États membres a surtout réclamé une ligne plus ferme: renforcement des frontières extérieures, lutte contre les passeurs, accélération des retours, approfondissement de la coopération avec les pays tiers; l’Italie relançant l’idée de création de hubs dans les pays tiers sûrs… Quelques jours auront suffi à montrer les limites du Pacte et rouvrir pour la suite de la mandature le débat sur la migration.

«L’UE n’est pas un mécanisme d’assurance dans lequel les décisions politiques demeurent nationales tandis que leurs coûts deviennent automatiquement communautaires»

Surtout, derrière une unité de façade, la crise de Ceuta pose une question fondamentale: jusqu’où doit aller la solidarité européenne? Et qui doit supporter le coût de la déresponsabilisation d’un État membre? La solidarité entre États membres appartient aux principes fondamentaux de l’Union européenne. Lorsqu’un pays subit une catastrophe naturelle ou une agression extérieure, ses voisins lui viennent en aide. Mais la solidarité ne saurait aboutir à la communautarisation de l’irresponsabilité. C’est toute la différence entre aider un État confronté à une situation qu’il n’a pas choisie et demander à vingt-six partenaires d’assumer durablement les conséquences de choix politiques nationaux.

L’Italie de Giorgia Meloni, confrontée aux arrivées massives à Lampedusa, réclamait la solidarité européenne tout en plaidant pour une politique migratoire commune plus restrictive. L’Espagne de Pedro Sánchez revendique au contraire une approche migratoire singulière et laxiste: régularisation massive de migrants en situation irrégulière, jurisprudence de la Cour suprême limitant le recours aux rejets immédiats à la frontière de Ceuta et Melilla… Ce sont certes des choix souverains. Mais toute souveraineté implique une responsabilité. L’UE n’est pas un mécanisme d’assurance dans lequel les décisions politiques demeurent nationales tandis que leurs coûts deviennent automatiquement communautaires. Pourquoi un gouvernement se refuserait une politique politiquement payante si ses conséquences peuvent être amorties entre vingt-sept États?

La question se pose avec d’autant plus de force à Ceuta que la solidarité européenne y est déjà massive. Si l’Union finance, protège et accompagne cette frontière en Afrique, c’est parce que ses États membres considèrent Ceuta et Melilla comme parties intégrantes du territoire espagnol et, à ce titre, comme frontières extérieures de l’Europe. Madrid aurait tort, cependant, de tenir ce soutien pour définitivement acquis. À force de demander à ses partenaires de mutualiser les conséquences de choix migratoires inconséquents, l’Espagne pourrait finir par fragiliser le consensus européen qui entoure aujourd’hui les présides. Le risque n’est pas que les gouvernements européens remettent demain collectivement en cause leur espagnolité, mais que certains États, partis politiques ou courants d’opinion commencent à s’interroger: pourquoi l’Europe devrait-elle indéfiniment financer et protéger des frontières africaines dont l’Espagne assumerait de moins en moins les contraintes? Dans ce contexte, Madrid devrait avoir tout intérêt à préserver plutôt qu’à éprouver la solidarité politique de ses partenaires européens. Car pas plus que le Maroc, l’Union européenne n’a pas vocation à devenir la concierge de l’Espagne.

Par Florence Kuntz
Le 29/08/2026 à 10h00